
L'historienne Sophia Mahroug, lauréate du prix de thèse 2025 de l'IHEDN, présente dans Les Lundis de l'IHEDN ses recherches sur le Corps des gardiens de la révolution islamique, piliers de la République islamique d'Iran depuis plus de quatre décennies. Privée de terrain par une coupure d'Internet à Téhéran, elle a fait des sources numériques son matériau. Elle y a découvert une école historiographique des gardiens et des révolutionnaires devenus technocrates, qui cherchent à s'affranchir de l'autorité cléricale.
Les pasdarans racontés par leurs traces numériques
À l’occasion de la remise des prix scientifiques 2025 de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), Les Lundis de l’IHEDN donnent la parole à l’historienne Sophia Mahroug, lauréate du prix de thèse, professeure assistante en histoire des relations internationales à Sorbonne Abu Dhabi. Sa thèse, soutenue à Sorbonne Université et à l’Université du Luxembourg, étudie le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), les « pasdarans », de 1981 à 2024, à partir de sources nativement numériques. Elle montre comment ce corps a puisé dans le récit de la guerre Iran-Irak (1980-1988) pour bâtir une science historique, une politique culturelle et une doctrine militaire, tout en renforçant sa mainmise sur le pays. Selon elle, sa mission idéologique distingue le CGRI de l’armée régulière héritée de l’époque impériale, et explique sa présence dans la politique, l’économie, le sport, la culture et la diplomatie, du BTP aux banques et aux télécommunications. Ses effectifs sont le plus souvent estimés entre 150 000 et 200 000 membres avec les réservistes, chiffres qu’elle invite à prendre avec précaution. Le choix des sources numériques est né d’une expérience vécue : en novembre 2019, lors de recherches à Téhéran sur un musée de la guerre Iran-Irak financé par les gardiens, elle subit une coupure nationale d’Internet d’une dizaine de jours, qui lui révèle l’investissement massif du web par les gardiens et la diversité des opinions en leur sein. Elle combine lecture qualitative des sources et traitement quantitatif, par collecte automatisée de données, et rapproche la méthode historienne, « science de traces et d’indices », de l’enquête en sources ouvertes. Elle a ainsi mis au jour une école historiographique du CGRI, formée dès les années 1980 par de jeunes informateurs du renseignement militaire devenus ensuite des penseurs parfois critiques du corps.
Pour Sophia Mahroug, la principale évolution est la transformation des gardiens en technocrates et en hommes d’affaires, qui cherchent de plus en plus « à s’affranchir de l’autorité cléricale » au nom d’un pragmatisme politique et économique, ce qui pose la question de leur attitude au moment de la succession du guide suprême.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Prix scientifiques de l’IHEDN : prix créés en 1998, qui récompensent des travaux sur la défense et les enjeux stratégiques ; l’édition 2025 a reçu 71 candidatures.
- Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) : organe paramilitaire créé en avril 1979, sujet de la thèse.
- Guerre Iran-Irak (1980-1988) : récit fondateur dont le CGRI a tiré sa doctrine et sa politique culturelle.
- Guerre douce : notion centrale, selon l’historienne, dans la stratégie culturelle et informationnelle des gardiens.
- Presses universitaires de France : éditeur de l’ouvrage tiré de la thèse, annoncé pour septembre 2026.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : les prix scientifiques 2025 de l’IHEDN et leurs lauréats
- 00:02:22 : le parcours de Sophia Mahroug et le sujet de sa thèse
- 00:03:20 : la création et les effectifs du Corps des gardiens de la révolution islamique
- 00:04:21 : une mission idéologique et un empire économique
- 00:05:22 : pourquoi étudier les gardiens par les sources numériques
- 00:07:13 : une méthode qui combine lecture et données massives
- 00:08:12 : l’école historiographique du CGRI
- 00:09:35 : des révolutionnaires devenus technocrates et hommes d’affaires
- 00:10:38 : les gardiens face à la succession du guide suprême
FAQ
Qui est Sophia Mahroug ?
Sophia Mahroug est une historienne, professeure assistante en histoire des relations internationales à Sorbonne Abu Dhabi. Diplômée de Sorbonne Université en arabe littéraire et en histoire, elle a reçu le prix de thèse 2025 de l’IHEDN pour ses travaux sur le Corps des gardiens de la révolution islamique à partir de sources numériques.
Qu’est-ce que le Corps des gardiens de la révolution islamique ?
Créé en avril 1979, quelques semaines après la révolution islamique, le CGRI, dont les membres sont appelés pasdarans, est un organe paramilitaire chargé de défendre les principes de la République islamique. Selon Sophia Mahroug, il intervient aussi dans l’économie, la culture et la diplomatie, et compterait 150 000 à 200 000 membres.
Pourquoi étudier les gardiens de la révolution par les sources numériques ?
D’après Sophia Mahroug, le terrain est difficile d’accès pour les spécialistes de l’Iran. Une coupure nationale d’Internet vécue à Téhéran en novembre 2019 lui a montré combien les gardiens investissaient le web, des médias aux blogs et canaux Telegram, ce qui en fait une source riche pour étudier leurs opinions et leurs carrières.
Les gardiens de la révolution s’éloignent-ils du clergé ?
C’est l’une des conclusions de la thèse de Sophia Mahroug. Devenus technocrates et hommes d’affaires, fragmentés par des luttes internes, les gardiens cherchent selon elle à s’affranchir de l’autorité cléricale au nom d’un pragmatisme politique et économique, ce qui interroge leur rôle lors de la succession du guide suprême.
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