
Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Antoine Izambard et Claudia Astarita, journalistes d'Intelligence Online et auteurs d'une enquête en cinq volets sur les purges dans l'armée de Xi Jinping. Ils expliquent comment fonctionne l'Armée populaire de libération, armée du Parti communiste et non de l'État, pourquoi la lutte anticorruption a fini par emporter jusqu'aux proches du président, ce qu'a révélé le scandale de la Rocket Force et ce que tout cela dit de la préparation de la Chine face à Taïwan.
Une armée du Parti, rongée par la corruption
Dans cet épisode du Collimateur, Antoine Izambard et Claudia Astarita, journalistes d’Intelligence Online, reviennent avec Alexandre Jubelin sur leur enquête collective « Les purges dans l’armée de Xi Jinping ». Ils rappellent d’abord que l’Armée populaire de libération (APL) n’est pas l’armée de l’État chinois mais celle du Parti communiste : elle est dirigée par la Commission militaire centrale, instance du Parti placée au-dessus du ministère de la Défense, normalement composée de sept membres et présidée par Xi Jinping. Selon Claudia Astarita, l’APL a longtemps servi de filet social, où l’on plaçait ceux qui n’avaient pas d’emploi. Antoine Izambard retrace les efforts de professionnalisation engagés depuis Deng Xiaoping à la fin des années 1970 et la réduction de 300 000 hommes décidée sous Xi Jinping. La corruption y avait atteint, d’après leurs sources chinoises, un niveau « exceptionnel » au tournant des années 2010, avec des « baronnies » de la logistique et de l’armement qui échappaient au contrôle central. Dès fin 2012, Xi Jinping écarte le numéro deux de la Commission, puis lance en 2013 une réforme concrétisée en 2016 pour reverticaliser le commandement et repolitiser l’armée, c’est-à-dire, selon Claudia Astarita, créer « de la loyauté, de la discipline ».
Alexandre Jubelin souligne le paradoxe : quand tout le monde est corrompu, chacun peut être écarté pour corruption, ce qui donne au sommet un pouvoir entièrement discrétionnaire.
2022, les proches de Xi Jinping emportés à leur tour
Le troisième mandat de Xi Jinping, en 2022, change tout, explique Claudia Astarita : il rompt avec la règle des deux mandats et met fin à l’équilibre entre factions au sein des instances dirigeantes. Le président place alors à la Commission militaire centrale des proches, surnommés la « bande du Fujian ». Mais ils tombent à leur tour, l’un dès octobre 2023, les autres ensuite : chaque officier visé par une enquête a intérêt à dénoncer les autres pour alléger sa peine. Aujourd’hui, selon les invités, la Commission ne compte plus que deux membres actifs, et deux anciens ministres de la Défense font l’objet d’un procès. Le scandale de la Rocket Force, la force des missiles qui détient l’arme nucléaire, a accéléré les purges : dirigeants accusés de corruption, matériel renouvelé trop vite et mal entretenu, soupçons d’infiltration américaine confirmés, disent-ils, par des sources chinoises. Les invités restent prudents sur l’histoire, relayée par la presse anglo-saxonne, de missiles remplis d’eau au lieu de carburant ; Claudia Astarita y voit peut-être une expression chinoise désignant une marchandise de mauvaise qualité.
Un officier de carrière issu du renseignement, sans faction et au profil discret, conduit les purges sur l’autorité de Xi Jinping. Pour Claudia Astarita, le président a pris un « risque énorme » : à force de purger, il manque désormais de dirigeants.
Une armée encore loin du rang mondial
Malgré ces purges, rappelle Antoine Izambard, l’équipement progresse : la Chine est passée d’un seul porte-avions en 2012 à trois, bientôt quatre, et dépasse les États-Unis en nombre de navires de combat. Mais les lacunes opérationnelles restent énormes, selon les invités : formation insuffisante, peu d’interopérabilité, une armée qui n’a pas combattu depuis le Vietnam en 1979. Le Parti mise sur la formation des jeunes officiers, de nouvelles unités et le recrutement dans les grandes universités, avec des incitations au service militaire. La Chine elle-même fixe 2027 pour une modernisation de base, 2035 pour une modernisation plus poussée et le milieu du siècle pour une armée de rang mondial.
Pour Claudia Astarita, Pékin préfère reprendre Taïwan de l’intérieur, par l’influence et l’ingérence, plutôt que par une guerre risquée. Antoine Izambard évoque aussi la question des familles d’enfants uniques face aux pertes d’une guerre.
Pour aller plus loin
- Intelligence Online, « Les purges dans l’armée de Xi Jinping », épisode 1 (accès libre)
- Épisode 2 : la grande purge de la force nucléaire
- Épisode 3 : les fidèles du président également touchés
- Épisode 4 : la purge et la stratégie chinoise sur Taïwan
- Épisode 5 : le rêve lointain d’une armée de classe mondiale
- Foreign Affairs : l’armée chinoise est-elle prête pour la guerre ?
- Foreign Affairs : pourquoi Xi Jinping n’a pas encore l’armée qu’il veut
Les références de l’épisode
- Armée populaire de libération (APL) : armée du Parti communiste chinois.
- Commission militaire centrale : instance du Parti qui dirige l’APL, présidée par Xi Jinping.
- Rocket Force : force des missiles chinoise, qui détient l’arme nucléaire, visée par un scandale.
- « Les purges dans l’armée de Xi Jinping » : série en cinq articles d’Intelligence Online.
- « The Party’s Interests Come First: The Life of Xi Zhongxun, Father of Xi Jinping » : biographie du père de Xi Jinping par Joseph Torigian, citée dans la bibliographie de l’épisode.
- Intelligence Online : publication spécialisée dans le renseignement où travaillent les invités.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation de l’enquête d’Intelligence Online et des invités
- 00:03:39 : une armée du Parti, pas de l’État
- 00:05:28 : le rôle de la Commission militaire centrale
- 00:06:19 : de l’armée de masse à la professionnalisation
- 00:10:21 : l’APL, un filet social à la chinoise
- 00:13:11 : l’arrivée de Xi Jinping et sa relation à l’armée
- 00:14:33 : la réforme de 2013 à 2016 et les baronnies
- 00:18:28 : banquets, alcool et corruption
- 00:21:23 : un pouvoir de purge discrétionnaire
- 00:22:18 : le tournant de 2022 et la bande du Fujian
- 00:25:39 : dénonciations croisées et chute des proches
- 00:32:08 : l’homme chargé des purges
- 00:34:41 : le scandale de la Rocket Force
- 00:39:16 : des missiles pleins d’eau, une expression chinoise ?
- 00:40:33 : la parade militaire et les capacités réelles
- 00:42:42 : former une nouvelle génération d’officiers
- 00:46:22 : recruter des jeunes qualifiés
- 00:48:05 : le vide au sommet de la Commission
- 00:51:12 : la montée en puissance de l’équipement
- 00:53:48 : 2027, 2035 et la question de Taïwan
- 00:57:14 : une marine encore loin des standards occidentaux
FAQ
Pourquoi Xi Jinping purge-t-il l’armée chinoise ?
Selon les journalistes d’Intelligence Online, la corruption de l’Armée populaire de libération avait atteint un niveau exceptionnel au début des années 2010, avec des baronnies de la logistique et de l’armement qui échappaient au contrôle central. Xi Jinping veut reverticaliser le commandement, repolitiser l’armée et imposer la loyauté au Parti, quitte à écarter jusqu’à ses propres proches.
Qu’est-ce que la Commission militaire centrale chinoise ?
C’est l’instance du Parti communiste chinois qui dirige l’Armée populaire de libération et prend toutes les décisions, des promotions aux ressources, au-dessus même du ministère de la Défense. Normalement composée de sept membres et présidée par Xi Jinping, elle ne compte plus, selon les invités, que deux membres actifs après les purges.
Qu’est-ce que le scandale de la Rocket Force ?
La Rocket Force est la force des missiles chinoise, qui détient l’arme nucléaire. D’après Antoine Izambard, plusieurs de ses dirigeants ont été accusés de corruption, son matériel renouvelé trop vite était mal entretenu, et des sources évoquent une infiltration américaine. Deux anciens ministres de la Défense purgés étaient passés par ses rangs.
Les purges empêchent-elles la Chine d’attaquer Taïwan ?
Les invités jugent impossible une réponse précise, mais estiment que les lacunes opérationnelles de l’APL restent énormes malgré la montée en puissance de l’équipement. Pour Claudia Astarita, Pékin, qui vise une modernisation de base en 2027, préfère reprendre Taïwan par l’influence et l’ingérence plutôt que par une guerre dont personne ne maîtrise l’issue.
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