
Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Johanna Möhring, chercheuse associée au Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques de l'École normale supérieure, et Paul Maurice, secrétaire général du Cerfa à l'Ifri, pour comprendre la montée en puissance militaire de l'Allemagne. Des trois incarnations de la Bundeswehr depuis 1955 au tournant de 2022, puis à la « rupture d'époque » de 2025, ils examinent où va l'argent, ce que cela change pour les programmes franco-allemands et ce que pensent les Allemands du retour du service militaire.
Trois Bundeswehr en soixante-dix ans
Alexandre Jubelin part d’un constat : l’Allemagne veut devenir la première puissance militaire conventionnelle d’Europe. Le chancelier Merz en a affiché l’ambition dès son premier discours devant le Bundestag, en mai 2025, et les moyens suivent : selon l’animateur, 86 milliards d’euros de budget en 2025, contre 52 en France, puis une trajectoire de 97 milliards en 2027, 136 en 2028 et 153 en 2029. Pour l’expliquer, Johanna Möhring, chercheuse associée au Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques de l’École normale supérieure et post-doctorante à l’université Grenoble-Alpes, retrace les trois incarnations de la Bundeswehr décrites dans sa note du Cerfa. La première, recréée en 1955 dans le cadre de l’OTAN contre une opinion publique hostile, est une armée de masse : un demi-million de soldats d’active, de 3 à 5 % du PIB, et un modèle propre, le « citoyen en uniforme » guidé par l’Innere Führung, pour rompre avec la Wehrmacht et ses crimes. Après la réunification vient l’armée des opérations extérieures : la Cour constitutionnelle fédérale autorise en 1994 l’envoi de troupes hors de la zone OTAN mais confie la décision au Parlement, par un vote nominal. Paul Maurice, secrétaire général du Cerfa à l’Ifri, rappelle 1999, quand le gouvernement de Gerhard Schröder et de l’écologiste Joschka Fischer envoie pour la première fois des avions Tornado en mission de combat, Fischer recevant de la peinture rouge au visage lors d’un congrès des Verts. Puis l’Afghanistan, et Kunduz en 2009, où une frappe demandée par un colonel allemand fait une centaine de morts civils et provoque plusieurs démissions.
Au milieu des années 2010, l’armée allemande touche le fond : environ 1,4 % du PIB et quelque 178 000 militaires d’active selon Johanna Möhring. Berlin invente alors, au sommet de l’OTAN de 2014 au pays de Galles, le concept de « nation-cadre », qui fait de l’Allemagne un pivot intégrateur des armées voisines.
De la Zeitenwende à la rupture d’époque
Le choc de 2022 débouche sur un fonds spécial de 100 milliards d’euros. Paul Maurice explique pourquoi il a fallu passer par un fonds hors budget : depuis 2009, le frein constitutionnel à l’endettement limite le déficit à 0,35 % du PIB, et le contourner exige une majorité des deux tiers. Pour lui, le vrai tournant date du 26 février 2022, quand Berlin autorise les Pays-Bas à réexporter du matériel allemand, la veille du discours d’Olaf Scholz. Il faut pourtant près d’un an pour que l’argent commence à être dépensé, par une administration d’acquisition « qui n’a pas géré de gros projets d’armement depuis la guerre froide ». Le premier achat, 35 F-35 pour remplacer les Tornado et assurer le partage nucléaire avec les bombes américaines B61, choque les partenaires européens, tout comme l’initiative de défense aérienne en couches menée par l’Allemagne avec du matériel allemand, américain et israélo-américain, dont la France n’a pas été informée alors qu’existe un système franco-italien. En 2025, la guerre en Ukraine et le retour de Donald Trump forment un double traumatisme : le discours du vice-président américain à Munich, puis celui du président Steinmeier, le 8 mai 2025, qui parle d’une double rupture historique. Paul Maurice souligne combien les États-Unis sont présents dans la vie allemande, et le rapprochement avec le discours de Richard von Weizsäcker de 1985 sur le 8 mai comme « jour de libération ».
Johanna Möhring cite le chiffre de 372 milliards d’euros prévus pour l’armement, très majoritairement au profit de l’industrie allemande, et s’inquiète de la position dominante de Rheinmetall, tandis qu’environ 5 % des commandes vont à des fournisseurs américains et israéliens sur des capacités stratégiques qui prolongent la dépendance.
Projets communs, voisins inquiets et service militaire
Cet afflux d’argent pèse sur les programmes franco-allemands, le système de combat aérien du futur (SCAF) et le char du futur (MGCS) : selon les invités, quand celui qui pèse 130 kilos discute avec celui qui en pèse 60, « la discussion elle est déséquilibrée », et ces projets conçus en 2017 ne répondent plus aux mêmes besoins. Les invités reviennent sur le « complexe de supériorité » français évoqué par l’animateur, sur la vieille crainte d’une Allemagne puissante, déjà présente lors du débat sur la Communauté européenne de défense en 1954, et sur la Pologne, elle aussi peu à l’aise avec la puissance militaire allemande. Johanna Möhring décrit une Bundeswehr devenue plaque tournante logistique de l’OTAN, mais qui stationne pour la première fois une brigade mécanisée de façon permanente en Lituanie, loin encore des 4900 personnes prévues. Sur le service militaire, une loi votée fin 2025 impose aux jeunes hommes de 18 ans un questionnaire, que les jeunes femmes peuvent renvoyer. Johanna Möhring rapporte des grèves de lycéens, en décembre et en mars, qui ont réuni 55 000 jeunes ; les sondages cités montrent que les plus de 60 ans sont aux deux tiers favorables au retour du service, contre un tiers des 18-25 ans. Paul Maurice évoque l’objection de conscience, inscrite dans la Constitution, une solde de 2600 euros pour les engagés et la perte des données sur les anciens réservistes.
Reste la question posée par le ministre Boris Pistorius avec le mot Kriegstüchtigkeit, la capacité à faire la guerre : la société allemande est-elle prête à absorber des pertes ? Pour les invités, cela se fera plus lentement que la hausse des budgets.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « La Bundeswehr : de la Zeitenwende à l’Epochenbruch » : note de Johanna Möhring pour le Cerfa (Ifri), qui décrit les trois incarnations de l’armée allemande.
- « Allemagne : retour du service militaire ? » : article de Paul Maurice dans la revue Politique étrangère, vol. 91, n° 1, 2026.
- Fonds spécial de 100 milliards d’euros : enveloppe hors budget votée après l’invasion de l’Ukraine en 2022.
- Concept de nation-cadre : idée allemande présentée au sommet de l’OTAN de 2014 au pays de Galles.
- Frappe de Kunduz (2009) : bombardement demandé par un officier allemand en Afghanistan, qui a provoqué plusieurs démissions.
- Discours de Frank-Walter Steinmeier du 8 mai 2025 : discours sur la double rupture historique, la guerre en Ukraine et la rupture avec les États-Unis.
- SCAF et MGCS : programmes franco-allemands d’avion et de char du futur, fragilisés selon les invités.
- Brigade allemande en Lituanie : premier stationnement permanent d’une brigade de combat de la Bundeswehr à l’étranger.
- Operationsplan Deutschland : plan qui organise la défense et le rôle de plaque tournante de l’Allemagne dans le cadre de l’OTAN.
Au fil de l’épisode
- 00:01:21 : présentation des invités et de leurs travaux
- 00:02:31 : l’Allemagne, future première armée conventionnelle d’Europe ?
- 00:04:23 : 1955, la Bundeswehr 1.0 dans l’OTAN
- 00:07:09 : le citoyen en uniforme et l’Innere Führung
- 00:10:01 : après la réunification, les opérations hors zone
- 00:13:01 : une armée parlementaire, de la décision de 1994 au Kosovo en 1999
- 00:15:58 : l’Afghanistan et la frappe de Kunduz
- 00:17:12 : le creux des années 2010 et le concept de nation-cadre
- 00:22:06 : la suspension du service militaire
- 00:24:17 : le choc de 2022 et le fonds spécial de 100 milliards
- 00:26:28 : le frein à l’endettement et la Zeitenwende
- 00:30:02 : une administration qui doit apprendre à dépenser
- 00:31:46 : le choix du F-35 et le partage nucléaire
- 00:34:47 : l’initiative européenne de défense aérienne
- 00:36:45 : la première stratégie nationale de sécurité de 2023
- 00:38:11 : 2025, le double traumatisme et le discours de Steinmeier
- 00:41:24 : l’Allemagne face à l’éloignement américain
- 00:46:16 : industrie de défense, Rheinmetall et dépendances
- 00:50:37 : SCAF et MGCS dans la tourmente
- 00:54:56 : la dissuasion nucléaire et les propos du chancelier Merz
- 00:58:06 : la relation franco-allemande dans le domaine militaire
- 01:02:08 : les Allemands et leur armée
- 01:03:28 : une brigade allemande en Lituanie
- 01:05:37 : le retour du service militaire et ses débats
- 01:12:36 : la Kriegstüchtigkeit et la capacité à accepter des pertes
FAQ
Combien l’Allemagne dépense-t-elle pour sa défense ?
Selon les chiffres cités par Alexandre Jubelin, le budget de défense allemand atteint 86 milliards d’euros en 2025, contre 52 en France, avec une trajectoire de 97 milliards en 2027, 136 en 2028 et 153 en 2029. Johanna Möhring évoque 372 milliards d’euros prévus pour l’armement, très majoritairement au profit de l’industrie allemande.
Quelles sont les trois incarnations de la Bundeswehr ?
Johanna Möhring distingue une Bundeswehr 1.0, armée de masse créée en 1955 dans l’OTAN face au pacte de Varsovie, une Bundeswehr 2.0 tournée vers les opérations extérieures après la réunification, des Balkans à l’Afghanistan, et une Bundeswehr 3.0, recentrée depuis 2014 sur la défense collective et le rôle d’intégrateur des armées alliées.
Pourquoi l’Allemagne a-t-elle créé un fonds spécial de 100 milliards d’euros ?
D’après Paul Maurice, le frein constitutionnel à l’endettement, en vigueur depuis 2009, limite le déficit fédéral à 0,35 % du PIB. Pour financer rapidement le réarmement après l’invasion de l’Ukraine, il a fallu créer un fonds hors budget, ce qui supposait d’amender la Constitution à la majorité des deux tiers.
L’Allemagne rétablit-elle le service militaire ?
Pas encore de façon obligatoire. La loi votée fin 2025 impose aux jeunes hommes de 18 ans de remplir un questionnaire, facultatif pour les jeunes femmes, et mise sur le volontariat, avec une solde de 2600 euros. Un retour à l’obligation exigerait une nouvelle loi. Le débat divise : les plus âgés y sont favorables, les jeunes beaucoup moins.
Pourquoi les programmes franco-allemands SCAF et MGCS sont-ils fragilisés ?
Pour les invités, l’afflux d’argent rend les industriels allemands moins dépendants d’une coopération, et ces projets lancés en 2017, avant la guerre en Ukraine et le second mandat de Donald Trump, ne correspondent plus aux mêmes besoins. Les tensions entre industriels sont désormais passées au niveau politique.
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