
Dans cette émission de Conflits présentée par Jean-Baptiste Noé, Philippe Jourdan et Jean-Claude Pacitto, professeurs à l'IAE de Paris-Est, analysent la guerre menée contre l'Iran depuis le début de 2026. Battu lors de la guerre des Douze jours, l'Iran a revu sa doctrine, confié le pouvoir aux gardiens de la Révolution et fait du détroit d'Ormuz une arme. Les invités expliquent ce renversement, ses conséquences pour les États-Unis et les monarchies du Golfe, et ce qu'il enseigne aux entreprises.
De la guerre des Douze jours à la guerre longue
Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue Conflits, reçoit Philippe Jourdan et Jean-Claude Pacitto, professeurs à l’IAE de Paris-Est et auteurs d’articles pour la revue, pour analyser la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran depuis février et mars 2026. L’émission est enregistrée le 31 août, le jour même où les combats reprennent. Leur thèse : battu lors de la guerre des Douze jours, l’Iran a corrigé ses erreurs et met aujourd’hui en échec des adversaires mieux armés. Pendant la guerre des Douze jours, expliquent-ils, Téhéran cherchait à dissuader par une riposte graduée et un emploi modéré de drones et de missiles, en se trompant sur la détermination israélienne, et n’a engagé ses alliés régionaux, les « proxys », que tardivement. Israël, selon eux, a rejoué en 2026 la décapitation du commandement qui avait réussi la première fois, en éliminant le guide suprême. L’effet a été inverse : le Hezbollah et les milices irakiennes sont entrés dans le conflit, et le pouvoir a basculé du religieux vers les gardiens de la Révolution, préparés à une succession sur six à sept niveaux de hiérarchie. « On a beaucoup parlé de changement de régime en Iran, sans voir en fait que le régime avait changé », résume Jean-Baptiste Noé. La chaîne de commandement s’en trouve simplifiée. Les invités décrivent aussi deux guerres qui se séparent : Israël se tourne vers le Liban et ses voisins proches, les États-Unis restent attachés aux lignes de communication et au détroit d’Ormuz, avec une vision mondiale du conflit.
La guerre a enfin rompu, selon eux, le pacte de sécurité entre Washington et les monarchies du Golfe : les bases américaines, sans protection renforcée, sont à portée de drones peu coûteux face à des intercepteurs rares et chers, et les Émirats arabes unis et le Qatar subissent un conflit qu’ils n’ont pas voulu.
Posséder n’est pas dissuader
Les invités soulignent que l’Iran ne domine ni le ciel ni le renseignement et dispose d’une technologie en retrait, mais qu’il n’est pas seul : selon eux, le renseignement satellitaire qui a permis de détruire un avion ravitailleur KC-135 ne peut venir que de la Russie ou de la Chine, et Moscou s’apprête à livrer 25 à 30 chasseurs Su-35. Ils rapprochent la situation du Vietnam et de l’Afghanistan : un pays faible attaqué par des puissances fortes et soutenu par d’autres. L’Iran, ajoutent-ils, a compris que sa capacité à fermer le détroit d’Ormuz dissuade peut-être autant que l’arme nucléaire. Ils évoquent les accords entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, ouverts à l’Iran, le rapprochement possible d’Oman et de Téhéran sur le détroit, et des faiblesses américaines visibles, de la marine aux stocks de munitions. Ils citent des coûts estimés à 500 millions de dollars par jour pour Israël et de 1 à 3 milliards pour les États-Unis. Quatre leçons s’en dégagent pour eux : posséder n’est pas dissuader, puisque l’Iran disposait encore de 70 à 90 % de ses munitions après la guerre des Douze jours selon le renseignement américain et que sa faiblesse était doctrinale ; les conflits portent désormais sur des flux plus que sur des territoires ; le temps est une ressource, ce que la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988 aurait dû rappeler ; et des objectifs politiques changeants, comme la réouverture d’un détroit ouvert avant la guerre, mènent à l’enlisement.
La fin de l’émission présente l’IAE de Paris-Est, à Créteil, où les deux invités forment des ingénieurs d’affaires pour l’industrie de défense, et tire des leçons pour les entreprises, y compris les PME : cybersécurité, plans de résilience, diversification des fournisseurs, et opportunités pour les entreprises françaises au Moyen-Orient.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Guerre des Douze jours : conflit bref entre Israël et l’Iran, perdu par Téhéran selon les invités.
- Gardiens de la Révolution : force militaire iranienne qui assume désormais, selon les invités, la stratégie militaire et politique.
- Hezbollah : allié de l’Iran, mobilisé après l’élimination du guide suprême.
- Détroit d’Ormuz : passage stratégique dont l’Iran entend garder le contrôle.
- KC-135 : avion ravitailleur américain détruit, selon les invités grâce à un renseignement satellitaire extérieur.
- Su-35 : chasseurs russes commandés par l’Iran, dont la livraison serait imminente.
- Guerre Iran-Irak (1980-1988) : près de huit ans de conflit dont l’Iran a tiré des leçons.
- IAE de Paris-Est : institut d’administration des entreprises de l’université Paris-Est, à Créteil, où enseignent les deux invités.
Au fil de l’épisode
- 00:01:14 : présentation des invités et contexte d’enregistrement, le 31 août
- 00:02:12 : d’une défaite tactique à la mise en échec d’Israël et des États-Unis
- 00:03:02 : les erreurs iraniennes de la guerre des Douze jours
- 00:05:34 : la décapitation du commandement rejouée et ses effets inverses
- 00:07:08 : le pouvoir bascule vers les gardiens de la Révolution
- 00:10:18 : Israël et les États-Unis, deux guerres et deux objectifs
- 00:13:26 : la rupture du pacte de sécurité avec les monarchies du Golfe
- 00:16:52 : un Iran soutenu par la Russie et la Chine
- 00:19:22 : le détroit d’Ormuz comme arme de dissuasion
- 00:20:58 : nouveaux accords régionaux et rôle d’Oman
- 00:22:51 : les faiblesses militaires américaines et le coût de la guerre
- 00:25:04 : les leçons du conflit : doctrine, flux, temps
- 00:29:03 : des objectifs américains changeants et un ordre mondial bousculé
- 00:31:21 : ce qu’est un IAE et ce qu’y apprennent les futurs cadres
- 00:33:53 : ce que les entreprises et les PME doivent retenir du conflit
- 00:40:16 : les opportunités pour les entreprises françaises et le rôle de la France
FAQ
Pourquoi l’Iran met-il en échec Israël et les États-Unis selon Philippe Jourdan et Jean-Claude Pacitto ?
Selon eux, l’Iran a corrigé les erreurs doctrinales et organisationnelles de la guerre des Douze jours : il a préparé une succession sur plusieurs niveaux, engagé ses alliés régionaux, visé les bases américaines avec des drones peu coûteux et misé sur une guerre longue que ses adversaires ne peuvent pas soutenir.
Qu’a changé l’élimination du guide suprême iranien ?
Pour les invités, elle a produit l’effet inverse de celui recherché : mobilisation du Hezbollah et des milices irakiennes, et basculement du pouvoir vers les gardiens de la Révolution, qui ne passent plus par l’autorité religieuse. La chaîne de commandement iranienne s’en est trouvée simplifiée.
Pourquoi le détroit d’Ormuz est-il au centre de la guerre ?
Les invités estiment que l’Iran a compris que sa capacité à fermer le détroit, avec des moyens limités, dissuade peut-être autant que l’arme nucléaire. Les conflits portent selon eux de plus en plus sur des flux : gêner l’économie mondiale jusqu’à rendre le coût de la guerre insupportable pour les opinions publiques.
Quelles leçons les entreprises doivent-elles tirer de ce conflit ?
Selon les deux professeurs de l’IAE de Paris-Est, même les PME sont concernées : elles doivent intégrer la géopolitique, se protéger contre les cyberattaques, établir des plans de résilience et diversifier leurs fournisseurs. Ils voient aussi dans la recomposition du Moyen-Orient des opportunités pour les entreprises françaises.
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