
Chef d'état-major de la brigade du génie, le colonel Rémi Scarpa revient sur l'exercice Orion 2026, où ses sapeurs ont fait franchir une rivière à la base de soutien divisionnaire sous la menace des drones. Ponts flottants, leurres, poste de commandement dédié : il montre pourquoi le franchissement est une manœuvre interarmes et non une affaire de spécialistes. Il évoque aussi la robotisation, l'intelligence artificielle appliquée à l'analyse du terrain et le renouvellement des moyens NRBC, et imagine des sites de franchissement beaucoup moins occupés par l'être humain.
Franchir une rivière face à un ennemi qui voit tout
Le colonel Rémi Scarpa, chef d’état-major de la brigade du génie et ancien chef de corps du 2e régiment de dragons, tire les enseignements de l’exercice Orion 2026, présenté dans l’épisode comme le plus grand entraînement militaire français de haute intensité depuis la fin de la guerre froide. Le génie y a franchi une coupure humide (dans le vocabulaire des sapeurs, un cours d’eau à traverser) pendant une contre-offensive simulée. La brigade du génie, recréée le 11 septembre 2024 après avoir existé de 1996 à 2010, y déployait pour la première fois son poste de commandement, avec un peu plus d’un millier de sapeurs, dragons, fantassins et artilleurs. Elle réunit cinq régiments, dont le 28e régiment d’artillerie géographique, le 2e régiment de dragons, spécialiste de la défense nucléaire, radiologique, biologique et chimique (NRBC), et les 19e et 31e régiments du génie. Le colonel insiste d’abord sur un point : « Le franchissement, c’est une manœuvre inter-arme par essence. Ce n’est pas une affaire de sapeur. » Il explique pourquoi un site de franchissement est si exposé : des engins volumineux et faciles à identifier, un regroupement de forces inévitable, sous une surveillance aérienne continue. D’où la dissimulation jusqu’au dernier moment, les franchissements de nuit pour échapper aux tirs d’artillerie guidés par drones, la reconnaissance des berges par les plongeurs de combat du génie, et une vérification de non-pollution, car un site de franchissement est une cible de choix pour des obus chargés d’agents chimiques persistants. Il distingue trois niveaux : le franchissement de l’arrière, qui maintient des lignes logistiques continues grâce au pont flottant motorisé (PFM) ; le franchissement de l’avant, avec l’engin de franchissement de l’avant (EFA), qui fait passer chars Leclerc et VBCI comme un bac ; enfin le pontage d’assaut, au contact, avec le système de pose rapide de travures (SPRAT), dont l’armée de Terre détient 480 mètres, regroupés au 13e régiment du génie.
À Orion, il s’agissait d’une manœuvre logistique : déplacer en trois jours la base de soutien divisionnaire, soit 26 convois et environ 400 véhicules, sur une rivière de 80 à 90 mètres de large. Deux points de franchissement réels ont été armés, un troisième était un leurre monté par le 31e régiment du génie.
Leurres, robots et intelligence artificielle, sans perdre les fondamentaux
La déception tient une large place dans le récit du colonel : faux engins de franchissement, fausses pièces d’artillerie, fausses tranchées de quelques dizaines de centimètres couvertes d’un filet qui, vues d’un drone, simulent une position défensive, faux réseaux radio. La manœuvre est commandée par un poste de commandement franchissement : les unités qui entrent dans la « bulle » géographique du site passent pour un temps court sous ses ordres, puis retrouvent leur subordination habituelle. Il a fallu réunir les moyens de trois régiments du génie (6e, 19e et 31e) pour armer le franchissement continu, l’armée de Terre disposant aujourd’hui de 200 mètres de pont flottant motorisé, avec l’ambition d’atteindre 300 mètres en 2030. Selon lui, un tel franchissement de l’arrière n’avait pas été réalisé depuis 2015, et alors avec un seul point. Des unités belges et italiennes y ont participé. Le colonel détaille ensuite la robotisation en cours : déminage, futurs drones terrestres de reconnaissance NRBC, drone de décontamination relié à une citerne évalué par le 2e régiment de dragons, drones aériens et nautiques du 28e régiment d’artillerie géographique pour cartographier le fond d’une rivière. Sur l’intelligence artificielle, testée pour l’analyse du terrain, il plaide pour une « maîtrise raisonnée » : l’officier devra toujours savoir faire une analyse terrain sans elle, car les outils peuvent venir à manquer. Ancien chef de corps du 2e régiment de dragons, il décrit aussi le renouvellement des moyens NRBC, longtemps délaissés, avec l’arrivée de Griffon et de Serval.
Fantassin d’origine, il raconte comment l’observation thermique des VBCI, découverte en Afghanistan, a changé la capacité d’une section. Et il prévoit pour dans 10 à 15 ans des sites de franchissement plus robotisés et « beaucoup moins occupés par l’être humain », face à un champ de bataille encore plus transparent.
Pour aller plus loin
- www.terre.defense.gouv.fr/ccf : le site du Commandement du combat futur
- Les autres podcasts du CCF sur YouTube
Les références de l’épisode
- Exercice Orion 2026 : exercice de haute intensité au cours duquel la brigade du génie a mené un franchissement de l’arrière, en avril.
- Brigade du génie : brigade recréée le 11 septembre 2024, qui a existé de 1996 à 2010, rattachée au commandement de l’appui et de la logistique de théâtre (CALT).
- Commandement du combat futur (CCF) : grand commandement de l’innovation de l’armée de Terre, qui a confié à la brigade du génie un mandat d’innovation.
- 2e régiment de dragons : régiment d’appui NRBC, chargé de la reconnaissance et de la décontamination, que le colonel a commandé.
- 31e régiment du génie : régiment chargé de développer les moyens de leurrage tactique, à l’origine du faux point de franchissement d’Orion.
- 28e régiment d’artillerie géographique : régiment d’appui géographique de la brigade, équipé de drones aériens et nautiques.
- 13e régiment du génie : régiment qui détient la capacité SPRAT de pontage d’assaut.
- 4e bataillon du génie belge : unité alliée qui a reconnu et sécurisé les berges avec le 3e régiment du génie pendant Orion.
- Système de combat Scorpion : système dont la partie numérique a été largement exploitée pendant Orion, selon le colonel.
Au fil de l’épisode
- 00:00:21 : présentation du colonel Rémi Scarpa et de l’exercice Orion 2026
- 00:01:17 : la brigade du génie, recréée en septembre 2024, et son premier déploiement
- 00:02:24 : les cinq régiments de la brigade
- 00:04:12 : pourquoi un site de franchissement est si vulnérable
- 00:05:17 : une manœuvre interarmes, pas une affaire de sapeurs
- 00:08:25 : dissimulation, franchissement de nuit et reconnaissance des berges
- 00:09:36 : franchissement de l’arrière, de l’avant et pontage d’assaut
- 00:12:18 : déplacer la base de soutien divisionnaire en trois jours
- 00:13:22 : deux points de franchissement réels et un point leurré
- 00:15:41 : le poste de commandement franchissement
- 00:17:12 : la même logique pour un site de décontamination NRBC
- 00:18:23 : trois régiments du génie pour 200 mètres de pont flottant
- 00:20:09 : la participation d’unités belges et italiennes
- 00:21:18 : la comparaison avec le génie des pays alliés
- 00:21:56 : un franchissement de l’arrière inédit depuis 2015
- 00:23:09 : outils numériques et logiciel de géomatique
- 00:24:54 : le prochain exercice et la transformation des brigades logistiques
- 00:26:33 : robotisation du déminage et de la reconnaissance NRBC, drone de décontamination
- 00:29:02 : les drones du 28e régiment d’artillerie géographique
- 00:29:40 : comment l’innovation est portée avec le Commandement du combat futur
- 00:31:59 : intelligence artificielle et analyse du terrain
- 00:35:03 : conserver les fondamentaux du métier
- 00:35:42 : le renouvellement des moyens NRBC du 2e régiment de dragons
- 00:39:36 : souvenirs d’Afghanistan et apport de l’observation thermique
- 00:42:16 : le franchissement dans 10 à 20 ans
- 00:44:35 : robotisation et transparence du champ de bataille
FAQ
Qui est le colonel Rémi Scarpa ?
Le colonel Rémi Scarpa est chef d’état-major de la brigade du génie de l’armée de Terre. Il a auparavant commandé pendant deux ans le 2e régiment de dragons, régiment d’appui NRBC. Fantassin d’origine, il a servi en Afghanistan comme chef de section sur VAB, puis comme commandant d’unité d’infanterie blindée sur VBCI.
Comment le génie a-t-il franchi une rivière pendant l’exercice Orion 2026 ?
Selon le colonel Rémi Scarpa, la brigade du génie a armé deux points de franchissement réels, l’un en continu avec des ponts flottants motorisés, l’autre en discontinu avec des engins de franchissement de l’avant, plus un troisième point leurré. Il s’agissait de déplacer en trois jours la base de soutien divisionnaire : 26 convois, environ 400 véhicules.
Qu’est-ce que le franchissement de l’arrière ?
C’est la capacité à créer des axes continus pour développer et maintenir des lignes logistiques au-dessus d’un cours d’eau. Dans l’armée française, elle repose sur le pont flottant motorisé. Le colonel Rémi Scarpa le distingue du franchissement de l’avant, mené avec l’engin de franchissement de l’avant, et du pontage d’assaut, au contact de l’ennemi.
Pourquoi un site de franchissement est-il si vulnérable ?
Le colonel Rémi Scarpa explique que les engins de franchissement sont volumineux et faciles à identifier, et que traverser impose de regrouper des forces au même endroit. Face à la surveillance aérienne continue, le génie mise sur la dissimulation, le franchissement de nuit, la dispersion et les leurres.
Quelle place pour l’intelligence artificielle dans le génie ?
Pour le colonel Rémi Scarpa, l’intelligence artificielle apporte une vraie plus-value dans l’analyse du terrain, et des unités la testent pour appuyer leur raisonnement tactique. Il défend une maîtrise raisonnée : les officiers devront toujours savoir analyser le terrain sans elle, car les outils peuvent leur être retirés.
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