
L'historien Michel Vergé-Franceschi, spécialiste de la marine, raconte au micro de la revue Conflits comment la France est devenue une grande puissance navale entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. Des ports de Brest, Toulon et Rochefort au recrutement des matelots, des progrès de la navigation aux grandes explorations, il retrace l'évolution du matériel, de l'armement et de la tactique. Il explique aussi pourquoi la France a oublié ses victoires navales, et comment la Révolution a privé la marine royale de ses officiers avant Trafalgar.
Des ports, des marins et des savants
Dans cette émission d’histoire de la revue Conflits, l’historien Michel Vergé-Franceschi retrace la marine française à l’époque moderne. Il commence par les ports militaires : Toulon, Brest et Rochefort, créé par Colbert à partir de 1666. Brest passe, selon lui, de 2 000 habitants en 1665 à 15 000 à la fin du règne de Louis XIV, tandis que Toulon décline après la prise de Gibraltar puis de Minorque par les Anglais, la Méditerranée devenant « un lac anglais » et le centre de gravité passant à l’Atlantique. Il décrit le financement des expéditions, partagé entre le roi, la Compagnie des Indes et l’armement privé, la course restant « la marine du pauvre ». Il explique le système des classes créé sous Colbert, devenu l’inscription maritime, qui recrutait par roulement les hommes du littoral et remplaçait la presse, encore pratiquée en Angleterre. Il distingue enfin l’exploration de la guerre, même si Bougainville et La Pérouse étaient officiers de marine, et raconte les techniques de navigation : observer les oiseaux, goûter l’eau de mer, utiliser des sabliers remplis de coquille d’œuf avant l’arrivée des instruments nautiques et des montres marines au milieu du XVIIIe siècle.
Selon lui, la France, pays très peuplé et agricole, comptait environ 50 000 gens de mer sous Louis XIV contre 70 000 en Angleterre, où la mer était davantage une nécessité.
Des victoires oubliées au désastre de Trafalgar
Michel Vergé-Franceschi regrette une vision « très misérabiliste » de l’histoire navale française, focalisée sur Trafalgar ou le radeau de la Méduse, alors que les victoires se sont succédé de Richelieu à la guerre d’indépendance américaine. Il attribue Trafalgar aux troubles révolutionnaires : sur les officiers de la marine royale au 1er janvier 1789, environ 1 200 auraient été contraints à l’exil, remplacés par des officiers venus du commerce, compétents en navigation mais pas en combat. Il rappelle que la marine est née sous Richelieu, issu d’un milieu familial tourné vers la mer, et que la marine royale récompensait le mérite, sans vénalité des offices : Abraham Duquesne était petit-fils d’aubergiste. Il décrit aussi le passage d’un adversaire à l’autre, des Habsbourg à l’Angleterre, dans une « deuxième guerre de Cent Ans » qui commence en 1688 et s’achève avec Waterloo.
Sur la tactique, il oppose les galères et l’abordage au combat en ligne de file inventé en 1665 par le duc d’York, et détaille les canons de 36, de 24 et de 12, désignés selon la quantité de poudre qu’ils demandaient d’après lui.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Richelieu : cardinal à l’origine de la marine royale, qui voulait des galères à Marseille et des vaisseaux à Brest.
- Colbert : ministre qui crée Rochefort, le système des classes et fait construire des vaisseaux de plus en plus gros.
- La Pérouse : officier de marine et explorateur, mort avant la Révolution.
- Bougainville : officier de marine et explorateur, passé par Tahiti sans en prendre possession.
- Abraham Duquesne : officier général de la marine de Louis XIV, cité comme exemple de méritocratie.
- Inscription maritime : système de recrutement des marins par roulement, héritier des classes de Colbert.
- Bataille de Trafalgar : défaite de 1805 que l’invité relie à la désorganisation révolutionnaire de la marine.
- Musée national de la Marine : musée où sont exposés des tableaux de batailles et de ports évoqués dans l’épisode.
Au fil de l’épisode
- 00:01:03 : présentation de Michel Vergé-Franceschi
- 00:02:04 : les grands ports militaires de Louis XIV
- 00:03:11 : le déclin de Toulon et le basculement vers l’Atlantique
- 00:05:35 : le financement des expéditions et la course
- 00:07:27 : le recrutement des marins et le système des classes
- 00:09:00 : guerre et exploration
- 00:11:10 : les techniques de navigation
- 00:14:49 : une puissance navale oubliée
- 00:17:26 : les victoires navales de la France
- 00:18:52 : la Révolution et Trafalgar
- 00:22:35 : de l’Espagne à l’Angleterre, le changement d’ennemi
- 00:25:56 : la naissance des grades et la méritocratie
- 00:28:25 : Richelieu et la mer
- 00:31:08 : l’évolution du combat naval
- 00:35:14 : la fabrication des canons
FAQ
Quels étaient les grands ports militaires de la France sous Louis XIV ?
Selon Michel Vergé-Franceschi, la marine de guerre s’appuyait sur Toulon en Provence, Brest en Bretagne et Rochefort, créé par Colbert à partir de 1666. Toulon déclina après la prise de Gibraltar et de Minorque par les Anglais, et Brest devint le grand port de guerre de 1789.
Comment étaient recrutés les marins de la marine royale ?
Michel Vergé-Franceschi explique que, depuis Colbert, les hommes du littoral étaient recrutés par roulement grâce au système des classes, devenu l’inscription maritime. Ce système remplaçait la presse, encore pratiquée en Angleterre, qui enrôlait de force les hommes d’un port et laissait leurs familles sans ressources.
Pourquoi la France a-t-elle perdu à Trafalgar selon Michel Vergé-Franceschi ?
Pour l’historien, la défaite de 1805 tient largement à la Révolution : environ 1 200 officiers de la marine royale ont été contraints à l’exil, remplacés par des capitaines venus du commerce, promus très vite, compétents en navigation mais sans expérience du combat d’escadre.
Qu’est-ce que le combat en ligne de file ?
D’après Michel Vergé-Franceschi, cette tactique inventée en 1665 par le duc d’York aligne les vaisseaux à intervalles réguliers, avec un corps de bataille, une avant-garde et une arrière-garde. Chaque navire tire sur l’ennemi d’un seul bord. Elle remplace progressivement l’éperonnage des galères et l’abordage.
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