
Alexandre Jubelin reçoit dans le Collimateur Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l'Ifri, et Jean-Christophe Noël, chercheur associé à l'Ifri, pour un premier bilan de la campagne aérienne israélo-américaine contre l'Iran. À partir de leur étude « La fureur tombée du ciel », ils comparent les cultures stratégiques israélienne et iranienne, interrogent une théorie de la victoire fondée sur la décapitation du régime et montrent pourquoi la supériorité aérienne ne garantit plus la liberté d'action, une leçon qui vaut aussi pour l'Europe.
De 1973 à 2006, l’école israélienne de la puissance aérienne
Dans cet épisode du Collimateur enregistré le 29 mai, Alexandre Jubelin reçoit Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l’Ifri, et Jean-Christophe Noël, ancien colonel de l’armée de l’air, chercheur associé à l’Ifri et directeur de la rédaction de la revue « Vortex », pour tirer un premier bilan de la campagne aérienne israélo-américaine contre l’Iran, arrêtée par le cessez-le-feu du 8 avril. Les deux chercheurs présentent leur étude « La fureur tombée du ciel » et commencent par la culture stratégique israélienne. Faute de profondeur territoriale, Israël a cherché très tôt dans l’aviation un moyen de frapper loin. La guerre de 1973, où les missiles sol-air de conception soviétique abattent de nombreux avions, pousse à investir dans la guerre électronique et les premiers drones. Puis viennent la décapitation des chefs de groupes armés et la doctrine de la « tonte du gazon », des campagnes répétées pour affaiblir l’adversaire sans chercher de solution politique. Pour Jean-Christophe Noël, la guerre de 2006 contre le Hezbollah, vécue comme un échec, est le point de départ de la transformation : ciblage plus fin, boucle courte entre renseignement et frappe, objectif de multiplier par quatre le nombre de sorties. Selon Elie Tenenbaum, le 7 octobre 2023 fait ensuite basculer Israël vers des ambitions stratégiques bien plus larges.
C’est ce qui permet, explique Jean-Christophe Noël, de lancer 200 avions dès le premier jour contre des cibles situées à 1 500 kilomètres, avec l’appui indispensable des ravitailleurs américains.
La « défense en mosaïque », réponse iranienne au feu du ciel
Côté iranien, les invités rappellent que Téhéran se préparait depuis au moins vingt-cinq ans à ce scénario. Observant l’efficacité de la puissance aérienne occidentale au Kosovo et en Irak, le régime, dont l’objectif constant depuis 1979 est sa survie, a conçu avec Mohammad Ali Jafari, au sein du corps des gardiens de la révolution, une doctrine de décentralisation : la « défense en mosaïque ». Le territoire est divisé en 31 corps provinciaux, chacun reproduisant en petit l’organisation centrale, avec ses stocks, son renseignement et sa capacité de riposte, pour survivre à une décapitation. S’y ajoutent la « défense avancée » par les relais régionaux de l’« axe de la résistance » et la montée en puissance, depuis le début du siècle, des missiles balistiques puis des drones : une façon de contourner la puissance aérienne « par le bas et par le haut », selon Jean-Christophe Noël.
Les invités soulignent qu’avant l’opération, Israël avait déjà « épluché l’oignon » : chute de ses adversaires proches, échanges de salves en 2024, puis guerre des douze jours en juin 2025, qui avait affaibli les défenses antiaériennes iraniennes.
Une théorie de la victoire floue
Pour Elie Tenenbaum, les buts de guerre étaient flous et différents entre Israël et les États-Unis, avec un changement de régime explicitement visé au départ, comme le montre le premier discours de Donald Trump appelant les Iraniens à prendre le contrôle de leur gouvernement. Les chercheurs relient ce pari à l’expérience libanaise de septembre 2024, où la décapitation du Hezbollah avait créé un vide politique, et aux manifestations de l’hiver 2025-2026 en Iran. Ils discutent le débat théorique entre John Warden, qui cherche à paralyser un système en frappant ses centres de gravité, et Robert Pape, pour qui la puissance aérienne seule ne renverse pas un régime. Selon Jean-Christophe Noël, cette campagne relève d’autre chose : une « décapitation industrielle ». L’idée n’était pas que les frappes renversent seules le pouvoir, mais qu’elles l’ébranlent assez pour qu’une « pichenette » suffise, qu’elle vienne de la foule, de groupes kurdes ou d’une figure intérieure comme celle évoquée par le New York Times autour d’Ahmadinedjad.
Les invités rappellent que le seul précédent de changement de régime, en Irak en 2003, a exigé une invasion terrestre massive.
Supériorité aérienne, pas suprématie
L’ouverture de la campagne combine trois lignes d’opération : une décapitation stratégique qui tue une quarantaine de dignitaires en quelques dizaines de secondes, sans équivalent historique selon Elie Tenenbaum ; la neutralisation des défenses aériennes, avec une répartition nette entre Israéliens au nord et Américains au sud ; et le « désarmement préemptif » visant lanceurs et marine. Au bout de trois à cinq semaines, l’efficacité marginale des frappes s’effondre : les Américains renoncent au renversement et visent des objectifs mesurables, balistique, nucléaire, marine, tandis que la fermeture du détroit d’Ormuz crée un nouvel objectif stratégique. La conclusion principale de l’étude porte sur la supériorité aérienne : acquise, elle ne donne pas la suprématie. L’Iran a continué d’abattre des appareils, notamment un F-15E début avril, de tirer chaque jour une quinzaine de missiles balistiques et trente à quarante drones, et d’utiliser des images satellites commerciales pour frapper des radars et des bases.
Pour l’Europe face à la Russie, les chercheurs estiment qu’aucune force aérienne européenne ne dispose aujourd’hui de l’ensemble des moyens nécessaires, quand environ 40 000 munitions ont été tirées contre plus de 20 000 cibles en Iran. Leur touche d’optimisme : savoir où sont les problèmes permet de les résoudre.
Pour aller plus loin
- L’étude de l’Ifri « La fureur tombée du ciel »
- L’enquête du New York Times sur le déclenchement de la guerre
- L’article du New York Times sur un éventuel plan incluant Ahmadinedjad
Les références de l’épisode
- « La fureur tombée du ciel, analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran » : étude d’Elie Tenenbaum et Jean-Christophe Noël publiée par l’Ifri.
- Guerre de 1973 : les défenses sol-air égyptiennes et syriennes infligent de lourdes pertes à l’aviation israélienne.
- Guerre de 2006 contre le Hezbollah : échec israélien qui sert de point de départ à la transformation de l’arme aérienne.
- Défense en mosaïque : doctrine iranienne de décentralisation des forces sur 31 corps provinciaux.
- Guerre des douze jours (juin 2025) : précédente campagne contre l’Iran, qui affaiblit ses défenses antiaériennes.
- John Warden et Robert Pape : deux théoriciens dont le débat structure la réflexion sur les effets de la puissance aérienne.
- Opération Iraqi Freedom (2003) : seul exemple cité de changement de régime, au prix d’une invasion terrestre.
- F-117 abattu en 1999 : précédent serbe d’une défense antiaérienne fondée sur l’observation des routines adverses.
- RUSI : centre de réflexion britannique à l’origine de la notion de « command of the reload ».
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation des invités et de l’étude de l’Ifri
- 00:03:13 : la culture stratégique israélienne, de 1948 à 1973
- 00:06:02 : décapitation des chefs et « tonte du gazon »
- 00:09:19 : la bascule du 7 octobre 2023
- 00:10:30 : 2006, la guerre ratée contre le Hezbollah et ses leçons
- 00:15:49 : renseignement, ciblage et génération de sorties
- 00:17:41 : F-35 et missiles aérobalistiques
- 00:22:05 : la culture stratégique iranienne et la défense en mosaïque
- 00:26:29 : 31 corps provinciaux pour survivre à la décapitation
- 00:28:20 : défense avancée et programme balistique
- 00:30:55 : buts de guerre et théorie de la victoire
- 00:34:13 : la conviction de Donald Trump et la métacampagne israélienne
- 00:42:16 : John Warden, Robert Pape et les effets de la puissance aérienne
- 00:47:35 : le précédent irakien de 2003
- 00:50:29 : la « pichenette » attendue : foule, Kurdes ou homme fort
- 00:52:23 : l’ouverture de la campagne et la décapitation stratégique
- 00:57:07 : neutralisation des défenses aériennes et coordination israélo-américaine
- 00:59:42 : le désarmement préemptif et la chasse aux lanceurs
- 01:03:28 : le basculement vers une nouvelle phase et la coercition
- 01:08:53 : Ormuz, un objectif créé par la guerre
- 01:12:35 : le point culminant de la campagne
- 01:14:57 : munitions, salves et stocks d’intercepteurs
- 01:17:34 : supériorité aérienne n’est pas suprématie
- 01:22:25 : missiles et drones, une menace qui persiste
- 01:28:21 : les leçons pour l’Europe face à la Russie
FAQ
Qu’est-ce que la « défense en mosaïque » iranienne ?
C’est une doctrine de décentralisation développée au sein du corps des gardiens de la révolution, selon les invités du Collimateur. Le territoire est divisé en 31 corps provinciaux qui reproduisent chacun l’organisation centrale, avec leurs propres stocks et capacités de riposte, afin que le régime survive même si sa tête est frappée.
Pourquoi la campagne aérienne contre l’Iran n’a-t-elle pas renversé le régime ?
Selon Elie Tenenbaum et Jean-Christophe Noël, la théorie de la victoire reposait sur l’espoir qu’une décapitation massive suffise à faire tomber le pouvoir sous une simple poussée intérieure. Le régime s’est reconfiguré, et les chercheurs rappellent qu’aucun régime ne s’est jamais effondré sous l’effet de la seule puissance aérienne.
Quelle différence entre supériorité et suprématie aérienne ?
Pour les auteurs de l’étude de l’Ifri, la supériorité permet d’opérer sans être trop menacé, quand la suprématie suppose de voler librement à toute altitude, en tout temps et en tout lieu. En Iran, Israël et les États-Unis ont obtenu la première, pas la seconde : l’Iran a continué d’abattre des appareils et de frapper chaque jour avec missiles et drones.
Quelles leçons pour les armées européennes ?
Selon les invités, aucune force aérienne européenne ne réunit aujourd’hui les moyens observés en Iran, alors qu’environ 40 000 munitions y ont été tirées contre plus de 20 000 cibles. Face à la Russie, il faudrait repenser les stocks, le mélange de munitions coûteuses et bon marché, et la défense antiaérienne du territoire.
Quand la campagne a-t-elle atteint son point culminant ?
Jean-Christophe Noël explique qu’en croisant intensité, durée et efficacité marginale des frappes, tout est dit au bout de trois à quatre semaines ; l’étude retient cinq semaines, une estimation qu’il juge discutable. Au-delà, les frappes coûtent de plus en plus pour un effet décroissant, ce qui explique le changement de phase.
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