
Élie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l'Ifri, et Jean-Christophe Noël, ancien pilote de chasse et chercheur associé, tirent au micro de Marc Hecker, dans Le Monde selon l'Ifri, les enseignements militaires de la guerre contre l'Iran. Du 28 février au cessez-le-feu du 8 avril 2026 : une cadence de frappe record, des stocks d'intercepteurs vidés, une supériorité aérienne qui n'est pas une suprématie, une défense iranienne décentralisée et le blocage du détroit d'Ormuz. Les deux auteurs interrogent les limites de la puissance aérienne pour faire tomber un régime.
Frapper pour faire tomber un régime
Dans ce numéro du Monde selon l’Ifri, Marc Hecker reçoit Élie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l’Ifri, et Jean-Christophe Noël, ancien pilote de chasse et chercheur associé, coauteurs d’une étude sur les leçons militaires de la guerre américano-israélienne contre l’Iran, du déclenchement des frappes le 28 février 2026 au cessez-le-feu du 8 avril. Élie Tenenbaum explique que l’objectif israélien, après le 7 octobre, n’était plus de « tondre le gazon » mais d’obtenir un résultat définitif : après l’opération de juin 2025 contre le programme nucléaire, Israël a vu une fenêtre d’opportunité (Hezbollah affaibli, défense aérienne iranienne diminuée, régime contesté par des manifestations réprimées) et a convaincu Donald Trump, grisé selon lui par l’intervention au Venezuela. D’autres décideurs américains privilégiaient quatre objectifs militaires : programme balistique, marine de guerre, programme nucléaire et relais régionaux de l’Iran. Jean-Christophe Noël rappelle qu’aucun changement de régime n’a jamais été obtenu par la seule puissance aérienne, de la Seconde Guerre mondiale à l’Afghanistan, l’Irak ou la Libye, où le « modèle afghan » décrit par Stephen Biddle reposait sur des forces locales au sol. À court terme, observent les deux chercheurs, les durs du régime, dont les gardiens de la Révolution, en sortent plutôt renforcés.
Pour Jean-Christophe Noël, l’opération s’inspirait sans doute de la neutralisation du Hezbollah en 2024, que l’on espérait reproduire à bien plus grande échelle.
Supériorité aérienne n’est pas suprématie
L’ancien pilote décrit une « métacampagne » commencée en 2024 : en juin 2025, 70 systèmes sol-air iraniens sont détruits, dont 16 S-300 PMU2, et début mars 2026 les Israéliens annoncent avoir la supériorité aérienne. Mais il refuse de parler de suprématie : sous 6 000 mètres environ, les missiles portables guidés par la chaleur restent une menace, et l’Iran contourne la puissance aérienne « par le haut », avec ses missiles balistiques, et « par le bas », avec ses drones. Élie Tenenbaum détaille une intensité rarement vue : une triple frappe de décapitation qui tue en quelques minutes 40 dirigeants iraniens, au moins 5 000 munitions dans les trois premiers jours, 23 000 à 25 000 cibles engagées et peut-être 30 000 à 40 000 munitions, presque toutes guidées, soit environ 600 cibles par jour. Les stocks s’en ressentent : intercepteurs Patriot, THAAD ou Arrow, qui coûtent selon lui à peu près deux fois le prix du missile visé, missiles aérobalistiques israéliens et Tomahawk, dont la reconstitution prendrait un an et demi.
« Les intercepteurs se vident plus vite que les moyens d’attaque », résume Élie Tenenbaum, qui rapproche ces tensions sur la production de celles observées en Ukraine.
Défense en mosaïque et détroit d’Ormuz
Côté iranien, les deux chercheurs décrivent une « escalade horizontale » : refuser le combat aérien perdu d’avance et frapper ailleurs, comme on éviterait le judo face à Teddy Riner, selon l’image de Jean-Christophe Noël. Tirant les leçons de la paralysie de l’armée irakienne en 2003, l’Iran a organisé une « défense en mosaïque » : 31 centres de commandement régionaux disposant d’ordres, de cibles et de stocks, capables d’agir sans le haut commandement, et des forces enterrées. Malgré des centaines de wargames, le blocage partiel du détroit d’Ormuz n’a pas été empêché : Américains et Israéliens ont surestimé l’effet de sidération de leurs frappes et visé la marine iranienne, alors que des drones de type Shahed, mobiles et peu coûteux, ont suffi à perturber le trafic. Jean-Christophe Noël rapproche les menaces de Donald Trump des bombardements de Noël décidés par Nixon au Vietnam.
Élie Tenenbaum retient les limites d’une « inconséquence stratégique » qui frappe d’abord et gère les conséquences ensuite : « On ne badine pas avec la force. »
Pour aller plus loin
- Le podcast Le Monde selon l’Ifri
- Élie Tenenbaum sur le site de l’Ifri
- Jean-Christophe Noël sur le site de l’Ifri
- Le Centre des études de sécurité de l’Ifri
- L’Ifri sur LinkedIn
- L’Ifri sur X
Les références de l’épisode
- Opérations Epic Fury et Roaring Lion : noms américain et israélien de l’offensive aérienne contre l’Iran lancée le 28 février 2026.
- Opération Rising Lion (juin 2025) : frappes israéliennes contre le programme nucléaire iranien, rejointes par les Américains.
- Défense en mosaïque : organisation iranienne en 31 centres de commandement régionaux autonomes.
- Modèle afghan : association de forces spéciales, de puissance aérienne et de troupes locales, théorisée par Stephen Biddle.
- Choc et effroi : concept occidental de paralysie de l’adversaire, pensé après la première guerre du Golfe et appliqué en 2003.
- Defense Intelligence Agency (DIA) : le renseignement militaire américain avait déjà décrit la défense iranienne.
- Bombardements de Noël au Vietnam : ordonnés par Nixon, cités par Jean-Christophe Noël en écho à la stratégie de Donald Trump.
- Étude de l’Ifri sur les leçons de la guerre en Iran : coécrite par les deux invités.
Au fil de l’épisode
- 00:00:21 : présentation des invités et de leur étude
- 00:00:46 : les objectifs d’Epic Fury et de Roaring Lion
- 00:02:31 : l’Iran, cible d’Israël depuis 2024 et l’opération Rising Lion
- 00:05:06 : Donald Trump convaincu après l’intervention au Venezuela
- 00:06:30 : les quatre objectifs militaires américains
- 00:07:04 : peut-on changer un régime par la seule puissance aérienne
- 00:11:22 : supériorité ou suprématie aérienne
- 00:14:17 : la menace sous 6 000 mètres et le contournement iranien
- 00:16:09 : la frappe de décapitation et une cadence record
- 00:19:26 : stocks de munitions et d’intercepteurs sous tension
- 00:26:16 : la défense en mosaïque et l’escalade horizontale
- 00:31:04 : des forces qui s’enterrent
- 00:32:39 : pourquoi le détroit d’Ormuz a été bloqué
- 00:37:17 : la leçon de Jean-Christophe Noël, du Vietnam à l’Iran
- 00:38:54 : la leçon d’Élie Tenenbaum, renseignement, ciblage et inconséquence stratégique
FAQ
Qu’est-ce que la défense en mosaïque iranienne ?
Selon Élie Tenenbaum, c’est une organisation décentralisée en 31 centres de commandement régionaux, chacun doté d’ordres rédigés, de cibles fixées et de stocks propres, qui peuvent agir sans attendre le haut commandement. Conçue après l’invasion de l’Irak en 2003, elle a permis à l’Iran de riposter malgré l’élimination de 40 dirigeants.
Pourquoi parler de supériorité et non de suprématie aérienne en Iran ?
Pour Jean-Christophe Noël, Israéliens et Américains ont pu frapper à leur guise, mais sans priver l’Iran de sa capacité de nuisance : les missiles portables menaçaient les avions sous 6 000 mètres environ, et l’Iran a contourné la puissance aérienne par les missiles balistiques et par les drones.
Pourquoi les États-Unis n’ont-ils pas empêché le blocage du détroit d’Ormuz ?
D’après Élie Tenenbaum, Américains et Israéliens ont surestimé l’effet de paralysie de leurs premières frappes et ciblé la marine iranienne, sous-estimant la capacité de l’Iran à perturber le trafic depuis la terre avec des drones légers et mobiles, difficiles à traquer, avec l’effet des assurances et des armateurs.
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