
Le commandant Jean-Baptiste Guyot, navigateur dans l'Armée de l'air et de l'espace et officier inséré à l'Ifri, est l'invité d'Alexandre Jubelin dans Le Collimateur. Le sujet : la NAVWAR, c'est-à-dire tout ce qui se joue quand une armée perd ou risque de perdre sa position par satellite. Du fonctionnement du GPS au brouillage observé en Ukraine, en passant par le spoofing et les centrales inertielles, il explique pourquoi les munitions de précision sont les premières exposées, et pourquoi la France a toujours misé sur l'inertie.
Position, navigation, temps : le PNT
Dans cet épisode du Collimateur, le commandant Jean-Baptiste Guyot, navigateur sur avion de combat issu des forces aériennes stratégiques et officier inséré à l’Institut français des relations internationales (Ifri), explique à Alexandre Jubelin ce qu’est la NAVWAR, la guerre de la navigation : les actions offensives et défensives autour du positionnement, de la navigation et de la synchronisation (le PNT). L’émission, réalisée avec le Laboratoire de recherche sur la défense (LRD) de l’Ifri, est coanimée par le directeur du Centre des études de sécurité de l’institut. L’invité rappelle que la navigation est l’une des toutes premières spécialités de l’armée de l’air, avec les observateurs chargés de dresser le plan des tranchées et de régler l’artillerie. Si l’on associe aujourd’hui position, navigation et temps, c’est à cause du GPS américain : précédé par le système Transit en 1964, il est devenu pleinement opérationnel en 1995. Il décrit le principe d’une constellation GNSS (le terme générique qui couvre le GPS, Beidou ou Galileo) : 31 satellites pour le GPS, trois satellites pour se placer en trois dimensions et un quatrième pour la référence de temps, assurée par des horloges atomiques, le tout recalé par des stations au sol. Il distingue le code civil et le code militaire, plus précis et chiffré, et évoque le service public réglementé de Galileo.
Pour Alexandre Jubelin, il s’agit d’une révolution militaire passée inaperçue parce qu’elle a profité à tout le monde : le suivi des unités amies (le « Blue Force Tracking ») et le commandement en réseau en dépendent entièrement.
Brouiller les récepteurs plutôt que les satellites
Le commandant Guyot distingue les menaces. Viser les satellites eux-mêmes, par une arme antisatellite ou un microsatellite brouilleur placé à proximité, reste possible mais « très escalatoire », coûteux et facilement attribuable. Le danger quotidien porte sur les récepteurs : le signal GPS arrive au sol avec une puissance infime, et un brouilleur modeste suffit à empêcher son acquisition. Il cite les brouilleurs de protection d’une dizaine de kilomètres de portée omniprésents sur le front ukrainien, et les brouillages observés en mer Baltique, qu’il range dans la guerre hybride : ils gênent le trafic civil sans empêcher les armées de travailler. Il évoque aussi l’opération Hamilton, la frappe menée en Syrie en 2018 par la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne, où il fallait tenir compte de brouilleurs de longue portée pour l’avion comme pour le missile. Il explique enfin le spoofing, ou usurpation : envoyer un faux signal légèrement plus fort que le vrai pour décaler discrètement la position de l’adversaire, une technique plus difficile que le brouillage et de plus en plus observée sur les signaux civils.
Les plus exposées, selon lui, sont les munitions guidées et les drones : entrés dans une bulle de brouillage sans autre moyen de se recaler, ils dérivent et manquent leur cible de quelques dizaines de mètres.
La France et la centrale inertielle
La centrale inertielle, antérieure au GPS, mesure avec trois accéléromètres et trois gyromètres chaque déplacement depuis une position de référence ; sa qualité se juge à sa dérive dans le temps. Un sous-marin longtemps en immersion profonde a besoin d’une centrale très performante, une munition qui vole trois minutes beaucoup moins. L’invité observe qu’avec le GPS, on a parfois moins exigé des centrales, puisqu’on pouvait se recaler en permanence. La France, liée à la dissuasion nucléaire et aux sous-marins, a selon lui gardé une expertise reconnue dans ce domaine, quand les Américains ont misé sur leur constellation. Les intervenants passent en revue d’autres pistes : la navigation gravimétrique, la navigation stellaire héritière du sextant, le champ magnétique, les capteurs quantiques, encore exploratoires, et les antennes CRPA, qui rejettent les signaux venus d’autres directions que celle des satellites.
Pour la marine comme pour l’armée de terre, l’enjeu reste de savoir répondre à une question simple, que le commandant formule ainsi : « si demain j’ai pas de GPS, qu’est-ce que je fais ? »
Ce que montre l’Ukraine
La guerre en Ukraine n’a pas fait découvrir la technologie, juge le commandant Guyot, mais l’emploi massif des signaux civils, avec des résultats qu’il trouve impressionnants même sous brouillage, et l’emploi tactique généralisé des brouilleurs : selon lui, il n’existe presque plus de force terrestre sur le front sans petit brouilleur pour se protéger des munitions guidées par GPS. Il oppose l’orientation française vers l’inertie et l’approche américaine qui renforce la constellation par des codes et des signaux plus robustes. Le directeur du Centre des études de sécurité nuance l’optimisme d’Alexandre Jubelin : les stocks ont été réduits au nom de la précision, et des munitions qui tomberaient systématiquement à côté épuiseraient vite les réserves.
Pour l’invité, le grand enseignement est « la fin de la pensée un peu magique sur l’armement de précision » : posséder des armes précises ne permet pas d’avoir dix fois moins de munitions, d’où la question du mélange entre armes précises et moins précises, sujet d’une prochaine étude de l’Ifri.
Pour aller plus loin
- L’étude de Philippe Gros pour la FRS sur la navigation warfare
- L’épisode du Collimateur sur la guerre électronique
Les références de l’épisode
- Philippe Gros, Fondation pour la recherche stratégique (FRS) : auteur d’une étude détaillée sur la NAVWAR à laquelle les trois intervenants ont travaillé.
- Opération Hamilton : frappe menée en Syrie en 2018, citée pour la prise en compte du brouillage.
- Mirage 2000 D : premier avion français à intégrer le GPS dès sa conception, mis en service en 1993.
- Galileo : le système européen de positionnement par satellite et son service public réglementé.
- Laboratoire de recherche sur la défense (LRD) de l’Ifri : partenaire de l’émission.
Au fil de l’épisode
- 00:01:35 : présentation de l’invité et du partenariat avec le Laboratoire de recherche sur la défense de l’Ifri
- 00:04:39 : la navigation militaire, des observateurs au PNT
- 00:05:43 : de Transit au GPS, opérationnel en 1995
- 00:07:36 : comment fonctionne une constellation GNSS
- 00:11:41 : code civil, code militaire et service réglementé de Galileo
- 00:15:40 : une révolution militaire, le suivi des unités amies
- 00:17:56 : l’arrivée du GPS dans les avions français
- 00:22:11 : positionnement relatif et positionnement absolu
- 00:26:18 : les menaces contre les satellites
- 00:29:49 : le brouillage des récepteurs
- 00:33:36 : brouillages en mer Baltique et guerre hybride
- 00:37:08 : l’opération Hamilton en Syrie
- 00:42:41 : le spoofing
- 00:45:33 : les centrales inertielles
- 00:52:44 : navigation gravimétrique, stellaire et capteurs quantiques
- 00:56:57 : le glaive et le bouclier
- 01:01:30 : les antennes CRPA
- 01:05:15 : les enseignements de la guerre en Ukraine
FAQ
Qu’est-ce que la NAVWAR ?
La NAVWAR, ou guerre de la navigation, désigne les actions défensives et offensives visant à garantir ou à empêcher l’accès aux informations de positionnement, de navigation et de synchronisation (PNT). Selon le commandant Jean-Baptiste Guyot, la doctrine américaine qui la définit est très centrée sur le GPS, dont dépendent aujourd’hui le commandement, la navigation et les munitions guidées.
Comment brouille-t-on un signal GPS militaire ?
Le signal GPS arrive au sol avec une puissance très faible, si bien qu’un brouilleur peu puissant suffit à empêcher un récepteur de l’acquérir. Le commandant Guyot distingue le brouillage, qui supprime le signal, et le spoofing, qui envoie un faux signal pour décaler la position. Le code militaire, chiffré, résiste mieux que le code civil.
Pourquoi la France mise-t-elle sur les centrales inertielles ?
D’après l’invité, la dissuasion nucléaire et les sous-marins, qui doivent fonctionner sans recalage extérieur, ont conduit la France à développer une expertise ancienne dans les centrales inertielles. Ces appareils mesurent chaque déplacement depuis un point de départ connu. Les États-Unis, eux, ont surtout choisi de renforcer leur constellation GPS.
Quelles leçons la guerre en Ukraine apporte-t-elle sur le GPS ?
Pour le commandant Guyot, l’Ukraine montre l’emploi massif des signaux civils et la généralisation des petits brouilleurs de protection sur le front. Elle marque surtout, selon lui, la fin de la croyance qu’une arme de précision permet d’avoir beaucoup moins de munitions, puisqu’une munition brouillée peut manquer sa cible.
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