Podcast Défense.
Le Collimateur19 mai 202694 min

Le régime iranien face à ses guerres

avec Clément Therme

Clément Therme, régime iranien, guerre idéologique avec Israël et résilience du pouvoir

Clément Therme, chargé d'enseignement à l'université Paul-Valéry de Montpellier, auteur de « Iran-Israël, la guerre idéologique de 1979 à nos jours », explique comment fonctionne le régime iranien et pourquoi il tient malgré la guerre. De l'alliance discrète entre le chah et Israël à la rupture de 1979, du nucléaire à la répression de janvier 2026, il retrace près d'un siècle de relations et décrit un pouvoir fragmenté, vieillissant, dominé par les gardiens de la Révolution.

Étudier un régime qui politise l’accès

Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Clément Therme, chargé d’enseignement à l’université Paul-Valéry de Montpellier et auteur de « Iran-Israël, la guerre idéologique de 1979 à nos jours » (Tallandier, 2026), pour comprendre la structure du régime iranien, sa confrontation avec Israël et sa résilience dans la guerre en cours. Le chercheur commence par la méthode : depuis 1979, le spécialiste de l’Iran contemporain doit choisir entre accéder au terrain, au prix de sujets agréés par le régime comme le chiisme ou la théologie, et renoncer au terrain pour garder une liberté critique. Il dénonce aussi la projection des débats intérieurs occidentaux sur l’Iran, du clivage entre démocrates et républicains américains à la question du voile en France. Pour documenter le pouvoir, il croise la presse officielle, propre à chaque centre de pouvoir, les télévisions persanes émettant de l’étranger, très regardées en Iran selon lui, et des échanges avec l’intérieur, en veillant à la sécurité des sources. Il décrit un « autoritarisme fragmenté » : un gouvernement visible, souvent présenté comme modéré, et une superstructure révolutionnaire, le bureau du guide suprême et les gardiens de la Révolution, qui détient la réalité du pouvoir. Les définitions concurrentes de la sécurité nationale expliquent selon lui la « diplomatie des otages », et la compétition entre services de renseignement, dont celui des gardiens, créé en 2009, nourrit une surenchère idéologique permanente.

Il voit dans ce système une préparation de longue date : le régime a étudié les révolutions de velours et la chute des démocraties populaires pour se rendre résilient.

Une gérontocratie face à sa jeunesse

Le chercheur insiste sur la dimension générationnelle. La génération qui a fait la révolution et la guerre Iran-Irak tient toujours le pouvoir, dans un système de gouvernance du juriste-théologien où une assemblée de clercs très âgés désigne le guide suprême : une « gérontocratie » que rejette majoritairement la génération Z, selon lui, avec une nostalgie de l’ancien régime jusque chez les plus âgés. La République islamique est aussi un projet transnational, qui s’appuie sur des combattants afghans et irakiens et pense ses décisions en fonction des communautés chiites de toute la région. La nouvelle génération de l’appareil de sécurité a fait ses armes dans la guerre de Syrie, et Clément Therme établit un lien avec la répression du mouvement « Femme, Vie, Liberté » en 2022 et 2023, puis avec le mouvement de janvier 2026, que les dirigeants ont qualifié de « treizième jour de la guerre des douze jours » pour présenter les manifestants comme des agents étrangers. La réponse de l’État, « plusieurs dizaines de milliers de morts probablement » selon lui, montre la peur d’un changement de régime venu de l’intérieur.

À chaque massacre, analyse-t-il, la légitimité du régime s’affaiblit un peu plus.

De l’alliance avec Israël à la rupture idéologique

Le livre de Clément Therme part d’un point de départ peu intuitif : la relation historiquement plutôt apaisée entre la Perse et les communautés juives, symbolisée par la figure de Cyrus. Sous la dynastie du chah, l’Iran et Israël convergent face au panarabisme de Nasser, dans le cadre de la « doctrine de la périphérie » de Ben Gourion, même si le chah reste discret sur cette relation. La rupture de 1979 fait de la question palestinienne une priorité dès le gouvernement provisoire, qui ferme l’ambassade d’Israël. Pour le chercheur, c’est une question d’identité : stigmatiser les minorités à l’intérieur, comme les bahaïs, se poser en tenant du « véritable islam », remplacer Nasser comme champion régional et éliminer la gauche pro-palestinienne. Il rappelle pourtant que, pendant la guerre Iran-Irak, Israël a livré des armes à l’Iran et que l’affaire Iran-Contra s’inscrivait dans un projet américain. Les années 1990 auraient pu tourner autrement, mais le 11 septembre, l’« axe du mal » de George W. Bush, la guerre d’Irak, l’« axe de la résistance » et la conférence négationniste organisée sous Ahmadinejad ont figé l’affrontement. Aujourd’hui, note-t-il, les rôles sont inversés : les monarchies du Golfe ont une approche pragmatique et la République islamique reprend le rôle de Nasser.

Le principal opposant en exil, le fils du dernier chah, s’allie ainsi avec Israël, ce qui n’étonne pas, selon lui, une partie des Iraniens.

Le nucléaire, Trump et la résilience d’un « État zombie »

Sur le nucléaire, Clément Therme rappelle que le programme, lancé après le choc pétrolier de 1973, était d’abord vu comme une opportunité commerciale, y compris par la France, et que les prédictions occidentales de sa militarisation, depuis 1975, ont toutes échoué jusqu’ici. Pour lui, la question est avant tout celle de l’idéologie du régime ; l’accord de 2015 a échoué avec le retrait américain, mais aussi parce qu’il ne traitait ni des missiles, ni des drones, ni des réseaux régionaux, que les pays du Golfe jugent plus menaçants. Il évoque les 430 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 % restés en Iran et une proposition russe de les récupérer. Sur la guerre en cours, il estime que la décision finale revient à Donald Trump, qui défendait déjà l’option militaire en 1980, mais que la force aérienne ne suffit pas à faire tomber le régime : celui-ci tient par la coupure d’Internet, un « quoi qu’il en coûte diplomatique » et le monopole de la force, même soutenu par 10 à 15 % de la population. Plusieurs centres de pouvoir se neutralisent, le Conseil suprême de sécurité nationale tranche toujours contre l’ouverture, et l’infiltration israélienne au sommet de l’État fragilise le régime. L’économie, avec l’une des inflations les plus fortes du monde et 4 à 5 millions d’Iraniens menacés de basculer dans la pauvreté selon lui, et le blocus maritime américain pourraient en faire un « État zombie ».

Il rappelle que le régime de Bachar al-Assad passait pour stable quelques jours avant sa chute, et invite à la prudence : les analyses de la situation intérieure iranienne ne sont pas prédictives.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • « Iran-Israël, la guerre idéologique de 1979 à nos jours » : livre de Clément Therme paru chez Tallandier en 2026.
  • « Histoire des prédictions de la militarisation du programme nucléaire iranien des années 1970 à 2024 » : chapitre de Clément Therme dans « L’Iran au cœur du grand jeu eurasiatique », sous la direction de Pierre Pahlavi (Presses Universitaires du Québec).
  • Gardiens de la Révolution : organisation paramilitaire et économique au cœur du pouvoir, dont le service de renseignement prend le dessus en 2009.
  • Doctrine de la périphérie : stratégie de Ben Gourion d’alliance avec des États non arabes, dont l’Iran du chah.
  • Affaire Iran-Contra : ventes d’armes des années 1980 liées aux otages américains au Liban.
  • Accord de 2015 sur le nucléaire iranien (JCPOA) : signé sous Barack Obama, dont Donald Trump s’est retiré.
  • Mouvement « Femme, Vie, Liberté » : mouvement de contestation de 2022 et 2023, durement réprimé.
  • Guerre des douze jours : affrontement de juin 2025 entre Israël, les États-Unis et l’Iran.
  • Henri Corbin : érudit passé par l’Institut français de recherche en Iran, cité pour les études iraniennes d’avant 1979.

Au fil de l’épisode

  • 00:02:30 : étudier l’Iran de la République islamique
  • 00:12:30 : la structure du régime
  • 00:26:00 : la dimension générationnelle
  • 00:32:00 : la longue histoire de la relation des Juifs à la Perse
  • 00:40:00 : la convergence entre le régime du chah et Israël
  • 00:44:00 : la rupture de 1979
  • 00:54:00 : le tournant des années 1990
  • 00:59:00 : le nucléaire iranien
  • 01:12:00 : le rôle d’Israël dans la séquence actuelle
  • 01:20:00 : la résilience du système

FAQ

Qui est Clément Therme ?

Clément Therme est chargé d’enseignement à l’université Paul-Valéry de Montpellier et spécialiste de l’Iran contemporain. Il est l’auteur de « Iran-Israël, la guerre idéologique de 1979 à nos jours », paru chez Tallandier en 2026, qui retrace l’escalade entre les deux pays depuis la révolution islamique.

Qui détient le pouvoir en Iran ?

Selon Clément Therme, l’Iran est un « autoritarisme fragmenté » : à côté du gouvernement visible, la réalité du pouvoir appartient au bureau du guide suprême et aux gardiens de la Révolution. Plusieurs centres de pouvoir se neutralisent, et le Conseil suprême de sécurité nationale fait la synthèse, en général contre toute ouverture.

Pourquoi l’Iran et Israël étaient-ils alliés avant 1979 ?

Sous le chah, les deux pays partageaient des adversaires communs, notamment le panarabisme de Nasser. Israël appliquait la doctrine de la périphérie de Ben Gourion, qui cherchait des appuis parmi les États non arabes. Selon Clément Therme, l’absence d’animosité historique entre la Perse et les communautés juives facilitait cette convergence.

Le nucléaire est-il au cœur du conflit entre Israël et l’Iran ?

Pour Clément Therme, le nucléaire n’est pas le fond du problème : la question est celle de l’idéologie du régime. Il rappelle que les prédictions de militarisation du programme ont toutes échoué jusqu’ici et que les pays du Golfe, puis Israël, jugent plus immédiate la menace des missiles balistiques et des drones.

Le régime iranien peut-il tomber ?

Clément Therme estime que les frappes aériennes et l’élimination de dirigeants ne suffisent pas à renverser le régime, qui conserve le monopole de la force. Le blocus maritime et l’effondrement économique pourraient en revanche en faire un « État zombie », mais il appelle à la prudence sur toute prédiction.

Le Collimateur

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