
John Seaman, chercheur au Centre Asie de l'Ifri, répond à Marc Hecker sur la mainmise chinoise sur les terres rares et les minerais critiques, dont dépendent la transition énergétique, le numérique et l'armement. Il montre que la force de Pékin tient au raffinage plus qu'aux gisements, décrit comment ses licences d'exportation lui donnent une carte des chaînes de valeur occidentales, et juge la riposte européenne trop lente face à l'engagement massif de Washington.
Une domination qui tient au raffinage, pas aux gisements
Marc Hecker, directeur exécutif de l’Institut français des relations internationales (Ifri) et rédacteur en chef de Politique étrangère, reçoit John Seaman, chercheur au Centre Asie de l’Ifri, qui suit le dossier des minerais critiques depuis plus de quinze ans et vient de publier dans les Annales des Mines un article sur « le rôle clé de la Chine dans les chaînes de valeur des minerais critiques ». Il rappelle d’abord que nos technologies reposent sur du concret : l’industrie des semi-conducteurs utilisait douze éléments chimiques dans les années 1980, elle en utilise 65 depuis les années 2000. La criticité d’une matière se définit par deux critères, son importance économique et la concentration de sa disponibilité. Les terres rares désignent 17 éléments précis, un sous-groupe parmi les matières critiques. Selon lui, l’Union européenne dépend de la Chine à plus de 50 % pour 19 des 34 matières premières qu’elle juge critiques, et à plus de 70 % pour neuf d’entre elles ; pour des terres rares lourdes comme le dysprosium ou le terbium, la Chine assure 100 % de la production mondiale. Mais cette domination ne vient pas de la géologie : on trouve des gisements au Groenland, aux États-Unis, en Australie ou au Myanmar. Elle tient à la maîtrise de la transformation, du raffinage et des technologies de séparation. Le dysprosium, explique-t-il, peut être extrait au Myanmar, mais seule la Chine sait le transformer pour les aimants permanents, dont elle produit 94 % dans le monde.
Ces aimants se retrouvent dans les moteurs de véhicules électriques, les éoliennes en mer, les technologies militaires et jusque dans les disques durs et les casques audio.
Le contrôle des exportations, arme de négociation
John Seaman situe le point de départ en octobre 2022, quand les États-Unis restreignent l’accès de la Chine à certaines technologies de semi-conducteurs. Pékin répond à partir de l’été 2023 en exigeant des licences d’exportation, d’abord pour le gallium et le germanium, puis pour le graphite, l’antimoine ou le tungstène, jusqu’à un embargo vers les États-Unis en décembre 2024. Après les droits de douane américains d’avril 2025, la Chine soumet à licence les terres rares destinées aux aimants permanents, puis, en octobre 2025, étend ses contrôles de façon extraterritoriale et à la chaîne de valeur des batteries. La rencontre en Corée entre Donald Trump et Xi Jinping aboutit à une trêve : les contrôles de 2025 sont reportés à novembre 2026. Le chercheur insiste sur le mécanisme des licences : pour les obtenir, le client doit décrire toute la chaîne de valeur et fournir des spécifications techniques, ce qui offre à Pékin une cartographie fine des dépendances. Il reprend les notions de « goulot d’étranglement » et d’« effet panoptique » : celui qui voit toute la chaîne peut bloquer un acteur précis, ou au contraire inonder le marché pour faire chuter les prix et décourager tout investissement concurrent. L’Europe, dit-il, n’est pas la première visée, mais un dommage collatéral que la Chine n’hésite pas à utiliser dans ses négociations, par exemple sur les véhicules électriques.
Pour un marché aussi étroit que celui du germanium, évalué selon lui à 27 millions d’euros, aucun investisseur privé ne s’engage sans soutien public.
L’Europe trop lente face à Washington
Pour John Seaman, la logique du libre marché ne peut pas s’appliquer à ces matières : la présence chinoise fausse le jeu, et il faut un investisseur stratégique public. Il revient sur le premier choc des terres rares de 2010, quand la Chine a imposé des quotas d’exportation puis interrompu ses livraisons au Japon. Seul le Japon en a tiré les leçons, en investissant en Australie et dans un raffinage en Malaisie, d’où vient aujourd’hui l’essentiel de la production d’aimants hors de Chine. L’Europe ne s’est vraiment mobilisée qu’après la crise du Covid, l’invasion russe de l’Ukraine et une nouvelle perception de la Chine comme « rival systémique ». Le Raw Material Act de 2023 vise à extraire 10 % des matières premières en Europe, à y transformer 40 % de la consommation et à recycler 25 % des déchets ; 47 projets stratégiques sont soutenus et une treizaine de partenariats signés, avec l’Australie, le Chili, l’Argentine ou la République démocratique du Congo. Mais le chercheur juge l’effort trop lent face aux États-Unis, où l’État prend des participations et garantit des prix planchers.
Le risque, conclut-il, serait pour l’Europe de rester dépendante de la Chine tout en le devenant de plus en plus des États-Unis, d’où la nécessité d’une coordination avec le Japon, la Corée, l’Australie ou le Canada.
Pour aller plus loin
- Page de John Seaman sur le site de l’Ifri
- Le podcast Le monde selon l’Ifri
- Site de l’Ifri
- L’Ifri sur LinkedIn
- L’Ifri sur Instagram
- L’Ifri sur X
Les références de l’épisode
- « Le rôle clé de la Chine dans les chaînes de valeur des minerais critiques » : article de John Seaman publié dans les Annales des Mines.
- Raw Material Act : règlement européen de 2023 sur les matières premières critiques, avec des objectifs d’extraction, de transformation et de recyclage.
- Resource EU : plan européen présenté fin octobre en réponse au renforcement des contrôles chinois.
- Rapport Draghi : rapport cité par l’animateur, qui plaidait pour une plus grande indépendance européenne dans ce domaine.
- Entity list : liste noire américaine d’entreprises chinoises, durcie en octobre 2025.
- Mineral Security Partnership : forum réunissant pays consommateurs et producteurs de matières premières.
- Premier choc des terres rares de 2010 : quotas chinois à l’exportation et arrêt des livraisons vers le Japon.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : présentation de John Seaman et de son article dans les Annales des Mines
- 00:00:52 : ce que sont les terres rares et les minerais critiques
- 00:02:23 : de 12 à 65 éléments chimiques dans les semi-conducteurs
- 00:02:53 : comment se définit la criticité d’une matière
- 00:04:31 : la dépendance européenne à la Chine en chiffres
- 00:05:41 : une domination fondée sur la transformation et le raffinage
- 00:08:28 : des restrictions américaines de 2022 aux licences chinoises de 2023
- 00:11:01 : les droits de douane d’avril 2025 et les aimants permanents
- 00:14:00 : l’Europe, dommage collatéral
- 00:15:25 : la trêve conclue en Corée entre Donald Trump et Xi Jinping
- 00:17:55 : pourquoi les licences d’exportation sont une contrainte
- 00:20:39 : goulots d’étranglement et effet panoptique
- 00:24:16 : la volatilité des prix contre l’investissement
- 00:26:12 : la nécessité d’un investisseur stratégique public
- 00:28:52 : le rapport Draghi et les jalons européens
- 00:29:51 : le premier choc des terres rares de 2010
- 00:31:58 : le réveil européen et le Raw Material Act
- 00:34:13 : projets stratégiques et partenariats internationaux
FAQ
Qui est John Seaman ?
John Seaman est chercheur au Centre Asie de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Il suit la question des minerais critiques et des terres rares depuis plus de quinze ans et a publié dans les Annales des Mines un article sur le rôle clé de la Chine dans les chaînes de valeur des minerais critiques.
Pourquoi la Chine domine-t-elle le marché des terres rares ?
Selon John Seaman, ce n’est pas une question de gisements, présents aussi aux États-Unis, en Australie, au Myanmar ou au Groenland. La Chine domine la transformation, le raffinage et les technologies de séparation. Elle assure par exemple 100 % de la production mondiale de dysprosium et 94 % des aimants permanents.
Qu’est-ce que l’effet panoptique des licences chinoises ?
Pour obtenir une licence d’exportation chinoise, le client étranger doit détailler toute la chaîne de valeur et fournir des spécifications techniques. D’après John Seaman, Pékin obtient ainsi une vue complète des dépendances occidentales, qui lui permet de viser un acteur précis ou au contraire d’inonder le marché pour décourager la concurrence.
Que prévoit le Raw Material Act européen ?
Adopté en 2023, ce règlement vise, selon John Seaman, à extraire en Europe 10 % des matières premières critiques, à y transformer 40 % de la consommation et à recycler 25 % des déchets. Il soutient 47 projets stratégiques et des partenariats avec des pays producteurs, mais le chercheur juge sa mise en œuvre trop lente.
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