
Le général de corps d'armée (2S) Bertrand Toujouse, directeur de recherche de l'observatoire Armée de Terre 2040 à la Fondation méditerranéenne d'études stratégiques (FMES), présente dans Combats futurs la première note d'étude de cet observatoire, consacrée à la mobilisation. Ancien commandant de la force et des opérations terrestres, passé par les forces spéciales et le renseignement, il estime que les Français sont prêts à s'engager. Le défi, selon lui, est de leur offrir un cadre clair : une loi ambitieuse, des parcours lisibles, un lien avec le territoire et une gouvernance unifiée.
Une réserve à réinventer
Le général de corps d’armée (2S) Bertrand Toujouse, directeur de recherche de l’observatoire Armée de Terre 2040 au sein de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES), co-piloté par le Commandement du combat futur (CCF), revient sur la question de la mobilisation, redevenue centrale depuis le retour de la guerre à l’est de l’Europe. Il connaît le sujet de l’intérieur : affecté en 1998 à l’inspection des réserves, il a participé à la préparation de la première loi sur les réserves de 1999 ; au Commandement des opérations spéciales (COS), l’état-major comptait environ 150 militaires d’active et autant de réservistes, et 70 % des jours de réserve se faisaient en opération ; enfin, de 2022 à 2025, il a commandé la force et les opérations terrestres, à Lille, avec la charge de 27 000 réservistes. Il rappelle que l’armée de Terre porte 60 à 65 % des réserves du ministère. La loi de programmation militaire 2023-2029 assigne quatre rôles à la réserve : renforcer les capacités des armées, entretenir l’esprit de défense, encourager l’engagement de la jeunesse et contribuer au lien entre l’armée et la nation. Elle distingue la réserve opérationnelle, de premier niveau (les volontaires sous contrat) et de deuxième niveau (le rappel des anciens militaires pendant cinq ans), et la réserve citoyenne. Pour lui, le cœur du sujet reste la réserve volontaire. Il identifie trois obstacles : le doute sur le besoin lui-même, des doctrines d’emploi héritées de la fin du service national, qui faisaient des réservistes un complément en garnison ou dans Sentinelle, et le manque de financement pour équiper la réserve et construire des infrastructures. Il y ajoute les lourdeurs administratives, qui selon lui se lèvent quand il y a une vraie volonté, et la réticence des entreprises.
Pourtant, il ne s’inquiète pas de la capacité à mobiliser : « Je sens un élan assez important de mobilisation », dit-il, au point que les unités freinent aujourd’hui les entrées.
Six familles de réservistes et une gouvernance unifiée
L’étude a examiné quatre modèles étrangers : la Suède plutôt que la Finlande, jugée trop différente avec ses 700 000 hommes mobilisables pour 5 millions d’habitants, Israël, l’Ukraine et les États-Unis. Le général Toujouse en tire quatre enseignements : une loi qui pose une ambition claire, avec des droits et des devoirs pour le réserviste ; des parcours de ressources humaines lisibles, car il n’y a pas une réserve mais des réserves ; un vrai lien avec le territoire ; une gestion fine des spécialistes, à l’image d’Israël où certains mènent une double carrière entre startup et unité militaire. L’étude distingue six familles de réservistes, de l’épaisseur (renforts individuels, doubles des états-majors, unités de combat dans chaque régiment) à la profondeur (unités spécialisées, comme les unités de renseignement en sources ouvertes créées par le commandement de l’action dans la profondeur et du renseignement, résilience logistique avec les entreprises de transport, réserve citoyenne). Pour les « déserts militaires », il s’inspire du 24e régiment d’infanterie, en région parisienne, et imagine un régiment de ce type par zone de défense et de sécurité, où des réservistes attachés à leur région pourraient servir à temps partiel pendant trente ans.
Sur le service militaire obligatoire, il reste réservé : il a toujours répondu à des menaces existentielles et prive de liberté, ce qui exige de justifier le besoin. Il préfère un « volontariat poussé », articulant journée défense et citoyenneté, service national et réserve comme en Suède, et plaide pour un commandement de la réserve de l’armée de Terre, étroitement lié aux forces opérationnelles.
Pour aller plus loin
- Étude « Mobilisation face aux nouvelles menaces » de l’observatoire Armée de Terre 2040
- Site du Commandement du combat futur
Les références de l’épisode
- Observatoire Armée de Terre 2040 : observatoire de la FMES, co-piloté par le CCF, dont l’étude sur la mobilisation est la première note.
- Loi sur les réserves de 1999 : première loi consacrée aux réserves, préparée par l’inspection des réserves.
- Loi de programmation militaire 2023-2029 : texte qui a complété le cadre des réserves dans le code de la défense.
- Exercices Vortex : exercices de rappel d’anciens militaires menés à la brigade parachutiste.
- Opérations Vigipirate et Sentinelle : missions sur le territoire national qui ont mobilisé des unités de réserve.
- Garde nationale : structure qui signe des conventions avec les entreprises pour faciliter l’engagement des réservistes.
- 24e régiment d’infanterie : régiment de réserve de la région parisienne, pris comme modèle pour les territoires.
Au fil de l’épisode
- 00:00:42 : sommes-nous capables de mobiliser ?
- 00:01:37 : de l’inspection des réserves à la loi de 1999
- 00:02:22 : les réserves dans les forces spéciales et le renseignement
- 00:02:48 : 27 000 réservistes de la force opérationnelle terrestre
- 00:03:50 : ce que dit la loi, de 1999 à la loi de programmation militaire 2023-2029
- 00:05:09 : réserve opérationnelle de premier et deuxième niveau, réserve citoyenne
- 00:07:02 : les obstacles : le doute sur le besoin
- 00:07:54 : des doctrines héritées de la fin du service national
- 00:09:06 : équipement, infrastructures et financement
- 00:10:07 : l’administration et les entreprises
- 00:12:13 : Suède, Israël, Ukraine et États-Unis, les modèles étudiés
- 00:14:22 : une loi ambitieuse, avec des droits et des devoirs
- 00:15:44 : des parcours lisibles et six familles de réservistes
- 00:17:24 : le lien avec le territoire
- 00:18:37 : la gestion des spécialistes
- 00:20:18 : défendre le territoire et l’élan des volontaires
- 00:22:34 : les six segments de la réserve
- 00:25:16 : les déserts militaires et le modèle du 24e régiment d’infanterie
- 00:26:51 : faut-il revenir au service militaire obligatoire ?
- 00:28:57 : le modèle suédois et l’articulation avec le service national
- 00:31:18 : vers un commandement de la réserve de l’armée de Terre
FAQ
Qui est le général Bertrand Toujouse ?
Le général de corps d’armée (2S) Bertrand Toujouse est directeur de recherche de l’observatoire Armée de Terre 2040 à la FMES. Il a servi une quarantaine d’années, notamment dans les forces spéciales et le renseignement, et a commandé la force et les opérations terrestres à Lille de 2022 à 2025, avec la responsabilité de 27 000 réservistes.
Quels sont les obstacles à une mobilisation en France selon lui ?
Il en cite trois principaux : un doute sur le besoin réel de réserve, des doctrines d’emploi héritées de la fin du service national et de la guerre froide, et un manque de financement pour équiper la réserve et bâtir des infrastructures. S’y ajoutent les lourdeurs administratives et la difficulté pour les entreprises de laisser partir leurs salariés.
Pourquoi l’étude a-t-elle retenu la Suède plutôt que la Finlande ?
Selon le général Toujouse, le modèle finlandais, capable de mettre sur pied une armée de 700 000 hommes pour 5 millions d’habitants, n’a rien à voir avec la situation française. La Suède, qui combine une part expéditionnaire, la résilience de la société et la mobilisation des compétences, lui paraît plus comparable à ce que la France pourrait faire.
Faut-il rétablir le service militaire obligatoire ?
Le général Toujouse n’en est pas convaincu pour la France aujourd’hui. Le service obligatoire a toujours répondu à des menaces existentielles et prive les citoyens d’un ou deux ans de liberté, ce qui exige un besoin clair. Il préfère un volontariat poussé et proactif, appuyé sur la journée défense et citoyenneté, le service national et des parcours de réserve valorisés.
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