Podcast Défense.
Le Collimateur7 juin 202656 min

2 Gaulle 2 Furious [Le fil de l’épée #55]

Le film La Bataille De Gaulle d'Antonin Baudry vu par des historiens militaires

Le Collimateur et Paroles d'histoire réunissent Alexandre Jubelin et l'historien André Loez pour une réaction à chaud à « La Bataille De Gaulle : L'Âge de fer », le film d'Antonin Baudry sorti en 2026. Enthousiastes mais exigeants, ils passent en revue le casting, de Simon Abkarian à Benoît Magimel, saluent la manière dont le film montre l'isolement de De Gaulle, puis pointent ses libertés avec l'histoire, de Mers-el-Kébir à Bir-Hakeim.

Un De Gaulle grandiose et grotesque

Dans cet épisode du « Fil de l’épée », coproduit par Le Collimateur et Paroles d’histoire, Alexandre Jubelin et l’historien André Loez réagissent à chaud à « La Bataille De Gaulle : L’Âge de fer », le premier volet du diptyque d’Antonin Baudry sorti en 2026. Tous deux disent être sortis de la salle « assez emballés », avec des réserves d’historiens. Ils y voient une grande fresque qui renoue avec le cinéma patrimonial français, tout en notant qu’on croirait l’œuvre d’un admirateur de De Gaulle « à qui on a donné 100 millions d’euros ». Ils apprécient que le film ne soit pas un panégyrique et soulignent le côté grotesque du personnage, qui renforce paradoxalement sa grandeur, et l’émotion de voir quelqu’un « jouer à De Gaulle jusqu’au moment où il le devient ». Les deux animateurs rappellent que le film s’inspire largement de la biographie de Julian Jackson, dont il garde l’économie générale et l’esprit. Ils passent ensuite le casting en revue : Simon Abkarian, qu’ils jugent très juste dans la distance que De Gaulle mettait avec les autres ; Benoît Magimel, « époustouflant » en général Koenig, notamment dans la séquence de Bir-Hakeim ; Mathieu Kassovitz en amiral Darlan, figure centrale du film ; Simon Russell Beale en Churchill. Ils s’arrêtent longuement sur Darlan, chef d’une flotte invaincue qui aurait pu, selon eux, l’emmener en Afrique en juin 1940, et qui a incarné ensuite la politique de collaboration militaire la plus avancée avec l’Allemagne nazie, en s’appuyant sur la biographie de Bernard Costagliola. Le personnage de Fernand Bonnier de La Chapelle, l’assassin de Darlan, leur paraît plus faible, et le plombier polonais joué par Karim Leklou est un personnage inventé.

Ils saluent aussi la scène des entretiens entre De Gaulle et Churchill, où les interprètes sont congédiés au bout de deux phrases : deux hommes qui ne se comprennent pas mais se reconnaissent.

Ce qui fonctionne

Parmi les réussites, Alexandre Jubelin et André Loez retiennent l’isolement de De Gaulle, montré avec outrance mais fidèle au fond : les marins internés qui refusent presque tous de le suivre, la réception à l’ambassade où chacun lui tourne le dos, l’absence de figures comme René Cassin et le départ d’Alexis Leger ou de Jean Monnet vers les États-Unis. Ils apprécient les ellipses d’un film qui « n’est pas un film pédagogique », au point de donner plus de place à Saint-Pierre-et-Miquelon qu’à Dakar, et l’usage des cartes, intégrées à l’action, jusqu’au polygone de défense de Bir-Hakeim qui rend la bataille lisible. Ils relèvent la réplique de Montcornet, qu’ils jugent sans doute apocryphe, l’humour du film et le choix de suivre des lycéens et des étudiants, en rappelant la manifestation à l’Arc de triomphe durement réprimée. André Loez juge en revanche le film « trop dépolitisé » : Vichy existe à peine, ni le nazisme ni le communisme ne sont nommés, et Fernand Bonnier de La Chapelle, royaliste dans la réalité, devient un pur gaulliste.

Il compare cette dépolitisation à la lecture de la lettre de Guy Môquet décidée par Nicolas Sarkozy : un texte politique transformé en patriotisme abstrait.

Ce qui marche moins

Les réserves portent d’abord sur Mers-el-Kébir, présenté selon eux comme une décision délibérée de Churchill de couler la flotte française, alors que la réalité était plus complexe et que des négociations ratées y ont joué un grand rôle. Ils reprochent ensuite au film d’adopter le point de vue d’un De Gaulle qui se croit au centre de la guerre : la relation entre Churchill et Roosevelt ne reposait pas sur lui, et Eisenhower ne le mentionne qu’en note de bas de page de ses mémoires. Bir-Hakeim, morceau de bravoure de vingt minutes, montre presque uniquement des soldats blancs face à des chars allemands, alors que deux tiers des défenseurs venaient des troupes coloniales et que les Italiens étaient nombreux en face ; la scène du ralliement de Félix Éboué leur paraît aussi gênante. Ils contestent enfin le portrait de l’amiral Muselier en « semi-méchant » et la scène de l’arrivée du général Catroux, que Julian Jackson raconte autrement, et regrettent l’absence de l’amiral d’Argenlieu, sur lequel l’historien Thomas Vaisset a écrit sa thèse.

Leur verdict reste positif : un film qui vaut d’être vu, « qui ne manque pas de grandeur », dont ils attendent le second volet.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • « La Bataille De Gaulle : L’Âge de fer » : film d’Antonin Baudry (2026), premier volet d’un diptyque.
  • Biographie de De Gaulle par Julian Jackson : livre dont le film s’inspire largement.
  • Biographie de Darlan par Bernard Costagliola : citée pour comprendre le rôle de l’amiral en juin 1940.
  • Bir-Hakeim : bataille de 1942 dans le désert libyen, grande séquence du film.
  • Mers-el-Kébir : attaque britannique contre la flotte française en 1940, dont la représentation est critiquée.
  • Saint-Pierre-et-Miquelon : ralliement à la France libre qui occupe une place importante dans le film.
  • Thomas Vaisset : historien auteur d’une thèse sur l’amiral d’Argenlieu.

Au fil de l’épisode

  • 00:00:50 : présentation de l’épisode, réaction à chaud au film d’Antonin Baudry
  • 00:02:09 : premières impressions, une fresque patrimoniale
  • 00:04:27 : la biographie de Julian Jackson comme source
  • 00:05:24 : Simon Abkarian en De Gaulle
  • 00:08:36 : les personnages secondaires et le plombier polonais
  • 00:09:30 : Fernand Bonnier de La Chapelle
  • 00:11:04 : Benoît Magimel en Koenig
  • 00:12:04 : Darlan, figure centrale et problématique
  • 00:17:28 : Churchill et les personnages britanniques
  • 00:20:16 : ce qui marche, l’isolement de De Gaulle
  • 00:23:40 : les ellipses et les choix narratifs
  • 00:27:32 : un film trop dépolitisé selon André Loez
  • 00:29:30 : la scène d’ouverture à Montcornet
  • 00:30:21 : le bon usage des cartes
  • 00:32:16 : la jeunesse et la résistance intérieure
  • 00:34:31 : l’humour et les images d’Épinal
  • 00:36:14 : la représentation de Mers-el-Kébir
  • 00:38:50 : un De Gaulle trop central dans la guerre
  • 00:41:01 : Bir-Hakeim et l’absence des troupes coloniales
  • 00:47:44 : l’amiral Muselier et le général Catroux
  • 00:51:25 : les absents, dont l’amiral d’Argenlieu
  • 00:53:12 : appel aux auditeurs et verdict final

FAQ

Que pensent Le Collimateur et Paroles d’histoire du film « La Bataille De Gaulle » ?

Alexandre Jubelin et André Loez ont plutôt aimé ce premier volet d’Antonin Baudry, une fresque qui ne manque pas de grandeur et qui montre De Gaulle à la fois héroïque et grotesque. Ils formulent des réserves d’historiens sur Mers-el-Kébir, la dépolitisation du récit, la centralité prêtée à De Gaulle et l’absence des troupes coloniales à Bir-Hakeim.

Le film « La Bataille De Gaulle » est-il fidèle à l’histoire ?

Selon les deux animateurs, il garde l’esprit de la biographie de Julian Jackson mais prend de nombreuses libertés : Fernand Bonnier de La Chapelle présenté en gaulliste alors qu’il était royaliste, Mers-el-Kébir réduit à une décision de Churchill, Muselier et Catroux transformés en rivaux. Ils estiment que ces choix sont assumés par un film qui n’est pas un documentaire.

Pourquoi l’amiral Darlan est-il une figure si problématique ?

Pour les animateurs, Darlan, à la tête d’une flotte invaincue, aurait pu l’emmener en Afrique en juin 1940 et ne l’a pas fait. Il est ensuite allé plus loin que Pétain ou Laval dans la collaboration militaire avec l’Allemagne nazie, avant d’être installé en Afrique du Nord par les Américains puis assassiné fin 1942.

Que reprochent les historiens à la séquence de Bir-Hakeim ?

Ils relèvent qu’on n’y voit presque que des soldats blancs face à des chars allemands, alors que deux tiers des défenseurs étaient des troupes coloniales et que de nombreux Italiens participaient à l’assaut. Ils rappellent aussi que la bataille a eu une forte valeur de prestige pour la France libre sans être une victoire stratégique.

Le Collimateur

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