
Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Pierre Gastineau et Antoine Izambard, journalistes à Intelligence Online, pour un numéro de Zone grise consacré au BND, le service de renseignement extérieur allemand. Longtemps bridé par son histoire et par un contrôle parlementaire sévère, humilié en février 2022 quand son patron se trouvait à Kiev le jour de l'invasion, le BND dispose désormais de moyens qui bousculent l'équilibre du renseignement européen. Les deux journalistes expliquent ce que cette montée en puissance change pour la France.
Un service longtemps « avec un bras dans le dos »
Dans ce numéro de Zone grise, le format du Collimateur consacré au renseignement, Alexandre Jubelin reçoit Pierre Gastineau et Antoine Izambard, journalistes à Intelligence Online, pour expliquer la montée en puissance du BND, le service de renseignement extérieur allemand, équivalent de la DGSE, et ce qu’elle change pour la France et pour l’Europe. Pierre Gastineau décrit d’abord un service qui avait « un bras dans le dos, mais volontairement » : partenaire de tous les Européens, mais privé des pouvoirs de ses homologues et étroitement surveillé par un comité parlementaire qui a accès aux opérations, au point que l’affaire Snowden l’a exposé publiquement. Né dans la RFA d’après-guerre avec l’appui des Américains, le BND se percevait lui-même comme « le petit frère » des services américains. Les invités racontent la reprise ou la mise à l’écart des spécialistes de la Stasi après la chute du Mur, la suppression du contre-espionnage au début des années 2000, puis sa reconstruction, et ce paradoxe relevé auprès de sources françaises : un service réputé excellent sur la Russie, au point de fournir une grande part du renseignement technique français sur la zone, mais incapable de mener des opérations. Le comité G10 du Bundestag, qui doit valider chaque écoute, est comparé à la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR) française, dont l’avis n’est que consultatif. Les journalistes rappellent les échecs qui ont nourri le malaise allemand : le rachat de l’entreprise de robotique KUKA par un groupe chinois en 2016, la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan et, surtout, le patron du BND présent à Kiev le jour de l’invasion russe de février 2022 et exfiltré par les Polonais.
Ce dernier épisode sert, selon eux, de déclencheur. Mais les invités insistent sur un double traumatisme, nazi et est-allemand, qui rend la remontée en puissance lente, jusque dans le recrutement.
Satellites, budgets et réforme : le nouveau poids allemand
Depuis 2022, l’argent arrive. Selon les invités, le BND disposera bientôt d’un budget supérieur à celui de la DGSE et le renseignement intérieur allemand, le BfV, compte déjà plus d’agents que la DGSI. Le premier verrou reste juridique : une réforme législative que Berlin veut présenter avant la fin de 2026, qui doit assouplir le contrôle parlementaire, faciliter le passage des dossiers de contre-espionnage à la justice et, dans un second temps, donner au BfV un pouvoir d’écoute sur le sol allemand et des outils d’intelligence artificielle, dont la reconnaissance faciale. Les journalistes soulignent aussi le cloisonnement entre les services des 16 Länder. Côté spatial, l’Allemagne prépare des constellations de dizaines voire de centaines de satellites d’observation optique et radar, comparables au programme américain Starshield, là où la France a fait le choix de quelques satellites très précis. Conséquence industrielle : les opérateurs européens du renseignement technique se « germanisent » pour accéder à ces budgets. Les invités évoquent ensuite le renseignement économique, où le BND est réputé très offensif contre les entreprises françaises, l’espionnage chinois et russe dont l’Allemagne est une cible privilégiée, la coopération antiterroriste avec la France, Israël et le Royaume-Uni, et l’idée allemande d’« European Eyes », une plateforme d’échange européenne sur le modèle des Five Eyes.
Pour Pierre Gastineau et Antoine Izambard, la question n’est pas d’être pour ou contre, mais de savoir comment la France s’adaptera à un partenaire qui concentre à la fois les investissements et les capacités.
Les références de l’épisode
- BND : service de renseignement extérieur allemand, équivalent de la DGSE.
- BfV : service de renseignement intérieur allemand, comparé à la DGSI.
- Intelligence Online : lettre spécialisée dans le renseignement, où travaillent les deux invités.
- Comité G10 : commission du Bundestag qui autorise les écoutes et les techniques de renseignement.
- Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR) : équivalent français, qui rend un avis consultatif.
- Affaire Snowden : révélations au cours desquelles les coopérations du BND ont été rendues publiques.
- Stasi : service de l’ex-RDA, dont les archives ont été conservées après la réunification.
- Crypto AG : entreprise suisse de chiffrement dans laquelle le BND et la CIA avaient pris des participations, ce qui leur donnait accès aux communications de nombreux États.
- KUKA : entreprise allemande de robotique rachetée par un groupe chinois en 2016, sans que le BND l’ait vu venir.
- Le Bureau des légendes : série citée à propos de l’image des services de renseignement.
- Five Eyes et European Eyes : l’alliance de renseignement anglo-saxonne et le projet allemand d’équivalent européen.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation de Zone grise et des invités
- 00:02:37 : ce que représentait le BND avant 2022
- 00:03:45 : un contrôle parlementaire étroit et l’affaire Snowden
- 00:05:03 : naissance du BND et héritage d’avant-guerre sur la Russie
- 00:06:07 : la chute du Mur et le sort des spécialistes de la Stasi
- 00:08:15 : l’européanisation et le partenariat avec la DGSE
- 00:09:12 : la « puissance civile » et la disparition du contre-espionnage
- 00:11:00 : le comité G10 et la comparaison avec la CNCTR
- 00:13:29 : le patron du BND à Kiev le jour de l’invasion
- 00:15:57 : les années Merkel et le modèle économique allemand
- 00:17:20 : KUKA, l’Afghanistan et la crise de recrutement
- 00:20:23 : l’affaire Crypto AG
- 00:22:06 : la réforme législative, premier verrou
- 00:23:29 : des constellations de satellites à l’allemande
- 00:27:04 : la germanisation des industriels du renseignement
- 00:29:13 : budgets du BND et du BfV comparés aux services français
- 00:30:28 : contre-espionnage, Länder et coordination
- 00:33:27 : espionnage chinois et renseignement économique
- 00:35:24 : la coopération contre le terrorisme islamiste
- 00:37:09 : quel panorama du renseignement européen ?
- 00:40:50 : l’idée d’European Eyes et la rivalité économique
FAQ
Qu’est-ce que le BND ?
Le BND est le service de renseignement extérieur de l’Allemagne, l’équivalent de la DGSE française. Né dans la RFA d’après-guerre avec l’appui des Américains, il a longtemps été, selon les journalistes d’Intelligence Online, un service bridé par un contrôle parlementaire très strict et une faible capacité à mener des opérations.
Pourquoi le renseignement allemand monte-t-il en puissance ?
Selon les invités, l’invasion de l’Ukraine en février 2022 a servi de déclencheur, d’autant que le patron du BND se trouvait à Kiev ce jour-là et a dû être exfiltré par les Polonais. Depuis, l’Allemagne augmente fortement les budgets et les recrutements de ses services et prépare une réforme de leur cadre légal.
Le BND aura-t-il plus de moyens que la DGSE ?
D’après les journalistes Pierre Gastineau et Antoine Izambard, le budget du BND doit dépasser celui de la DGSE, et le renseignement intérieur allemand, le BfV, compte déjà plus d’agents que la DGSI. L’Allemagne prévoit aussi des constellations de satellites d’observation que la France n’a pas les moyens de financer.
Qu’est-ce que le projet European Eyes ?
C’est une expression employée depuis environ un an par les Allemands, selon les invités : une plateforme d’échange de renseignement entre Européens, sur le modèle des Five Eyes anglo-saxons. Elle serait surtout lancée avec la France et quelques pays, dont des pays baltes, malgré la méfiance qui subsiste sur le renseignement économique.
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