
Florent de Saint-Victor, spécialiste des questions de défense et auteur du blog « Mars attaque », est l'invité d'Alexandre Jubelin dans Le Collimateur pour une question devenue pressante : que ferait-on sans les Américains ? Des leviers juridiques et techniques de Washington aux points faibles français, de l'aéronavale au transport stratégique, il dresse l'état des dépendances matérielles et des alternatives possibles.
Les leviers américains
Florent de Saint-Victor, spécialiste des questions de défense et auteur du blog « Mars attaque », passe en revue avec Alexandre Jubelin les dépendances des armées françaises envers le matériel américain, au moment où les choix de Donald Trump, notamment envers l’Ukraine, font douter de la fiabilité de l’allié. Il commence par dégonfler une peur : il n’existe pas, à sa connaissance, de bouton à Washington qui clouerait un F-35 au sol. Mais un équipement s’insère dans un système. Le F-35 doit être régulièrement relié au système de maintenance américain, ALIS puis ODIN, faute de quoi il se met en sécurité au bout de quelques jours ou semaines, et même Israël en dépend. Il distingue les ventes directes d’industriels (DCS) des ventes d’État à État (Foreign Military Sales), dans lesquelles l’administration américaine s’interpose avec ses contrôles et ses retournements. Les règles ITAR et EAR imposent une autorisation américaine pour réexporter un équipement contenant des composants américains : selon un rapport de la Cour des comptes de 2023 qu’il cite, les entreprises françaises déposent plus de 1 000 demandes de licence. Il rappelle le blocage de missiles SCALP destinés à l’Égypte, après qu’une puce GPS a basculé dans la liste ITAR, ou les mois de démarches pour employer au Sahel des missiles Javelin achetés pour l’Afghanistan, sous l’œil d’inspecteurs américains venus vérifier les stocks. Le cas des lance-roquettes HIMARS livrés à l’Ukraine montre une autre dépendance : sans les clés de chiffrement, le GPS militaire et les données de ciblage américaines, l’arme ne fonctionne qu’en mode dégradé.
S’y ajoute la menace d’une coupure des pièces détachées, bien plus rapide à produire ses effets aujourd’hui qu’à l’époque des F-14 iraniens maintenus en vol pendant des décennies.
L’aéronavale, point le plus sensible
Pour Florent de Saint-Victor, la sensibilité au matériel américain varie beaucoup selon les composantes, et l’aéronavale est la plus exposée. Le porte-avions Charles de Gaulle utilise des catapultes à vapeur d’origine américaine, et le futur porte-avions recevra des catapultes électromagnétiques achetées aux États-Unis, une technologie qu’il aurait fallu, selon lui, plusieurs milliards et une dizaine d’années pour développer seuls. Les avions de guet aérien embarqués sont des E-2C, remplacés par des E-2D, eux aussi américains, comme les brins d’arrêt, et les pilotes de l’aéronavale font une partie de leur formation aux États-Unis, à Meridian, dans le Mississippi, sur T-45. Ailleurs, des alternatives existent. Pour remplacer les avions de détection et de commandement aéroportés E-3F, en fin de vie, la France semble s’orienter vers le GlobalEye du suédois Saab plutôt que vers le Wedgetail de Boeing, après une rénovation à mi-vie des appareils américains qui a laissé de mauvais souvenirs. Les ravitailleurs C-135 ont été remplacés par des MRTT d’Airbus, qui gagnent selon lui la plupart des appels d’offres face au KC-46 de Boeing, en retard.
Ces choix, souligne-t-il, ont été faits sur des cycles de quinze à vingt ans, sans envisager le renversement d’une alliance de 75 ans.
Espace, munitions et armée de Terre
La France dispose de satellites de communication Syracuse et d’observation CSO, mais leur nombre reste limité : lors de l’opération Serval au Mali, rappelle l’invité, les capacités de communication par satellite étaient rationnées et l’appui américain ou civil indispensable. La question se pose aujourd’hui avec Starlink en Ukraine et les alternatives européennes comme OneWeb. Le GPS reste américain et Galileo doit encore faire ses preuves pour l’usage militaire, notamment parce qu’il faut des récepteurs capables de capter les deux constellations. Les hélicoptères paraissent assez souverains grâce à Airbus Helicopters et Safran, sous réserve de composants comme certaines radios américaines, et Florent de Saint-Victor estime qu’un inventaire fin des chaînes de sous-traitance reste à faire en dehors de la dissuasion. Côté munitions, le missilier MBDA protège une large part des besoins, mais les drones Reaper restent liés au missile américain Hellfire. Pour les bombes guidées, l’effort de réindustrialisation mené par Aresia et Safran, après des difficultés d’approvisionnement pendant les campagnes de Libye puis d’Irak et de Syrie, permettrait aujourd’hui une indépendance au prix de quatre à six ans de travail. L’armée de Terre est la composante la moins exposée : son principal point faible, les lance-roquettes unitaires américains vieillissants, doit être remplacé par une offre où le cœur sera la partie commandement et contrôle.
Il voit dans le logiciel une faiblesse européenne plus large, face à une culture américaine bien plus développée.
Coalitions, normes et transport stratégique
Dans l’OTAN, rappelle Florent de Saint-Victor, ce sont les Américains qui fournissent le système nerveux des opérations. Les normes, des procédures aux accords de standardisation (STANAG), ont une dimension technique, économique et politique, et la France doit s’investir dans ces enceintes plutôt que s’y plaindre, d’autant qu’une place semble se libérer. Alexandre Jubelin cite l’exemple, évoqué par Olivier Schmitt, du passage du calibre 7,62 au 5,56 mm, dont le belge FN Herstal a tiré profit. La liaison 16, standard des communications aériennes de l’OTAN, dépend surtout de la maîtrise des clés de chiffrement. Le transport stratégique est l’autre grande dépendance : l’A400M emporte environ 37 tonnes, sans pouvoir transporter un char, et un programme d’avion plus lourd coûterait une dizaine de milliards. Sans les C-130 américains, il faudra recomposer avec l’A400M, les CASA, le train et la route.
Pour aider les partenaires européens à réduire leurs dépendances, conclut-il, mieux vaut de la modestie qu’un « on vous l’avait bien dit » : la responsabilité des industriels français et européens est de livrer en qualité, en temps et à des prix corrects.
Les références de l’épisode
- « Mars attaque » : blog de Florent de Saint-Victor consacré à l’industrie de défense et au matériel militaire.
- ITAR et EAR : réglementations américaines de contrôle des exportations de technologies militaires et duales.
- Foreign Military Sales : procédure de vente d’armement d’État à État par le gouvernement américain.
- ALIS et ODIN : systèmes de maintenance auxquels le F-35 doit être régulièrement relié.
- Rapport de la Cour des comptes de 2023 : document cité sur les demandes de licences de réexportation des entreprises françaises.
- Porte-avions Charles de Gaulle : bâtiment équipé de catapultes à vapeur d’origine américaine.
- GlobalEye : avion de détection et de commandement aéroporté du suédois Saab, envisagé pour remplacer les E-3F.
- MRTT : avion ravitailleur d’Airbus qui a remplacé les C-135 américains.
- Opération Serval : intervention française au Mali, où les communications par satellite étaient rationnées.
- Galileo : système européen de positionnement par satellite, alternative encore partielle au GPS pour l’usage militaire.
- Liaison 16 : liaison de données tactique de l’OTAN.
Au fil de l’épisode
- 00:01:25 : présentation de Florent de Saint-Victor et du sujet
- 00:03:58 : existe-t-il un interrupteur sur les F-35 ?
- 00:05:38 : le système de maintenance du F-35
- 00:08:03 : ventes directes et Foreign Military Sales
- 00:10:12 : la réglementation ITAR
- 00:13:12 : les équipements « ITAR free » et l’affaire des SCALP
- 00:16:27 : les missiles Javelin, de l’Afghanistan au Sahel
- 00:19:14 : les HIMARS ukrainiens et la dépendance au ciblage américain
- 00:23:49 : la menace sur les pièces détachées
- 00:26:37 : l’aéronavale, un secteur très dépendant
- 00:30:17 : les avions de guet aérien E-2
- 00:31:42 : la formation des pilotes aux États-Unis
- 00:34:49 : le remplacement des AWACS
- 00:39:43 : les ravitailleurs MRTT
- 00:42:06 : satellites et communications
- 00:46:02 : GPS et Galileo
- 00:49:16 : hélicoptères et chaînes de sous-traitance
- 00:52:19 : missiles et bombes guidées
- 00:56:02 : l’armée de Terre et les lance-roquettes unitaires
- 00:59:10 : les opérations en coalition et le commandement
- 01:00:37 : le poids des normes
- 01:04:37 : la liaison 16
- 01:05:47 : le transport stratégique
- 01:10:02 : aider les partenaires à réduire leurs dépendances
FAQ
Les États-Unis peuvent-ils empêcher un F-35 de voler ?
Selon Florent de Saint-Victor, il n’existe pas de bouton permettant à Washington d’interdire un décollage. Mais le F-35 doit être régulièrement relié au système de maintenance américain ; sans cette connexion, il finit par se mettre en sécurité au bout de quelques jours ou semaines. La dépendance passe par la maintenance, les liaisons et les pièces.
Qu’est-ce que la réglementation ITAR ?
ITAR est une réglementation américaine qui contrôle les technologies militaires. Un équipement contenant une pièce classée ITAR ne peut pas être réexporté sans autorisation de Washington. Selon un rapport de la Cour des comptes de 2023 cité dans l’épisode, les entreprises françaises déposent plus de 1 000 demandes de licence de réexportation.
Où la France dépend-elle le plus du matériel américain ?
D’après Florent de Saint-Victor, surtout dans l’aéronavale : catapultes du porte-avions, avions de guet aérien E-2 et formation des pilotes aux États-Unis. Le transport stratégique lourd, certaines munitions comme le Hellfire des drones Reaper et le GPS sont d’autres dépendances. L’armée de Terre est la composante la moins exposée.
Peut-on remplacer le GPS par Galileo dans les armées ?
Pas encore complètement, selon l’invité. Galileo a d’abord servi les usages civils et doit encore faire ses preuves pour l’usage militaire. Il faut aussi équiper les matériels, comme les missiles de croisière, de récepteurs capables de capter les deux constellations, ce qui reste embryonnaire.
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