
Le lieutenant-colonel Laurent Nerich dirige l'Observatoire des conflits du Commandement du combat futur de l'armée de Terre. Pour ouvrir une série de retours d'expérience sur la guerre en Ukraine, il explique pourquoi les belligérants ont adopté les motos, le plus souvent des motocross. Assauts russes coûteux, raids d'infiltration, ravitaillement des premières lignes, évacuation des blessés : il en tire les succès, les échecs et les pistes pour une armée française qui n'a plus de motos en dotation.
Des motos pour sortir du blocage tactique
Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit le lieutenant-colonel Laurent Nerich, qui dirige l’Observatoire des conflits au sein du Centre d’études stratégiques Terre, rattaché au Commandement du combat futur de l’armée de Terre. Premier épisode d’une série de retours d’expérience (RETEX) sur les armes et les outils du théâtre ukrainien, l’entretien porte sur l’emploi des motos, le plus souvent des motocross. L’officier date les premiers usages de 2014, une accélération à partir de l’invasion à grande échelle de 2022 et une première structuration d’unités en 2024 : les Ukrainiens ont commencé, mais ce sont les forces armées russes qui les ont employées massivement. Il explique l’idée de départ par le triptyque mobilité, puissance de feu et protection : face au blocage tactique, quand plus personne ne peut manœuvrer sous le feu, la moto doit redonner de la mobilité et protéger par la discrétion, avec une signature visuelle et thermique réduite. S’y ajoute le calcul du « cost to kill » : détruire un véhicule de combat d’infanterie neutralise un groupe entier, une moto touchée par un drone FPV (pilotage en immersion) ne met hors de combat qu’un soldat. Il évoque aussi l’usage de propagande côté russe, qui convoque l’imaginaire cosaque, et décrit des assauts frontaux coûteux, avec des journées où « les Russes perdent 70 ou 80 motos ».
Selon lui, les motos ont mieux réussi dans l’infiltration et le raid, en profitant des espaces vides d’un front très dispersé, que dans l’assaut.
Logistique, évacuation et leçons pour l’armée française
L’officier décrit ensuite des emplois moins visibles mais plus utiles. Avec l’élargissement des « kill zones » battues par les drones, passées selon lui d’environ 5 à une vingtaine de kilomètres, le front se démécanise et la moto devient un palliatif : deux packs d’eau, quelques chargeurs et des batteries suffisent à ravitailler une position de premier échelon. Côté ukrainien, elle sert surtout à la logistique et à l’évacuation des blessés vers l’arrière, pour tenir la « golden hour ». Il détaille le parc : des machines achetées autour de 2 000 euros côté russe, une moto revenant selon lui 30 fois moins cher qu’un véhicule tactique, des modèles chinois côté russe et de la marque KTM côté ukrainien, et un retour au moteur thermique après l’essai de l’électrique, faute de recharge sur le front. Il juge les cages anti-drones montées sur les motos plutôt anecdotiques. Pour les armées françaises, qui n’ont plus de motos en dotation depuis les années 1990, il plaide pour une « trame de mobilité légère » (motos, quads, buggys) en complément des véhicules blindés, expérimentée par la 27e brigade d’infanterie de montagne, et relève des parallèles avec les Littoral Regiments de l’US Marine Corps dans le Pacifique.
« Ça donne de la souplesse tactique au chef », résume-t-il, sans prétendre préparer la guerre d’Ukraine.
Pour aller plus loin
- La note de l’Observatoire des conflits sur les motos d’assaut en Ukraine
- L’émission du Collimateur sur les Maoris
Les références de l’épisode
- Commandement du combat futur (CCF) : grand commandement de l’armée de Terre chargé de l’analyse, du retour d’expérience et de la prospective.
- Observatoire des conflits : structure du Centre d’études stratégiques Terre dirigée par l’invité, qui observe l’Ukraine, Gaza et d’autres conflits.
- Conflit entre la Thaïlande et le Cambodge : cité pour l’emploi des drones comme facteur de succès thaïlandais.
- 27e brigade d’infanterie de montagne : a expérimenté quads et buggys en jouant la force adverse lors d’un exercice.
- Littoral Regiments de l’US Marine Corps : unités pensées pour le combat dans les archipels du Pacifique, avec des buggys porteurs de missiles antinavires.
- Épisode sur les Maoris : précédente venue de l’invité dans la série des conflits oubliés, sur le sujet de sa thèse.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation de la série RETEX Ukraine et de l’invité
- 00:02:52 : l’Observatoire des conflits et sa mission
- 00:04:07 : de 2014 à 2024, l’apparition des motos sur le front ukrainien
- 00:05:44 : le triptyque mobilité, puissance de feu et protection
- 00:06:52 : le calcul du « cost to kill »
- 00:07:40 : l’imaginaire cosaque et la propagande russe
- 00:10:11 : assauts frontaux, infiltration et raids
- 00:11:18 : comment les motos s’intègrent dans les unités
- 00:12:18 : les modèles employés, thermiques ou électriques
- 00:14:59 : le coût d’une moto
- 00:15:48 : l’emploi ukrainien et la démécanisation du front
- 00:17:28 : ravitailler les positions de premier échelon
- 00:19:08 : évacuation des blessés et cages anti-drones
- 00:20:25 : quads, buggys et trame de mobilité légère
- 00:21:08 : quelles leçons pour l’armée française
- 00:23:13 : les parallèles avec l’US Marine Corps
FAQ
Pourquoi les armées russes utilisent-elles des motos en Ukraine ?
Selon le lieutenant-colonel Laurent Nerich, la moto devait redonner de la mobilité face au blocage tactique et protéger par la discrétion. Elle répond aussi au calcul du coût de neutralisation, puisqu’un drone qui la touche ne met hors de combat qu’un soldat, et aux pertes massives de véhicules blindés, une moto coûtant environ 30 fois moins cher qu’un véhicule tactique.
Les assauts à moto sont-ils efficaces ?
D’après l’Observatoire des conflits, les assauts frontaux ont surtout produit des échecs, avec des journées où les Russes perdent 70 ou 80 motos. L’infiltration et le raid, qui exploitent les espaces vides d’un front dispersé, ont donné de meilleurs résultats, tout comme le ravitaillement et l’évacuation des blessés.
L’armée de Terre française a-t-elle des motos ?
Non. Le lieutenant-colonel Laurent Nerich rappelle que des unités d’artillerie et de reconnaissance en avaient encore dans les années 1980 et 1990, mais que l’usage s’est perdu. Il estime utile une trame de mobilité légère, faite de motos, de quads et de buggys, à disposition du chef dans un parc, en complément des véhicules blindés.
Qu’est-ce que l’Observatoire des conflits ?
C’est une structure du Centre d’études stratégiques Terre, au sein du Commandement du combat futur de l’armée de Terre. Elle observe les conflits en cours, surtout l’Ukraine mais aussi Gaza et d’autres théâtres moins médiatisés, pour en tirer des tendances et des ruptures utiles à la doctrine et au retour d’expérience.
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