
Jean-Christophe Noël, ancien pilote de chasse, chercheur associé à l'Ifri et directeur de la revue Vortex, répond à Alexandre Jubelin dans Le Collimateur sur l'avenir de la supériorité aérienne. À partir d'une étude de l'Ifri à laquelle il a participé, il explique pourquoi la maîtrise du ciel fonde la puissance militaire occidentale, comment Russes et Chinois cherchent à la contester, et ce que révèlent les choix français, du Rafale aux drones, au-delà de la polémique sur le F-35.
La condition nécessaire de l’art de la guerre occidental
Ancien pilote de chasse et officier de l’armée de l’air, chercheur associé au centre des études de sécurité de l’Ifri et directeur de la rédaction de la revue Vortex, Jean-Christophe Noël revient avec Alexandre Jubelin sur l’étude de l’Ifri « L’avenir de la supériorité aérienne. Maîtriser le ciel en haute intensité », à laquelle il a participé. Il regrette que le débat public se soit concentré sur la comparaison entre le Rafale et le F-35, « une partie extrêmement faible de l’étude », alors que la vraie question est la capacité des armées de l’air occidentales à faire face à des menaces croissantes. Il définit la supériorité aérienne comme une liberté d’action qui « ruisselle » vers la terre, la mer et même le cyber, et en retrace l’histoire depuis le siège de Tsingtao en 1914, où les Japonais cherchent à détruire l’unique avion allemand. Il cite une étude de chercheurs de la Florida State University selon laquelle, dans environ quatre cas sur cinq, le vainqueur est celui qui détient la supériorité aérienne. C’est, insiste-t-il, une condition nécessaire mais pas suffisante, comme l’ont montré le Vietnam ou l’Afghanistan, où elle permettait pourtant aux troupes au sol d’obtenir un appui aérien en moins de dix minutes.
« Avoir un avion dans le ciel, c’est le meilleur moyen de pouvoir frapper vite, loin et beaucoup », résume l’animateur, ce que l’invité illustre par l’exercice Pégase de projection vers l’Asie.
De la guerre du Kippour aux défenses russes et chinoises
Jean-Christophe Noël raconte comment les défenses sol-air soviétiques ont mis en danger cette supériorité, au Vietnam puis pendant la guerre du Kippour, où l’armée de l’air israélienne perd selon lui 102 avions sur environ 350. Deux réponses émergent : en France, le vol à très grande vitesse et très basse altitude avec contre-mesures électroniques ; aux États-Unis, le vol à moyenne et haute altitude associé à la suppression des défenses aériennes ennemies, que la France pratique aussi avec le missile antiradar Martel, utilisé le 7 janvier 1987 contre un radar à Ouadi Doum, au Tchad. La guerre du Golfe consacre le modèle américain et marque profondément la Chine. Face à l’Occident, Russes et Chinois ne cherchent pas à gagner dans les airs : les premiers misent sur des défenses sol-air denses et mobiles et sur leur puissance de feu, les seconds sur le déni d’accès, le chasseur J-20 et des missiles air-air à très longue portée comme le PL-15, le PL-17 et le PL-21, capables de viser les avions de détection et les ravitailleurs. Les pilotes russes, moins entraînés aux raids complexes, ne doivent pas être sous-estimés pour autant, et un pilote français, rapporte-t-il, s’inquiète moins du combat aérien pur que d’un système de défense antiaérienne intégré.
Pour lui, la supériorité aérienne ne sera plus une suprématie immédiate mais un effort localisé dans le temps et l’espace, mené en interarmées, face à de nouvelles menaces : missiles et drones contre les bases, vieux chasseurs transformés en drones pour saturer les défenses.
Rafale, furtivité et place de l’homme
La dernière partie aborde les choix français. Selon Jean-Christophe Noël, l’avion de chasse répond d’abord à une exigence politique : l’autonomie stratégique et la mission nucléaire de pénétration, « l’assurance vie de la nation », puis la protection du territoire et les partenariats noués à l’exportation. La France a choisi le très haut de gamme et la polyvalence plutôt que la furtivité, jugée trop coûteuse, et ses chefs parlent de « survivabilité ». Sans surprise, un F-35 l’emporte sur un Rafale en face à face, mais la guerre se pense « F-35 et Rafale », chacun apportant ses atouts. L’étude pointe surtout des manques : suppression des défenses ennemies abandonnée depuis le retrait du Martel, brouillage offensif, défense sol-air, mais aussi masse, équipements partagés entre avions et stocks de munitions insuffisants pour la haute intensité. Les lois d’Augustine sur l’explosion du coût des avions servent de fil ironique à l’échange.
Il conclut sur l’avenir : drones accompagnant les avions pilotés, comme celui prévu avec le Rafale F5, puis flottes autonomes guidées par l’intelligence artificielle, le pilote devenant une sorte de « berger ».
Pour aller plus loin
- L’étude de l’Ifri sur l’avenir de la supériorité aérienne
- L’émission du Collimateur sur l’armée de l’air chinoise
Les références de l’épisode
- « L’avenir de la supériorité aérienne. Maîtriser le ciel en haute intensité » : étude de l’Ifri au cœur de l’entretien, en libre accès.
- Vortex : revue consacrée aux questions aériennes dirigée par Jean-Christophe Noël, dont un numéro porte sur les composantes aériennes nucléaires.
- Guerre du Kippour : conflit de 1973 où les défenses sol-air soviétiques infligent de lourdes pertes à l’aviation israélienne.
- Guerre du Golfe : campagne aérienne qui consacre le modèle américain et marque durablement la Chine.
- Raid sur Ouadi Doum : frappe française du 7 janvier 1987 au Tchad avec le missile antiradar Martel.
- J-20 : chasseur furtif chinois, surtout furtif de face selon l’invité.
- PL-15, PL-17 et PL-21 : missiles air-air chinois à longue et très longue portée.
- Rafale F5 : futur standard du Rafale, associé à un drone furtif et au nouveau missile nucléaire.
- Lois d’Augustine : lois ironiques sur l’explosion du coût des équipements militaires.
- Exercices Poker : exercices qui valident régulièrement la mission nucléaire des forces aériennes.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : présentation de Jean-Christophe Noël et de l’étude de l’Ifri
- 00:03:44 : une étude réduite à la polémique Rafale contre F-35
- 00:05:01 : pourquoi cette étude, la guerre aérienne en Ukraine
- 00:06:32 : Tsingtao 1914, la première bataille pour la supériorité aérienne
- 00:08:41 : quatre victoires sur cinq pour celui qui maîtrise le ciel
- 00:11:08 : une condition nécessaire mais pas suffisante
- 00:13:21 : être au balcon, puissance de feu et rapidité
- 00:16:40 : le moment soviétique, Vietnam et guerre du Kippour
- 00:21:21 : très basse altitude contre suppression des défenses ennemies
- 00:25:38 : la guerre du Golfe et le choc chinois
- 00:29:41 : la doctrine russe face à la puissance aérienne
- 00:32:42 : la stratégie chinoise, J-20 et missiles à très longue portée
- 00:36:10 : le combat aérien réel, loin de Top Gun
- 00:40:38 : avions et pilotes russes
- 00:45:15 : associer avions de quatrième et de cinquième génération
- 00:46:51 : la montée en gamme de l’aviation chinoise
- 00:50:32 : le bilan des menaces et une supériorité limitée dans le temps
- 00:53:52 : drones, missiles et retour de la masse
- 00:55:32 : les lois d’Augustine et les drones accompagnateurs
- 01:00:19 : le pari français du très haut de gamme
- 01:01:26 : mission nucléaire et autonomie stratégique
- 01:07:43 : les trous capacitaires français
- 01:09:10 : Rafale contre F-35, la question de la furtivité
- 01:16:01 : comment combattre la furtivité
- 01:18:31 : masse, équipements et munitions
- 01:22:57 : intelligence artificielle et place de l’homme
FAQ
Qu’est-ce que la supériorité aérienne ?
C’est la maîtrise du ciel qui donne une liberté d’action au-dessus du champ de bataille. Selon Jean-Christophe Noël, elle se transmet aux forces terrestres et navales, et même au cyber, en permettant de gêner les concentrations et la mobilité de l’adversaire. Il la décrit comme une condition nécessaire de la victoire, mais pas suffisante.
Le Rafale est-il dépassé face au F-35 ?
Pour Jean-Christophe Noël, un F-35 l’emporte en face à face, ce qui était connu avant l’étude de l’Ifri. Mais la France a renoncé à la furtivité pour des raisons de coût et privilégie la survivabilité et la polyvalence. Selon lui, on pense désormais la guerre avec le F-35 et le Rafale associés, et non l’un contre l’autre.
Comment la Russie et la Chine contestent-elles la supériorité aérienne occidentale ?
Ni l’une ni l’autre ne cherche à gagner dans les airs, explique Jean-Christophe Noël. La Russie s’appuie sur des défenses sol-air denses, mobiles et connectées ; la Chine sur le déni d’accès, avec des missiles à très longue portée destinés à frapper les avions de détection et les ravitailleurs dont dépendent les raids occidentaux.
Quelles faiblesses l’étude de l’Ifri relève-t-elle pour l’armée de l’air française ?
D’après l’invité, l’étude pointe des segments délaissés, comme la suppression des défenses ennemies depuis le retrait du missile Martel, le brouillage offensif et la défense sol-air. Elle souligne aussi un manque de masse, d’équipements disponibles par avion et de munitions pour un conflit de haute intensité.
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