
Jean-Baptiste Noé, géopolitologue de l'école française, retrace pour Conflits la naissance de l'école allemande de géopolitique, une pensée de l'État, de l'Empire et de la puissance continentale. De la définition du mot à Friedrich Ratzel et Karl Haushofer, il explique les concepts de Lebensraum et de Pan-Ideen, leur lien avec l'unification allemande voulue par Bismarck, puis leur récupération par les nazis. Il dit enfin ce qu'il retient, et ce qu'il critique, de cette école disparue avec la défaite du Reich.
Une géopolitique née de la science de l’État
Dans cet épisode de Conflits, Jean-Baptiste Noé, géopolitologue de l’école française, présente l’école allemande de géopolitique : ses auteurs, ses concepts et l’usage politique qui en a été fait jusqu’au Troisième Reich. Il rappelle d’abord que le mot « géopolitique » a été forgé dans les années 1900 par un juriste suédois, professeur de sciences politiques et très influencé par la pensée allemande, dans un ouvrage de 1916 dont le titre traduit est L’État comme forme de vie. La géopolitique y devient « la science de l’État en tant qu’organisme géographique tel qu’il se manifeste dans l’espace ». Pour Jean-Baptiste Noé, tout part de là : en France, la géopolitique est une branche de la géographie, fondée par des géographes et attachée au rapport entre l’homme et son territoire ; en Allemagne, c’est une branche de la science politique, où l’État vient en premier et se pense comme un être vivant. La pensée française est « possibiliste », l’école allemande « extrêmement déterministe ». Friedrich Ratzel (1844-1904), nommé à la chaire de géographie de l’université de Leipzig en 1886, en est le précurseur : influencé par Darwin, il développe une vision organique de l’État au moment où l’Empire allemand se constitue autour de la Prusse et de Bismarck. Selon l’invité, il s’agit de fournir une « matrice intellectuelle » à cet empire en plein essor, de justifier le pangermanisme et de penser l’expansion : un être vivant qui ne croît plus meurt.
Jean-Baptiste Noé insiste sur l’idée de « libérer l’Allemagne » de ses occupants extérieurs et, à l’intérieur, des populations jugées étrangères, une logique qu’il relie à la germanisation et à la purification ethnique.
Karl Haushofer, l’espace vital et le partage du monde
Karl Haushofer (1869-1946), disciple de Ratzel et monarchiste conservateur dans la ligne de Bismarck, développe deux concepts clés. Le Lebensraum, ou espace vital, désigne le territoire jugé nécessaire à l’Allemagne pour ses ressources (charbon, acier, puis pétrole) et pour réunir tous les peuples considérés comme allemands ; l’invité précise que la notion existe déjà chez Bismarck. Les Pan-Ideen, ou panismes, regroupent les peuples dans de grands ensembles : pangermanisme, panslavisme, panislamisme. Haushofer imagine ainsi un partage du monde entre une Europe continentale dirigée par l’Allemagne, une sphère asiatique laissée au Japon et une sphère américaine aux États-Unis. Jean-Baptiste Noé souligne qu’il faut lire un auteur dans la durée : Haushofer a connu l’unification allemande, les deux guerres mondiales, la république de Weimar et le nazisme. Il n’était pas formellement nazi, a été interné et s’est « un petit peu adapté aux circonstances politiques » ; pour l’invité, ce sont les nazis qui ont utilisé son œuvre plus que lui qui a cherché à les influencer. Il défend aussi une thèse forte : la pensée nazie s’inscrirait dans la continuité de la pensée allemande de la primauté de l’État, et non en rupture.
En conclusion, il formule trois réserves : le danger d’une université au service du pouvoir, la disparition de cette école avec la défaite du Reich, qui a aussi touché la géopolitique en France, et le tort d’associer géopolitique et science politique, qui coupe les idées des hommes et des territoires.
Les références de l’épisode
- Friedrich Ratzel : géographe allemand, précurseur de la géopolitique allemande, titulaire de la chaire de géographie de Leipzig à partir de 1886.
- Karl Haushofer : disciple de Ratzel, théoricien de l’espace vital et des Pan-Ideen.
- L’État comme forme de vie : ouvrage de 1916 (titre traduit) où le mot géopolitique reçoit sa définition allemande.
- Lebensraum : l’espace vital, territoire jugé nécessaire à la survie de l’Allemagne.
- Pan-Ideen : les panismes, idée de regrouper les peuples dans de grands ensembles.
- Bismarck : figure de l’unification allemande, dont l’invité fait le point de départ de cette pensée de l’Empire.
- L’école française de géopolitique : branche de la géographie, à laquelle Jean-Baptiste Noé se rattache.
Au fil de l’épisode
- 00:01:13 : l’école allemande, école de la puissance continentale et de l’Empire
- 00:03:03 : la naissance du mot géopolitique chez un juriste suédois
- 00:04:39 : une définition opposée à la conception française
- 00:06:13 : déterminisme allemand et possibilisme français
- 00:07:46 : Friedrich Ratzel, précurseur de la géopolitique allemande
- 00:08:56 : fournir une matrice intellectuelle à l’Empire allemand
- 00:12:05 : la vision organique de l’État
- 00:14:01 : l’expansion, nécessité d’un État vivant
- 00:16:27 : libérer l’Allemagne
- 00:18:28 : Karl Haushofer, disciple de Ratzel
- 00:20:08 : le Lebensraum, l’espace vital
- 00:21:13 : Haushofer et le nazisme
- 00:23:40 : les Pan-Ideen et le partage du monde
- 00:27:09 : le regard de Jean-Baptiste Noé sur l’école allemande
FAQ
Qui a inventé le mot géopolitique ?
Selon Jean-Baptiste Noé, le mot a été forgé dans les années 1900 par un juriste suédois, professeur de sciences politiques et très influencé par la pensée allemande. Il en donne la définition dans un ouvrage de 1916 dont le titre traduit est L’État comme forme de vie : la science de l’État en tant qu’organisme géographique qui se manifeste dans l’espace.
Quelle différence entre l’école allemande et l’école française de géopolitique ?
Pour Jean-Baptiste Noé, la géopolitique française est une branche de la géographie, qui part de l’humain et du rapport entre nature et culture, et se veut possibiliste. L’école allemande est une branche de la science politique, centrée sur l’État vu comme un organisme vivant, et profondément déterministe : la personne y est au service de l’État.
Qu’est-ce que le Lebensraum chez Karl Haushofer ?
Le Lebensraum, ou espace vital, est le territoire jugé nécessaire à l’existence de l’Allemagne : des ressources comme le charbon, l’acier puis le pétrole, et une masse démographique réunissant tous les peuples considérés comme allemands. D’après l’invité, la notion existe déjà chez Bismarck et sera reprise ensuite par les nazis.
Karl Haushofer était-il nazi ?
Selon Jean-Baptiste Noé, Karl Haushofer n’était pas formellement nazi et a même été interné. Il s’est adapté aux circonstances politiques pour rester en poste. Ce sont surtout les nazis qui ont utilisé son œuvre, pensée de l’Empire et du germanisme, pour justifier leur politique.
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