
Le général de corps d'armée Loïc Mizon, gouverneur militaire de Paris au moment de l'enregistrement, explique au capitaine Nicolas Brault, dans Quartier Libre, comment l'armée se prépare à défendre la capitale face au terrorisme, aux drones et à la désinformation, et pourquoi l'opération Sentinelle reste en place. Il revient aussi sur ses premières missions, Sarajevo en 1995 et le Rwanda pendant l'opération Turquoise, sur la peur au combat, et sur ce que trente-cinq ans d'engagement lui ont appris du commandement : aimer ses hommes et dire la vérité à ses chefs.
Défendre Paris sans bataille de la Marne
Le général de corps d’armée Loïc Mizon, gouverneur militaire de Paris au moment de l’entretien, répond au capitaine Nicolas Brault dans Quartier Libre, le podcast de l’armée de Terre. Il explique ce que recouvre aujourd’hui la défense de la capitale, revient sur Sarajevo et le Rwanda, et détaille sa vision du commandement. Le titre de gouverneur remonte selon lui à 1356, quand le roi confie la défense de Paris à son frère, mais « le gouverneur militaire de Paris, il ne gouverne pas grand chose » : il est le conseiller militaire du préfet de police et le chef de l’opération Sentinelle, née après les attentats de 2015 et devenue une boîte à outils où les autorités civiles puisent selon les besoins. Aucun scénario d’invasion n’est étudié, précise-t-il, mais des scénarios hybrides d’attaques d’essence militaire dans la capitale sont jugés plausibles. Il en cite plusieurs, tous publics puisqu’écrits dans la Revue nationale stratégique (RNS) : la crue de la Seine liée au dérèglement climatique, des « rétroactions » sur le territoire national si la France intervenait sur le flanc est de l’Europe (subversion, attentats, petits groupes armés), les drones, et les vidéos générées par l’intelligence artificielle qui font tenir de fausses déclarations à des militaires français. Sur la menace terroriste, il se dit « réceptacle » de l’évaluation du ministère de l’Intérieur et décrit une menace persistante, surtout endogène, avec un rajeunissement de l’autoradicalisation. Le dispositif « respire » : plus de 10 000 soldats pendant les Jeux olympiques et paralympiques, des renforts dans la petite couronne pour les fêtes religieuses. « Je ne vous garantirai pas qu’il n’y ait pas une première terrasse d’attaqué. En revanche, j’espère pouvoir vous garantir qu’il n’y en aura pas de deuxième. »
Il raconte aussi comment les Jeux de 2024 ont rapproché autorités civiles et militaires, en révélant les capacités spécialisées des armées (génie, plongeurs), et comment le livret de préparation distribué à toute la population suédoise ou la « caisse d’alerte » conseillée à Washington l’ont convaincu que « chacun à sa place est un acteur de la résilience nationale ».
Sarajevo, Turquoise et la maîtrise de la peur
Engagé en 1989, l’année de la chute du mur de Berlin, Loïc Mizon dit appartenir à une génération « rattrapée tout de suite par la patrouille » : Centrafrique, Rwanda, Bosnie, puis le Liban. À Sarajevo en 1995, chef d’un peloton de trois chars et de deux véhicules, il appuie au plus près la compagnie du 3e régiment d’infanterie de marine de Vannes, commandée par le capitaine François Lecointre, chargée de reprendre un poste français perdu au cœur de la ville. Il en retient « la maîtrise de la peur » : l’assaut dure un quart d’heure, mais son peloton reste vingt-quatre heures en tourelle, puis une nuit entière dans le poste, à 150 ou 200 mètres des premières lignes, persuadé que le premier coup serait pour son char. Il évoque aussi le soir du 22 juillet 1995, quand le capitaine médecin de l’escadron est tué par un obus, et ses soldats qui, à 22 heures, reprennent leur place pour défendre le poste. Au Rwanda, un an plus tôt, l’enthousiasme du jeune lieutenant laisse place, en trois jours, à la découverte que ceux qui acclamaient les soldats français étaient les génocidaires. De cette mission, il garde la photo d’une jeune femme cachée qu’il est allé chercher à l’aube pour la conduire dans un camp de la Croix-Rouge. Face aux polémiques sur le rôle de la France, il dit : « Tout ce que je sais, c’est que celle-là, celle-là, on l’a sauvée. »
Il relate ensuite l’opération Licorne en Côte d’Ivoire, qu’il a suivie depuis Paris comme chef de la cellule de crise du centre de commandement des opérations, puis son poste au Pentagone, premier officier de liaison entre l’armée française et les armées américaines, où il a mesuré la culture stratégique des officiers américains et la rapidité de décision française.
Aimer ses hommes, dire la vérité à ses chefs
Interrogé sur ce qui fait la force d’un chef, Loïc Mizon répond par un seul levier : « Aimer ses hommes. Il n’y en a qu’un. » Il le traduit en méthodes : donner la parole à chacun en fin de réunion, jusqu’au stagiaire, comme le faisait le général qui commandait le centre de commandement des opérations, et pratiquer le « backbrief », où le subordonné reformule les ordres reçus. Aux dirigeants civils, il propose deux notions : le commandement par intention, qui fixe l’objectif et laisse le chemin libre, et l’effet majeur, le point de bascule à partager avec ses équipes pour qu’elles sachent où aller même si le chef disparaît. Sa décision la plus difficile n’a pas été prise au combat : c’est le jour où il a annoncé à un officier qu’il demandait sa mutation, ce qu’il appelle « le courage du temps de paix ». Il insiste sur le devoir de lucidité et de franchise envers ses chefs, citant l’échec occidental en Afghanistan comme « 20 ans d’auto-intoxication ». Ce qui l’empêche de dormir, c’est « l’acte imparable », un homme armé dans une gare ou sur les Champs-Élysées ; ses deux défis pour les années qui viennent sont la jeunesse et l’intelligence artificielle.
L’entretien se termine par un questionnaire inspiré de Bernard Pivot, où il cite Winston Churchill comme modèle de responsabilité et confie sa fascination pour les Compagnons de la Libération.
Loïc Mizon nous recommande…
- Une biographie d’André Zirnheld, qu’il vient de lire et qu’il décrit comme un livre qui se dévore, sur cet aspirant de la France libre parti continuer le combat.
- La biographie de Winston Churchill par François Kersaudy, longtemps le livre qu’il emporterait au front.
- Une biographie du général de Castelnau, qu’il prendrait aujourd’hui pour sa justesse sur le métier de chef militaire.
Pour aller plus loin
- Les métiers de l’armée de Terre sur sengager.fr
- Prendre rendez-vous avec un conseiller en recrutement
- Proposer un invité à Quartier Libre
- Le capitaine Nicolas Brault sur LinkedIn
- La chaîne YouTube du capitaine Nicolas Brault
Les références de l’épisode
- Opération Sentinelle : contribution des armées à la lutte contre le terrorisme sur le territoire national depuis 2015, devenue pluridisciplinaire.
- Revue nationale stratégique (RNS) : document public où figurent, selon le général, les scénarios de menace étudiés.
- Symposium des gouverneurs des capitales européennes : rencontre créée par Loïc Mizon, réunissant notamment Stockholm, Rome, Berlin, Londres et Paris.
- Opération Turquoise : intervention française au Rwanda à laquelle il a participé comme lieutenant.
- Opération Licorne : opération française en Côte d’Ivoire, suivie par lui depuis la cellule de crise du centre de commandement des opérations.
- Opération Daguet : engagement français pendant la guerre du Golfe, cité comme un fait d’armes méconnu.
- 3e régiment d’infanterie de marine : régiment de Vannes dont une compagnie a repris un poste français à Sarajevo en 1995.
- François Lecointre, « Entre guerres » : livre du général, alors capitaine à Sarajevo, qui revient notamment sur le Rwanda.
- Comité Lafayette : structure d’échange de renseignements entre Américains et Français créée après l’attentat du Bataclan.
- André Zirnheld : aspirant de la France libre, auteur de la prière devenue la prière des parachutistes.
Au fil de l’épisode
- 00:00:58 : que gouverne le gouverneur militaire de Paris, et l’origine du titre en 1356
- 00:02:12 : l’opération Sentinelle, boîte à outils des autorités civiles
- 00:04:10 : les scénarios étudiés, de la crue de la Seine aux vidéos générées par l’IA
- 00:07:31 : la respiration du dispositif, des Jeux olympiques aux fêtes religieuses
- 00:09:01 : l’évaluation de la menace terroriste et l’autoradicalisation des plus jeunes
- 00:12:42 : l’avant et l’après Jeux de 2024 entre civils et militaires
- 00:15:35 : le livret suédois de résilience et la caisse d’alerte de Washington
- 00:19:12 : l’engagement en 1989 et la guerre du Golfe
- 00:22:04 : Sarajevo en 1995 et la reprise d’un poste français
- 00:23:54 : la maîtrise de la peur et la nuit en tourelle
- 00:25:30 : le bombardement du 22 juillet 1995
- 00:26:29 : l’opération Turquoise au Rwanda et la jeune femme sauvée
- 00:30:15 : l’opération Licorne en Côte d’Ivoire
- 00:33:22 : officier de liaison au Pentagone, ce que valent les armées américaine et française
- 00:39:23 : la force d’un chef : aimer ses hommes
- 00:42:12 : ce que le management civil peut emprunter aux armées, l’effet majeur
- 00:45:31 : la décision la plus difficile, le courage du temps de paix
- 00:49:35 : Churchill et les Compagnons de la Libération
- 00:52:49 : le devoir de lucidité et l’exemple de l’Afghanistan
- 00:55:29 : ce qui change en passant colonel puis général
- 00:59:10 : l’acte imparable, ce qui l’empêche de dormir
- 01:00:07 : la jeunesse et l’intelligence artificielle, deux défis
- 01:01:45 : le questionnaire final
FAQ
Qui est Loïc Mizon ?
Loïc Mizon est un général de corps d’armée de l’armée de Terre, issu de l’infanterie de marine, engagé en 1989. Gouverneur militaire de Paris au moment de l’entretien, il a servi en Centrafrique, au Rwanda, en Bosnie et au Liban, dirigé depuis Paris la cellule de crise de l’opération Licorne, puis servi au Pentagone. Le général François-Xavier Mabin lui a succédé à ce poste le 1er octobre 2026.
Que fait le gouverneur militaire de Paris ?
Selon Loïc Mizon, le gouverneur militaire de Paris « ne gouverne pas grand chose » mais il est sur tous les fronts. Il est le conseiller militaire du préfet de police, commande l’opération Sentinelle dans la capitale et travaille avec son état-major sur des scénarios de crise, de la crue de la Seine aux attaques hybrides. Il a aussi un rôle de cohésion nationale et d’esprit de défense.
Pourquoi l’opération Sentinelle est-elle maintenue à Paris ?
Loïc Mizon explique que la menace terroriste n’a pas baissé : elle est persistante, surtout endogène, avec un rajeunissement de l’autoradicalisation. Le dispositif est adapté presque chaque semaine, renforcé pour les grands événements ou les fêtes religieuses. Son objectif, dit-il, est d’empêcher qu’une première attaque soit suivie d’une deuxième.
Qu’est-ce que l’effet majeur dont parle Loïc Mizon ?
L’effet majeur est, pour Loïc Mizon, le point de bascule qui garantit d’atteindre l’objectif, là où l’on concentre les forces. Il doit être partagé avec les subordonnés pour qu’ils sachent ce que veut le chef même s’il disparaît. Il le présente avec le commandement par intention comme une notion utile aux chefs d’entreprise.
Qu’a vécu Loïc Mizon au Rwanda ?
Jeune lieutenant, Loïc Mizon participe à l’opération Turquoise au Rwanda. Il raconte l’enthousiasme du départ, puis la découverte, au bout de trois jours, que ceux qui acclamaient les soldats français étaient les génocidaires. Il garde la photo d’une jeune femme cachée que son unité a récupérée à l’aube pour la conduire dans un camp de la Croix-Rouge.
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