Podcast Défense.
Le Collimateur24 juillet 202680 min

Fermeture d’Ormuz : que risque le système énergétique mondial ?

avec Marc-Antoine Eyl-Mazzega

Marc-Antoine Eyl-Mazzega, fermeture du détroit d'Ormuz et choc pétrolier mondial

Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du centre énergie et climat de l'Ifri, revient avec Alexandre Jubelin sur la crise du détroit d'Ormuz vue du marché de l'énergie, au moment où les hostilités reprennent en juillet. Marché à la veille de la guerre, retrait des assureurs, rôle de la Chine et de ses stocks, dégâts de la première séquence, cessez-le-feu de juin, projet iranien de péage : il explique pourquoi le pire a été évité jusqu'ici et ce qui pourrait changer.

Un marché qui s’apprêtait à la surabondance

Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du centre énergie et climat de l’Ifri, analyse avec Alexandre Jubelin les effets de la guerre autour du détroit d’Ormuz sur le système énergétique mondial, alors que les hostilités ont repris en juillet. Il rappelle d’abord qu’à la veille de la guerre, fin février, le marché était favorable aux consommateurs : la croissance de la consommation ralentissait, de nouvelles productions arrivaient, notamment des Émirats arabes unis, et les capacités d’exportation de gaz naturel liquéfié des États-Unis allaient doubler. Selon lui, cette baisse des prix aurait profité à la croissance, à la lutte contre l’inflation et, paradoxalement, à la transition énergétique, en permettant de remplacer du charbon par du gaz. Les pays du Golfe voulaient reprendre des parts de marché aux Américains et aux Russes, ces derniers étant déjà affaiblis par les frappes ukrainiennes sur leur industrie pétrolière.

Il décrit aussi la Chine, premier importateur de pétrole avec 11,5 à 12 millions de barils par jour avant la crise, comme une « boîte noire » : elle avait rempli d’immenses stocks et électrifié une grande partie de son fret ferroviaire et routier.

Fin février : la fermeture et ses amortisseurs

Ce n’est pas une action militaire qui ferme d’abord le détroit, explique l’invité, mais la déclaration iranienne selon laquelle tout navire serait une cible : les assureurs cessent aussitôt de couvrir les passages. Le baril passe de 60 à 100 dollars en une semaine, puis à 120 en avril. Le pire est évité grâce à plusieurs amortisseurs : des stocks mondiaux élevés, une demande qui s’ajuste vite (la distribution de carburant baisse de 10 à 15 % en France selon lui), l’effondrement des importations chinoises dès que Pékin arrête de remplir ses réserves, et des flux qui continuent, de nuit ou par l’oléoduc saoudien vers la mer Rouge. Le marché se stabilise autour de 100 à 110 dollars, mais les produits raffinés, diesel et kérosène, flambent.

Il souligne qu’il reste environ 2 600 navires dans le Golfe, dont une quarantaine ou une cinquantaine de très gros pétroliers.

Des dégâts mesurés, un cessez-le-feu fragile

Lors de la première séquence, les frappes ont peu visé les infrastructures énergétiques vitales, une forme d’accord tacite selon Marc-Antoine Eyl-Mazzega tant que l’Iran continuait d’exporter : il cite des frappes de signalement sur des installations de gaz au Qatar et sur un terminal émirien du golfe d’Oman. L’Iran a d’abord profité de prix doublés, avant que le blocus américain n’étouffe ses exportations. Le cessez-le-feu de la mi-juin, avec la mobilisation de 400 millions de barils de réserves des pays de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), fait retomber le baril autour de 80 dollars et permet la sortie de 300 à 400 navires. Mais l’Iran lit le protocole signé à Versailles comme l’amorce d’un péage sur les navires qui passent dans ses eaux, une perspective que le commerce pourrait accepter et les États non, selon lui.

Il rappelle que les gardiens de la Révolution contrôlent une pétrochimie qu’ils veulent préserver pour leurs affaires.

La reprise des hostilités et les solutions de résilience

Pour l’invité, la situation est désormais pire qu’en février, car les amortisseurs se sont réduits. Une fermeture durable du détroit de Bab-el-Mandeb par les Houthis, qui attaquent des navires depuis le matin de l’enregistrement, contraindrait aussi les exportations saoudiennes. Il juge l’Iran acculé financièrement et anticipe, si la situation dure, une forte hausse des prix et des pénuries de kérosène et de diesel. À plus long terme, il voit les pays du Golfe construire des oléoducs et chercher de nouveaux partenaires, dont l’Europe, et la mobilité électrique, le solaire et les batteries s’accélérer, tandis que le charbon progresse.

Pour l’Europe, il plaide pour une politique industrielle à l’échelle sur les métaux et les chaînes de valeur, et pour une transition énergétique moins dogmatique, centrée sur la résilience.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Centre énergie et climat de l’Ifri : centre dirigé par Marc-Antoine Eyl-Mazzega.
  • Agence internationale de l’énergie (AIE) : ses pays membres ont mobilisé 400 millions de barils de réserves.
  • OPEP : organisation au sein de laquelle les pays du Golfe voulaient reprendre des parts de marché.
  • Gardiens de la Révolution : contrôlent une partie de la pétrochimie iranienne.
  • Sommet du G7 à Évian et protocole de Versailles : étapes du cessez-le-feu de juin.
  • Patrice Geoffron : invité d’un précédent épisode sur la sécurité énergétique.
  • Stéphane Audrand : invité d’un précédent épisode sur les mines navales.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:20 : présentation et chronologie de la reprise des hostilités en juillet
  • 00:02:59 : le marché des hydrocarbures, juge de paix du conflit
  • 00:04:07 : le marché à la veille de la guerre
  • 00:06:17 : un pétrole moins cher favorable à la transition énergétique
  • 00:07:07 : le gaz naturel liquéfié et l’essor des exportations américaines
  • 00:09:45 : les États-Unis avaient-ils intérêt à des prix élevés ?
  • 00:12:35 : la stratégie des pays du Golfe
  • 00:13:27 : les frappes ukrainiennes sur l’industrie pétrolière russe
  • 00:15:06 : la Chine, premier importateur, et ses réserves
  • 00:17:00 : stocks commerciaux et stocks militaires
  • 00:21:08 : l’électrification du fret chinois
  • 00:24:15 : le stockage flottant et le pétrole sous sanctions
  • 00:26:14 : les coûts logistiques du pétrole russe
  • 00:27:21 : la fermeture du détroit et la flambée des prix
  • 00:29:21 : le retrait des assureurs maritimes
  • 00:31:47 : la réaction des traders
  • 00:34:14 : la flambée des produits raffinés
  • 00:35:33 : l’ajustement de la demande
  • 00:36:23 : la chute des importations chinoises
  • 00:37:44 : le pétrole qui continue de sortir
  • 00:40:43 : les dégâts de la première séquence de guerre
  • 00:44:25 : comment l’Iran encaisse la perte de sa rente
  • 00:46:20 : le blocus américain des navires iraniens
  • 00:49:49 : la pétrochimie et les gardiens de la Révolution
  • 00:50:15 : le cessez-le-feu de la mi-juin
  • 00:51:12 : la mobilisation des réserves de l’AIE
  • 00:52:04 : le G7 d’Évian et le passage du détroit
  • 00:54:05 : la pénurie de diesel et la Russie
  • 00:55:28 : le projet iranien de péage
  • 00:57:00 : les compagnies prêtes à payer ?
  • 01:00:00 : la reprise des frappes et le risque sur Bab-el-Mandeb
  • 01:02:26 : un Iran acculé financièrement
  • 01:04:25 : vers des pénuries de kérosène et de diesel
  • 01:05:47 : détruire la demande
  • 01:07:21 : quelles leçons pour la transition énergétique
  • 01:09:06 : la diversification des pays du Golfe
  • 01:11:02 : le charbon et les subventions aux énergies fossiles
  • 01:11:58 : les contraintes de l’Europe
  • 01:14:42 : des choix budgétaires difficiles
  • 01:16:04 : jusqu’où peut monter le baril ?

FAQ

Pourquoi le détroit d’Ormuz s’est-il fermé sans être miné ?

Selon Marc-Antoine Eyl-Mazzega, il a suffi que l’Iran déclare que tout navire franchissant le détroit serait considéré comme illégal et pourrait être ciblé. Les assureurs ont alors cessé de couvrir les passages, car un pétrolier chargé de deux millions de barils représente des centaines de millions de dollars. Les armateurs ont préféré attendre plutôt que risquer de passer.

Pourquoi le prix du pétrole n’a-t-il pas atteint 200 dollars ?

Parce que plusieurs amortisseurs ont joué, explique Marc-Antoine Eyl-Mazzega : des stocks mondiaux très élevés au début de la crise, une baisse rapide de la demande, l’effondrement des importations chinoises, des flux qui ont continué malgré le blocage et la mobilisation des réserves de l’AIE. Le baril s’est stabilisé autour de 100 à 110 dollars au printemps.

Quel rôle joue la Chine dans cette crise pétrolière ?

Premier importateur mondial, la Chine avait rempli d’immenses stocks avant la guerre et électrifié une grande partie de son fret. Selon l’invité, en cessant de stocker, elle a réduit ses importations d’environ 30 %, ce qui a soulagé le marché, et elle a fourni des carburants à des pays d’Asie du Sud-Est en pénurie. Sa décision de puiser ou non dans ses réserves reste une inconnue majeure.

Qu’est-ce que le péage iranien sur le détroit d’Ormuz ?

Selon Marc-Antoine Eyl-Mazzega, l’Iran lit le protocole signé à Versailles comme l’amorce d’un droit de prélèvement sur la valeur des marchandises qui passent dans ses eaux, de l’ordre de 1 à 2 % d’après les chiffres qui ont circulé. Les compagnies pourraient l’accepter comme un coût de plus, mais il le juge inacceptable pour les États, car il créerait un précédent pour d’autres détroits.

Que risque-t-on si les hostilités se prolongent ?

Pour Marc-Antoine Eyl-Mazzega, la situation est plus grave qu’en février, car les stocks qui amortissaient le choc se sont réduits. Si le blocage dure encore dix à quinze jours, il s’attend à des prix supérieurs à ceux du printemps, et si la crise dure des mois, à des pénuries de kérosène et de diesel, la hausse des prix devant alors réduire fortement la demande.

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