
Alexandre Jubelin réunit dans Le Collimateur Ulrike Franke, de l'ECFR, Rym Momtaz, de Strategic Europe, et Elie Tenenbaum, de l'IFRI, de retour de la conférence de sécurité de Munich. Le discours du vice-président américain JD Vance, le sommet européen de Paris et les négociations entre Américains et Russes à Riyad : les trois chercheurs racontent une salle pétrifiée, des Européens divisés entre colère et déni, et une sécurité européenne qui ne se confond plus avec celle de l'OTAN.
Munich, le discours qui a pétrifié la salle
Dans ce dixième « Casque et la plume », le format de débat du Collimateur, Alexandre Jubelin réunit Ulrike Franke, Senior Policy Fellow à l’ECFR, Rym Momtaz, rédactrice en chef de Strategic Europe, et Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l’IFRI, tous trois présents à la conférence de sécurité de Munich. L’animateur rappelle la séquence : l’appel de Donald Trump à Vladimir Poutine le 12 février sans prévenir l’Ukraine, les déclarations du secrétaire américain à la Défense devant l’OTAN, le discours du vice-président JD Vance à Munich, puis le sommet de Paris et les négociations russo-américaines en Arabie saoudite. Ulrike Franke décrit une conférence devenue « un cirque », trop à l’étroit dans son hôtel, où l’essentiel se joue dans les petits événements et les discussions bilatérales en marge. Elie Tenenbaum, qui y venait pour la première fois, rappelle le discours de Vladimir Poutine en 2007 et la faible présence historique des Français ; l’IFRI y a organisé un premier événement, consacré au nucléaire, un sujet qui, selon Rym Momtaz, occupe de plus en plus les discussions privées des Européens. Pour Elie Tenenbaum, le choc s’est fait en deux temps : la défense américaine annonce d’abord que les Européens devront couvrir l’essentiel des forces conventionnelles en Europe, puis JD Vance attaque les démocraties européennes et défend des partis populistes, ce que beaucoup ont rapproché du discours de 2007. Ulrike Franke y voit une attaque contre « les fondamentaux des relations transatlantiques » : « est-ce qu’on est encore amis ? ». Rym Momtaz, qui suivait le discours dans une salle voisine, raconte des « mâchoires qui s’ouvraient et qui ne se refermaient plus » et des Européens de l’Est lui disant « c’est la fin de l’Alliance ».
Les intervenants décrivent des réactions partagées entre colère, abattement et déni, et une France qui paraissait, selon Rym Momtaz, la mieux préparée intellectuellement à penser sa sécurité sans le « filet américain ».
Paris, un sommet et la question du leadership européen
Rym Momtaz juge révélateur que les réunions convoquées par l’Élysée se soient tenues à Paris et que des pays se soient plaints d’en être exclus, signe d’un changement chez les Européens. Elle trouve finalement habile d’avoir commencé par un format classique, avec des pays réticents, avant une réunion à distance avec un « noyau dur » plus allant. Ulrike Franke y voit plutôt l’absence de leadership européen : Emmanuel Macron a tenté de réunir tout le monde, mais le président français ne dispose plus que de deux ans de mandat, et l’Allemagne est paralysée par ses élections. À ses yeux, le discours le plus européen de Munich a été celui du président ukrainien. Les intervenants regrettent que la fenêtre ouverte entre l’élection de Donald Trump et son investiture n’ait pas été exploitée après la rencontre de Notre-Dame, et décrivent des pays qui cherchent à tirer leur épingle du jeu dans une relation bilatérale avec Washington, comme l’Italie ou la Pologne. Ils s’interrogent sur le moment où les dirigeants parleront à leurs opinions publiques d’efforts de défense de 3, 4 ou 5 % et d’un engagement face à une puissance nucléaire sans le soutien américain.
Ulrike Franke rapporte pourtant une émission de radio allemande où tous les auditeurs qui ont appelé disaient que « quelque chose a changé ».
Riyad, l’Europe sur la table
Pour Elie Tenenbaum, les négociations entre Américains et Russes en Arabie saoudite fonctionnent en cercles concentriques. Les États-Unis ont d’abord abandonné les leviers de négociation sur l’Ukraine : les territoires occupés, l’adhésion à l’OTAN, la contribution américaine aux garanties de sécurité. Il ne reste alors aux Russes qu’à négocier le contrôle politique de Kiev, puis l’ordre de sécurité européen, en reprenant leurs propositions de décembre 2021, et enfin un « grand marchandage » où l’Europe deviendrait une monnaie d’échange. Les autres intervenants rappellent que la Russie « n’est plus une grande puissance » et jugent « inespéré » pour Moscou d’être traitée d’égal à égal ; ils s’inquiètent d’un président américain qui croit aux sphères d’influence et appellent les Européens à comprendre que leur sécurité n’est plus la même que celle de l’OTAN. Ulrike Franke s’alarme de la rhétorique sur des élections en Ukraine, un « cheval de Troie » difficile à contrer pour des Européens attachés à la démocratie. Le débat évoque enfin un « quasi-retournement d’alliance » qui pourrait obliger les Européens à agir non plus sans, mais contre la volonté américaine.
Dans les coups de cœur et coups de gueule, Elie Tenenbaum regrette le refus du gouvernement polonais de contribuer à une force de réassurance, Rym Momtaz salue la Première ministre danoise, Ulrike Franke conteste l’idée que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN serait la solution « la moins chère », et Alexandre Jubelin relit Michel Foucault sur la « souveraineté grotesque ».
Les références de l’épisode
- Conférence de sécurité de Munich : rendez-vous annuel de la communauté transatlantique de sécurité, cadre du discours de JD Vance.
- Discours de Vladimir Poutine à Munich en 2007 : discours auquel plusieurs intervenants comparent celui du vice-président américain.
- Sommet de Paris : réunion de dirigeants européens convoquée par l’Élysée après Munich.
- Négociations de Riyad : rencontre entre Américains et Russes en Arabie saoudite, sans l’Ukraine ni les Européens.
- OTAN : l’Alliance atlantique, dont les intervenants jugent la crise la plus aiguë depuis le retrait de la France du commandement intégré.
- Rencontre de Notre-Dame : rencontre de décembre où, selon le débat, Emmanuel Macron a montré une forme de leadership.
- Boris Pistorius : ministre allemand de la Défense, dont Ulrike Franke salue la réplique à Munich.
- Michel Foucault, « Les Anormaux » : cours de 1975 où le philosophe théorise la « souveraineté grotesque », cité par l’animateur.
- IFRI : l’Institut français des relations internationales, qui a organisé un événement sur le nucléaire à Munich.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : présentation des invités et rappel de la séquence de la semaine
- 00:03:21 : qu’est-ce que la conférence de sécurité de Munich ?
- 00:07:28 : la faible présence française et le discours de Poutine en 2007
- 00:10:25 : le nucléaire dans les discussions privées des Européens
- 00:13:32 : l’ambiance avant et après le discours de JD Vance
- 00:16:35 : un choc en deux temps, du désengagement conventionnel à l’attaque contre les démocraties européennes
- 00:20:03 : une salle pétrifiée et « la fin de l’Alliance »
- 00:25:48 : la Chine absente du discours et les Américains qui rassurent encore
- 00:29:43 : les réactions des Européens, entre colère, abattement et déni
- 00:34:36 : le sommet de Paris et ses formats
- 00:37:36 : l’absence de leadership européen
- 00:42:26 : la fenêtre perdue après l’élection de Trump et la tentation bilatérale
- 00:46:08 : parler aux opinions publiques
- 00:49:36 : les négociations de Riyad et leurs cercles concentriques
- 00:53:50 : une Russie traitée d’égal à égal et le risque de sphères d’influence
- 00:57:07 : la rhétorique sur les élections en Ukraine
- 00:59:46 : coups de cœur et coups de gueule
FAQ
Pourquoi le discours de JD Vance à Munich a-t-il tant choqué ?
Selon les invités, le vice-président américain n’a presque pas parlé de défense : il a attaqué la manière dont les Européens organisent leur démocratie et défendu des partis populistes. Ulrike Franke y voit une remise en cause des fondements de la relation transatlantique, et plusieurs participants l’ont comparé au discours de Vladimir Poutine à Munich en 2007.
Qu’est-ce que la conférence de sécurité de Munich ?
C’est, selon Elie Tenenbaum, le haut lieu de la relation euro-atlantique sur la sécurité, né pendant la guerre froide et élargi depuis à d’autres sujets. Ulrike Franke décrit trois niveaux : les grands discours de la salle principale, de nombreux petits événements où l’on parle du fond, et les rencontres bilatérales en marge, parfois dans les chambres d’hôtel.
Que se joue-t-il dans les négociations entre Américains et Russes à Riyad ?
Pour Elie Tenenbaum, l’Ukraine n’est que le premier cercle. Les Américains ayant renoncé d’emblée aux territoires occupés, à l’adhésion à l’OTAN et à leurs garanties de sécurité, restent sur la table le contrôle politique de Kiev, l’ordre de sécurité européen, puis un grand marchandage où l’Europe pourrait servir de monnaie d’échange.
Les Européens peuvent-ils assurer leur sécurité sans les États-Unis ?
Les intervenants décrivent une prise de conscience majoritaire mais un leadership européen absent. Rym Momtaz estime que la France a la culture stratégique pour aider l’Europe à trouver un nouveau cadre, sans les moyens de remplacer les Américains. Le débat conclut que les Européens doivent assurer leur sécurité de manière complémentaire à l’OTAN, au prix d’un réel effort budgétaire.
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