
Le criminologue Xavier Raufer, qui étudie depuis des décennies les réseaux criminels et les rapports de force au Moyen-Orient, répond à Jean-Baptiste Noé pour Conflits, le 20 avril 2026. Structure du pouvoir iranien, résistance du Hezbollah, poids des clans dans les trafics, vulnérabilité des pays du Golfe autour d'Ormuz : il propose son diagnostic d'une guerre qu'il juge bien plus difficile que ce qu'annonçaient Washington et Israël.
Poser un diagnostic sur la guerre d’Iran
Dans cette émission de la revue Conflits enregistrée le 20 avril 2026, près de deux mois après le début de la guerre qui oppose l’Iran à Israël et aux États-Unis, Jean-Baptiste Noé reçoit le criminologue Xavier Raufer, qui étudie depuis des décennies les rapports de force et les réseaux criminels au Moyen-Orient. L’invité insiste d’abord sur la notion de diagnostic : l’expert, dit-il, « parle sans intention ultérieure », car un diagnostic juste est la seule voie vers un traitement. Il rappelle ses travaux, dont « La Nébuleuse : le terrorisme du Moyen-Orient » (Fayard, 1988), un « Atlas mondial de l’islam activiste » publié en 1991 à La Table ronde, puis des numéros de la revue Sécurité globale qu’il dirige, notamment un numéro spécial de 2017 consacré au « chiisme paramilitaire », qui recensait plus de 150 milices et groupes armés liés à l’appareil de sécurité iranien. Selon lui, la République islamique d’Iran est le pays qui a assassiné le plus d’opposants à l’étranger, plus de 2 200 selon un décompte d’experts qu’il cite. Il décrit un pouvoir qui repose sur un « attelage » entre une aristocratie théocratique très éduquée et une élite militaire formée des gardiens de la révolution, des bassidjis et des services spéciaux, et juge fausse l’idée qu’éliminer le guide suffirait à faire tomber le régime.
Pour illustrer l’aveuglement des grandes puissances, il raconte l’histoire d’un linguiste new-yorkais, spécialiste de l’arabe coranique installé à Oman, qui avait perçu dès 1977 et 1978 le changement de ton des sermons dans les mosquées iraniennes et averti un agent de la CIA, sans aucune suite.
Une guerre plus difficile qu’annoncé
Xavier Raufer conteste l’image d’un Iran écrasé sous les bombes : le pays fait quatre fois la France et, selon ses sources, de vastes zones du nord ne sont pas touchées, protégées par des outils de guerre électronique russes, tandis que les communications militaires passeraient par le système de satellites chinois BeiDou. Il affirme qu’une base au Qatar a été frappée par des avions iraniens quelques jours plus tôt, contredisant l’idée d’une aviation anéantie. Il estime aussi que le Hezbollah est « beaucoup moins atteint qu’il n’y paraît », malgré l’opération des bipeurs piégés, et dispose de missiles antichars Kornet filoguidés et de nouvelles capacités antiaériennes. Il évoque la résistance rencontrée à Bint Jbeil, à quatre kilomètres de la frontière israélienne, et rappelle la maxime attribuée au maréchal von Moltke : nul plan ne résiste au premier contact avec l’ennemi. Il remonte à 1979-1982, quand la population chiite du Sud-Liban, d’abord en bons termes avec Israël, bascule vers le Hezbollah sans que le renseignement israélien ne le voie, et développe la capacité des chiites, minorité longtemps persécutée, à garder le secret, ainsi que la notion de martyr.
Il décrit ensuite les réseaux de financement et de trafic : selon lui, ce n’est pas la milice qui organise le crime, mais le clan, où un cousin dirigeant religieux, un autre commerçant et un troisième trafiquant se rendent service, des villages au-dessus de Baalbek à Dakar et à la zone des trois frontières entre Argentine, Brésil et Paraguay. Il en tire une critique du « nation building » américain en Afghanistan, en Irak et en Syrie.
Ormuz, l’eau et la place de la Perse
Sur le détroit d’Ormuz, l’invité souligne la fragilité des pays de la rive arabe du Golfe, dépendants de quelque 800 usines de dessalement, dont l’une alimente Riyad, et relève que les treize grandes bases américaines de la péninsule sont branchées sur les réseaux d’eau et d’électricité locaux. Il décrit le relief de la côte iranienne, la chaleur et les trafics constants entre Oman, Dubaï et l’île de Qeshm. Il évoque la course aux stocks d’intercepteurs, citant le passage de 900 à 3 000 systèmes THAAD par an qui prendrait sept ans, et la coordination entre tirs du Hezbollah et missiles iraniens. Il rapporte enfin les propos d’un ambassadeur du Conseil de coopération du Golfe, pour qui la région souffre surtout d’une « guerre de milices » que seul un dialogue avec Téhéran pourrait éteindre, et conclut sur le poids de la culture perse en Inde, en Asie centrale et en Eurasie, un facteur négligé selon lui par Donald Trump et Benyamin Netanyahou.
Ces analyses et ces chiffres sont ceux de l’invité, qui s’appuie sur ses contacts dans la région ; l’émission ne les confronte pas à d’autres sources.
Les références de l’épisode
- « La Nébuleuse : le terrorisme du Moyen-Orient », Xavier Raufer (Fayard, 1988) : livre de l’invité retraçant notamment l’histoire du Hezbollah.
- « Atlas mondial de l’islam activiste », Xavier Raufer (La Table ronde, 1991) : ouvrage publié avec le soutien du Secrétariat général de la défense nationale.
- Sécurité globale : revue dirigée par l’invité, auteur d’un numéro spécial de 2017 sur le chiisme paramilitaire.
- Gardiens de la révolution : armée créée pour protéger le régime iranien, présentée comme l’un des deux piliers du pouvoir.
- Hezbollah : milice chiite libanaise, jugée par l’invité moins affaiblie qu’annoncé.
- Guerre des douze jours : affrontement de juin 2025, comparé par l’animateur à la guerre en cours.
- Kornet et THAAD : missile antichar russe filoguidé et système antimissile américain cités dans l’épisode.
- BeiDou : système de satellites chinois qui servirait, selon les sources de l’invité, aux communications militaires iraniennes.
- Conseil de coopération du Golfe : organisation des pays de la rive arabe du Golfe, dont un ambassadeur est cité.
- Maréchal von Moltke : chef d’état-major prussien auquel l’invité attribue la maxime sur les plans et le contact avec l’ennemi.
Au fil de l’épisode
- 00:01:02 : présentation de l’émission et de Xavier Raufer
- 00:02:26 : quel diagnostic poser sur la guerre au 20 avril 2026
- 00:03:29 : les travaux de l’invité sur le terrorisme et le chiisme paramilitaire
- 00:05:02 : les assassinats d’opposants à l’étranger par la République islamique
- 00:08:29 : l’attelage entre théocrates et gardiens de la révolution
- 00:10:21 : le linguiste qui avait vu venir la révolution islamique
- 00:15:42 : des frappes iraniennes plus précises qu’en juin 2025
- 00:16:44 : guerre électronique russe et satellites chinois
- 00:18:12 : l’aviation iranienne et le Hezbollah moins affaiblis qu’annoncé
- 00:20:11 : Bint Jbeil et la maxime de von Moltke
- 00:23:06 : 1979-1982, le basculement chiite du Sud-Liban
- 00:25:51 : clandestinité et notion de martyr chez les chiites
- 00:29:48 : clans, trafics et financement des milices
- 00:33:33 : l’échec du nation building en Afghanistan, en Irak et en Syrie
- 00:39:31 : Ormuz, les usines de dessalement et les bases américaines
- 00:43:12 : trafics entre Oman, Dubaï et l’Iran
- 00:44:47 : stocks d’intercepteurs et coordination Iran-Hezbollah
- 00:46:33 : proxys, bombe atomique et guerre de milices vue du Golfe
- 00:50:03 : le poids de la culture perse en Eurasie
FAQ
Qui est Xavier Raufer ?
Xavier Raufer est un criminologue qui étudie depuis plusieurs décennies les rapports de force et les réseaux criminels au Moyen-Orient. Il a publié « La Nébuleuse : le terrorisme du Moyen-Orient » en 1988, un « Atlas mondial de l’islam activiste » en 1991, et dirige la revue Sécurité globale.
Pourquoi Xavier Raufer juge-t-il que l’élimination du guide ne suffirait pas à faire tomber le régime iranien ?
Selon lui, le pouvoir iranien repose sur un attelage entre une aristocratie théocratique et une élite militaire composée des gardiens de la révolution, des bassidjis et des services spéciaux. Les deux restent liés, si bien que frapper une seule tête ne fait pas s’effondrer le système, une réalité connue selon lui des spécialistes.
Le Hezbollah est-il affaibli selon Xavier Raufer ?
L’invité estime que le Hezbollah est beaucoup moins atteint qu’il n’y paraît malgré l’opération des bipeurs piégés. Selon ses sources, il dispose de missiles antichars Kornet filoguidés et de capacités antiaériennes nouvelles, et oppose une forte résistance à Bint Jbeil, près de la frontière israélienne.
Pourquoi les usines de dessalement sont-elles un point faible des pays du Golfe ?
Xavier Raufer explique que ces pays dépendent de quelque 800 usines de dessalement pour leur eau potable, dont une seule alimente Riyad. Les grandes bases américaines de la péninsule étant branchées sur les réseaux locaux, frapper une usine prive aussi la base voisine d’eau, une vulnérabilité qu’il juge sous-estimée.
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