
Vincent Lamigeon, journaliste à Challenges spécialiste de l'industrie de défense, passe en revue avec Alexandre Jubelin et Elie Tenenbaum les partenaires européens de la France en matière d'armement. De l'A400M au SCAF, de la Grèce à la Pologne, il explique pourquoi les programmes communs coûtent cher, ce qui fonctionne avec le Royaume-Uni ou la Grèce, et pourquoi l'Europe peine à s'unir face au retour de Donald Trump.
Une défense européenne longtemps restée l’affaire des États
Alexandre Jubelin et Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l’IFRI, reçoivent Vincent Lamigeon, journaliste à Challenges spécialiste de l’industrie de défense, pour passer en revue les partenaires européens avec lesquels la France coopère sur ses armements. Point de départ : la défense a été tenue à l’écart de la construction européenne dès le traité de Rome, après l’échec de la Communauté européenne de défense en 1954. Les structures existantes sont restées intergouvernementales : l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (OCCAR) ne compte que six membres, et l’Agence européenne de défense disposait de 48 millions d’euros en 2024, un simple budget de fonctionnement. La nouveauté, avec la nouvelle Commission européenne, est l’arrivée d’un commissaire à la défense. Le ministre des Armées Sébastien Lecornu, cité sur France Inter, résume la méfiance française : mieux vaut que la Commission ne fasse rien plutôt que de mal faire. Pour Vincent Lamigeon, « l’état de nature en Europe » en matière de défense reste « chacun pour soi », avec des exceptions nées d’affinités électives.
Ces exceptions ont souvent viré au cauchemar. Le journaliste revient sur l’avion de transport A400M, aujourd’hui apprécié des armées, mais qui a coûté selon lui 10 à 15 milliards d’euros de surcoûts et sept à huit ans de retard, et sur les difficultés de l’hélicoptère Tigre et du NH90.
Les cicatrices des programmes communs et l’ombre américaine
D’après les industriels qu’il interroge, un programme en coopération coûte en moyenne 30 à 40 % de plus. Vincent Lamigeon en détaille les causes : le « juste retour » géographique, qui oblige à répartir les sites industriels entre pays au détriment des économies d’échelle, et la surscpécification, ce « narcissisme des petites différences » où chacun réclame son équipement propre. Le moteur de l’A400M, partagé à parts presque égales entre quatre motoristes, a dû être renégocié pendant des années pour être confié à Safran et Rolls-Royce. Il voit les mêmes réflexes ressurgir sur les programmes lancés en 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel : l’avion de combat du futur (SCAF), où la rivalité entre Dassault et Airbus reste vive, le char du futur (MGCS) ou l’Eurodrone. À cela s’ajoute la place des États-Unis. Le journaliste cite des chiffres d’un institut suédois : les États-Unis représentent 89 % des importations d’armement du Royaume-Uni, 99 % de celles des Pays-Bas, 95 % pour l’Italie. La France, dotée d’une base industrielle et technologique de défense presque complète, défend une autonomie stratégique restée minoritaire chez des alliés qui voient dans Washington leur assurance-vie.
Reste à savoir, avec le retour de Donald Trump, si les Européens choisiront de payer pour garder la protection américaine ou de se tourner davantage vers des solutions européennes. Vincent Lamigeon n’a « pas encore la réponse ».
Allemagne, Royaume-Uni et Grèce : trois relations très différentes
Avec l’Allemagne, le journaliste décrit un « encéphalogramme assez plat » début 2025 : l’avion de patrouille maritime commun a été abandonné au profit d’appareils américains, l’artillerie du futur repoussée, la modernisation du Tigre réduite au minimum. Le Tigre illustre selon les intervenants les malentendus d’un programme commun : les Allemands le voulaient contre les chars, les Français l’ont employé en contre-insurrection, notamment au Sahel. Avec le Royaume-Uni, le Brexit n’a pas tout effacé : MBDA, le grand missilier européen, prépare avec les Britanniques les successeurs de l’Exocet et du Scalp, la coopération sur la dissuasion passe par une installation commune de simulation, et une force expéditionnaire conjointe de 10 000 militaires est opérationnelle. Vincent Lamigeon y voit une culture stratégique plus proche, entre deux armées habituées à s’engager au combat. La Grèce, enfin, est pour lui l’exemple d’un partenariat qui fonctionne : deux armées d’emploi, un accord signé en 2021 avec une clause de défense mutuelle, des Rafale et des frégates de défense et d’intervention (FDI) achetés à la France, qui a accepté de céder des créneaux de livraison prévus pour ses propres forces.
Avec l’Espagne, les intervenants voient peu de coopérations bilatérales. Avec l’Italie, le système de défense aérienne développé par MBDA fonctionne, mais la méfiance demeure : le groupe Leonardo, après des discussions avec KNDS, a finalement choisi l’allemand Rheinmetall pour ses futurs chars.
Flanc est, pays nordiques et limites d’une Europe de l’armement
À l’est, la France part de loin. Vincent Lamigeon rappelle l’annulation par la Pologne, en 2016, d’une grosse commande d’hélicoptères Caracal au profit d’appareils américains, mais note des gages récents, comme l’achat de deux satellites d’observation à Airbus. La Pologne achète des centaines de chars et de lance-roquettes, ce qui en ferait un partenaire complémentaire, mais la France a peu à lui acheter en retour. En Roumanie, où un groupement tactique français est déployé en permanence, il appelle à avancer pas à pas, et s’interroge sur la durée d’une mission qui coûte selon lui entre 500 millions et un milliard d’euros par an. Les échanges fonctionnent mieux quand chacun a quelque chose à vendre : avec la Suède, qui pourrait fournir un avion radar Global Eye contre des missiles antichars français, ou avec la Belgique, où des groupes belges investissent en France. Il voit aussi des perspectives navales en Norvège pour la FDI.
Sur la suite, il observe chez les industriels un mélange de sidération et d’attentisme face à Donald Trump, une grande méfiance envers les fusions comme celles des années 1990 et 2000, et des divisions sur le programme européen pour l’industrie de défense (EDIP) : « je ne suis pas persuadé que l’Europe soit mûre pour être unie dans sa réponse à Trump ».
Les références de l’épisode
- Communauté européenne de défense : le projet de 1954 rejeté par le Parlement français.
- OCCAR et Agence européenne de défense : les deux structures intergouvernementales de coopération en matière d’armement.
- A400M : l’avion de transport militaire européen, exemple des difficultés des programmes en coopération.
- SCAF et MGCS : l’avion de combat et le char du futur lancés en coopération franco-allemande en 2017.
- Tigre et NH90 : les hélicoptères européens cités pour leurs difficultés de développement.
- MBDA : le missilier européen, réussite de la coopération franco-britannique et italienne.
- Traité de Lancaster House : le cadre de la coopération de défense franco-britannique signé en 2010.
- Frégates de défense et d’intervention (FDI) : les frégates françaises achetées par la Grèce.
- KNDS et Rheinmetall : les deux grands acteurs de l’armement terrestre européen, en concurrence en Italie.
- EDIP : le programme européen pour l’industrie de défense en négociation.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : présentation de l’émission et des invités
- 00:02:36 : pourquoi la défense est restée hors de l’Union européenne
- 00:05:23 : un commissaire à la défense et des structures intergouvernementales
- 00:07:15 : l’impulsion politique et l’exemple de l’A400M
- 00:09:39 : la désillusion des programmes des années 1990 et 2000
- 00:11:18 : la relance franco-allemande de 2017
- 00:12:43 : juste retour et surspécification
- 00:15:16 : le moteur de l’A400M
- 00:16:20 : Dassault, Airbus et le SCAF
- 00:19:34 : l’ombre américaine
- 00:20:29 : la part des États-Unis dans les importations européennes
- 00:24:37 : la relation de défense franco-allemande
- 00:27:20 : les malentendus du Tigre
- 00:30:52 : le Royaume-Uni après le Brexit
- 00:32:58 : MBDA et les futurs missiles
- 00:33:54 : la coopération sur la dissuasion
- 00:34:22 : la force expéditionnaire franco-britannique
- 00:38:28 : les pays méditerranéens et la Grèce
- 00:39:41 : la clause de défense mutuelle franco-grecque
- 00:42:43 : des frégates cédées à la Grèce
- 00:45:19 : l’Espagne
- 00:47:44 : l’Italie
- 00:50:45 : Leonardo choisit Rheinmetall
- 00:53:10 : les pays du flanc est
- 00:55:09 : les rendez-vous manqués avec la Pologne
- 00:57:09 : la présence française en Roumanie
- 01:00:22 : une complémentarité possible avec la Pologne
- 01:05:02 : le troc avec la Suède et la Belgique
- 01:08:44 : les pays nordiques
- 01:12:04 : les industriels face au retour de Donald Trump
- 01:16:29 : la consolidation industrielle en panne
- 01:21:15 : le programme européen EDIP
FAQ
Pourquoi les programmes d’armement européens coûtent-ils plus cher ?
Selon Vincent Lamigeon, les industriels estiment qu’un programme en coopération coûte en moyenne 30 à 40 % de plus. En cause, le juste retour géographique, qui oblige à répartir la production entre pays, et la surspécification, chaque armée réclamant ses propres exigences. L’A400M en est l’exemple, avec des surcoûts et des années de retard.
Pourquoi le partenariat de défense entre la France et la Grèce fonctionne-t-il ?
Pour Vincent Lamigeon, il réunit deux armées d’emploi, la Grèce se préparant à une éventuelle confrontation avec la Turquie. L’accord signé en 2021 comporte une clause de défense mutuelle, la Grèce a acheté des Rafale et des frégates FDI, et la France a accepté de lui céder des créneaux de livraison prévus pour ses propres armées.
Quelle est la place des États-Unis dans les achats d’armement européens ?
Elle est dominante, rappelle le journaliste, chiffres d’un institut suédois à l’appui : les États-Unis représentent 89 % des importations d’armement du Royaume-Uni, 99 % pour les Pays-Bas et 95 % pour l’Italie. Beaucoup d’alliés voient dans Washington leur protection militaire, ce qui rend minoritaire la position française en faveur de l’autonomie stratégique européenne.
Qu’est-ce qui a changé dans la coopération franco-allemande depuis 2017 ?
En 2017, Emmanuel Macron et Angela Merkel ont lancé plusieurs programmes communs, dont le SCAF et le char du futur MGCS. Début 2025, Vincent Lamigeon décrit une relation à l’« encéphalogramme assez plat » : patrouille maritime abandonnée, artillerie repoussée, Tigre modernisé au minimum, et des tensions industrielles persistantes sur le SCAF.
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