
Anna Moretti, docteur en histoire de l'art et biographe de Catherine II, est l'invitée de Jean-Baptiste Noé dans Conflits, géopolitique. Avec son livre « Tsars et tsarines », elle raconte la Russie par ceux qui l'ont gouvernée, d'Ivan le Terrible à Nicolas II. Dynasties scandinaves puis allemandes, héritage revendiqué de Byzance, quête obstinée d'un accès à la mer chaude, philosophes séduits puis déçus par Catherine II : l'historienne défend l'idée d'une Russie pleinement inscrite dans l'histoire de l'Occident, et explique pourquoi le régime n'a jamais su se réformer.
Des tsars plus européens qu’on ne le croit
Dans cet épisode de Conflits, Jean-Baptiste Noé reçoit Anna Moretti, docteur en histoire de l’art, auteur d’une biographie de Catherine II et du livre « Tsars et tsarines », paru chez Passés Composés. Son fil conducteur : montrer que la Russie s’inscrit dans la dynamique historique de l’Occident, loin de l’image d’un pays « barbare, arriéré, non civilisé ». Elle part d’Ivan le Terrible, dont le surnom, explique-t-elle, est tardif et mal traduit : en russe, on dirait plutôt « Ivan le Redoutable ». Elle ne nie pas sa cruauté, mais la compare à la violence politique de l’Europe de son temps, celle de François Ier ou d’Henri VIII, qui a eu comme lui six épouses. Elle revient sur l’origine des dynasties, d’abord d’ascendance scandinave puis, après la mort de Pierre le Grand, largement allemande, et sur la souplesse de la succession : sans loi salique, les femmes peuvent régner, jusqu’à ce que Paul réserve le trône aux hommes. Le mot tsar dérive de César, et l’idée de Moscou héritière de Byzance naît après la chute de Constantinople en 1453, avec le mariage d’Ivan III et de Sophie Paléologue, qui apporte l’aigle bicéphale. L’historienne rappelle aussi que les murs et les tours du Kremlin sont l’œuvre d’architectes italiens.
Selon elle, la Russie n’a jamais été isolée : elle invitait architectes et maçons européens, et a choisi Byzance plutôt que l’islam ou le christianisme occidental en raison de liens artistiques, historiques et politiques anciens.
La mer, obsession d’un empire enclavé
Le second grand fil de l’entretien est l’accès à la mer. Pierre le Grand, qui « ouvre la fenêtre vers l’Occident », déplace la capitale de Moscou à Saint-Pétersbourg, mais Anna Moretti souligne que la tendance existait déjà sous Ivan le Terrible, qui prend Astrakhan et la Volga. L’apogée de cette politique est selon elle le règne de Catherine la Grande, avec l’annexion de la Crimée. L’adversaire constant reste l’Empire ottoman. Pour l’affronter sur mer, Catherine doit faire passer sa flotte par la Baltique, la Manche, Gibraltar et le Bosphore : d’où son besoin de ports en Méditerranée, Livourne, Villefranche, et son intérêt pour la Corse. Jean-Baptiste Noé établit le parallèle avec la base navale russe en Syrie, maintenue malgré le changement de gouvernement. L’entretien aborde ensuite Catherine II admirée par Voltaire puis devenue très conservatrice après la Révolution française, alors que le servage se renforce jusqu’à Alexandre II, les lieux de sépulture des souverains, l’iconographie de Catherine représentée en Minerve, le rapport des tsars à la guerre, et enfin la violence politique qui frappe la fin du régime, jusqu’à l’assassinat d’Alexandre II.
Pour l’historienne, l’erreur du pouvoir monarchique russe a été « le refus de changement » : « pas de constitution, pas vraiment de représentation ».
Les références de l’épisode
- « Tsars et tsarines », Anna Moretti, Passés Composés : histoire de la Russie à travers ses souverains, d’Ivan le Terrible à Nicolas II.
- Revue Conflits : la revue de géopolitique dirigée par Jean-Baptiste Noé, dont le dossier du mois porte sur la romanité.
- Ivan le Terrible : premier tsar, au règne de plus de soixante ans, qui le premier emploie officiellement le titre de tsar.
- Catherine II : impératrice d’origine allemande, admirée par les philosophes avant de se raidir.
- Pierre le Grand : fondateur de Saint-Pétersbourg et modernisateur de la Russie.
- Sophie Paléologue : nièce du dernier empereur byzantin, épouse d’Ivan III.
- Alexandre II : le « tsar libérateur », assassiné.
- Nicolas II : dernier tsar, parti sur le front pour soutenir son armée.
Au fil de l’épisode
- 00:01:02 : présentation de l’émission et du sujet, les tsars d’Ivan le Terrible à Nicolas II
- 00:02:07 : présentation d’Anna Moretti et de son livre
- 00:02:38 : pourquoi raconter la Russie par ses souverains
- 00:03:06 : Ivan le Terrible, un surnom mal traduit et une violence comparable à celle de l’Europe
- 00:06:18 : des tsars russes ou allemands ?
- 00:09:01 : l’absence de loi salique et la place des femmes sur le trône
- 00:09:36 : la troisième Rome et l’héritage de Byzance
- 00:12:35 : le Kremlin et les architectes italiens
- 00:14:33 : Pierre le Grand et Saint-Pétersbourg
- 00:16:53 : l’obsession de l’accès à la mer
- 00:19:42 : Catherine la Grande, la Méditerranée et la Corse
- 00:21:27 : l’influence des tsars en Europe et le despotisme éclairé
- 00:24:06 : les lieux de sépulture des tsars
- 00:25:41 : l’iconographie du pouvoir
- 00:27:38 : les tsars et la guerre
- 00:29:53 : attentats et violence politique à la fin du tsarisme
- 00:33:13 : l’assassinat d’Alexandre II et le refus du changement
FAQ
Pourquoi Ivan le Terrible est-il appelé ainsi ?
Selon Anna Moretti, ce surnom est apparu tardivement et la traduction est mauvaise : en russe, on parle plutôt d’Ivan le Redoutable. Elle reconnaît qu’il était cruel et tyrannique, inventif dans les tortures et les exécutions publiques, mais rappelle que François Ier ou Henri VIII employaient à la même époque des moyens comparables pour asseoir leur pouvoir.
Les tsars de Russie étaient-ils d’origine allemande ?
En partie. Anna Moretti explique qu’Ivan le Terrible descendait d’une dynastie d’origine scandinave et que les premiers Romanov étaient d’origine russe. Après la mort de Pierre le Grand, ce sont surtout des descendants allemands qui arrivent au pouvoir. Catherine II était allemande, et Nicolas II était petit-fils de la reine Victoria et cousin de l’empereur d’Allemagne.
Pourquoi Catherine la Grande s’intéressait-elle à la Corse ?
Pour combattre l’Empire ottoman sur mer sans accès à la mer Noire, Catherine la Grande devait envoyer sa flotte depuis la Baltique par la Manche, Gibraltar et le Bosphore, un trajet de plusieurs mois. Elle cherchait donc des ports en Méditerranée, comme Livourne ou Villefranche, et une île utile : la Corse, selon Anna Moretti.
Pourquoi le tsarisme est-il resté si rigide ?
Pour Anna Moretti, plusieurs tsars commencent libéraux puis se raidissent : Catherine II après la Révolution française, Alexandre Ier après l’assassinat de son père, Nicolas Ier après une révolte, Alexandre III après l’assassinat d’Alexandre II. Elle voit dans ce refus de changement, sans constitution ni vraie représentation, l’erreur du pouvoir monarchique russe.
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