
Stéphane Audrand, historien et consultant en risques internationaux, revient dans Le Collimateur sur un sujet presque jamais traité en français : les mines navales, au moment même où l'Iran commence à miner le détroit d'Ormuz. De la corne de Hertz à l'opération Starvation contre le Japon, des guerres du Golfe à la mer Noire, il explique pourquoi miner va vite et déminer prend des semaines, et ce que les planeurs sous-marins pourraient changer pour la liberté de navigation.
Des barils de poudre à la corne de Hertz
Stéphane Audrand, historien et consultant en risques internationaux spécialiste des questions d’armement, retrace avec Alexandre Jubelin l’histoire des mines navales dans un épisode du Collimateur enregistré le 12 mars 2026, quelques jours après l’annonce du minage du détroit d’Ormuz par l’Iran. Il rappelle que le sujet est très peu traité en français, et que l’on parle volontiers du déminage, jugé plus noble, beaucoup moins du minage. L’idée d’explosions sous l’eau est ancienne, mais la poudre noire et les barils de bois ne fonctionnent pas : il faut attendre la guerre de Crimée, où les Russes mouillent environ 2 000 mines devant Kronstadt, puis la guerre de Sécession, où le milieu marin, « abrasif », rend vite les mines inopérantes. L’invention décisive est la corne de Hertz, en 1868 : une ampoule d’acide qui se brise au contact d’une coque et crée une batterie. Pendant la guerre russo-japonaise, les mines coulent deux cuirassés japonais devant Port-Arthur et le cuirassé amiral russe Petropavlovsk, avec l’amiral Makarov : c’est la fin du blocus rapproché, et la Convention de La Haye de 1907 interdit les mines dérivantes.
Stéphane Audrand explique le fonctionnement de la mine à orin, reliée à son lest par un câble pour flotter à quelques mètres sous la surface, dont les modèles iraniens dérivent encore d’une mine conçue en 1908.
Deux guerres mondiales et l’opération Starvation
La Première Guerre mondiale industrialise la mine : la Russie, puissance navale plus faible, en fait un bon usage en Baltique, aux Dardanelles des cuirassés alliés sautent sur des champs de mines protégés par l’artillerie turque, et le grand barrage de la mer du Nord, avec quelque 70 000 mines, ne coule qu’une poignée de sous-marins allemands. Pour Stéphane Audrand, la leçon est durable : « la peur de la mine est beaucoup plus puissante que la mine elle-même ». L’Allemagne invente alors la mine larguée par sous-marin, puis, entre les deux guerres, la mine à influence magnétique, que les Britanniques percent à jour au début de la guerre grâce à un exemplaire échoué dans l’estuaire de la Tamise, désamorcé par deux officiers au péril de leur vie. Dans le Pacifique, l’opération Starvation, pensée par la marine américaine et soutenue par l’amiral Nimitz, mouille 12 000 mines aéroportées par des B-29 sur les routes du cabotage japonais et coule 670 navires, soit un navire pour 18 mines.
Selon l’enquête américaine d’après-guerre sur les bombardements stratégiques, citée par l’invité, ce minage aurait pu à lui seul forcer la capitulation japonaise.
Guerre froide, chasse aux mines et guerres du Golfe
En Corée, quelques milliers de mines bloquent un débarquement américain ; au Vietnam, en 1972, l’opération Pocket Money mine le port de Haiphong au moment où Richard Nixon s’adresse à la télévision, avec l’intention de déminer ensuite pour négocier. Les Soviétiques conçoivent des mines sophistiquées, dont des mines remontantes qui lancent une roquette ou une torpille, et les marines européennes, qui doivent encore nettoyer leurs eaux des mines des deux guerres, développent la chasse aux mines : sonars, robots téléopérés, plongeurs démineurs, face à des mines de fond qui s’enfouissent dans le sédiment, comme la mine italienne Manta. En 1984, des mines posées en mer Rouge, attribuées ensuite à la Libye, mobilisent les chasseurs de mines occidentaux. En 1988, la frégate américaine Samuel B. Roberts est sauvée par son équipage après avoir heurté une mine de contact iranienne ; en 1991, deux bâtiments américains, le Princeton et le Tripoli, touchés par des mines irakiennes, font renoncer à un débarquement au Koweït.
Stéphane Audrand souligne que le déminage sous le feu reste un problème non résolu, et que la Chine, qui a beaucoup observé la guerre du Golfe, a constitué d’importants stocks de mines, avec un rôle central dans les scénarios d’invasion de Taïwan.
De la mer Noire au détroit d’Ormuz, et après
En 2022, le minage des eaux ukrainiennes fait annuler les plans de débarquement russes sur Odessa et pousse les assureurs maritimes à fuir la mer Noire : pour l’invité, le transport maritime mondialisé, sous pavillons de complaisance, est devenu très sensible au moindre risque de mine. Sur Ormuz, il distingue les mines à orin, effrayantes mais repérables, des mines de fond, qui ne font pas la différence entre les pavillons et dont le déminage sous le feu des batteries côtières iraniennes serait très long : c’est pour lui « l’option nucléaire » de l’Iran. Il passe en revue le renouvellement des capacités européennes (programme franco-britannique de drones de déminage, futurs navires belges et néerlandais d’environ 2 800 tonnes), le retrait des chasseurs de mines américains Avenger et les déboires des littoral combat ships, ainsi que la question oubliée du minage, notamment pour protéger les territoires d’outre-mer.
Il conclut sur la prochaine menace, les planeurs sous-marins armés, et sur une liberté de navigation que personne d’autre ne semble prêt à garantir si les États-Unis cessent de le faire.
Pour aller plus loin
- L’émission du Collimateur sur les mines terrestres
- Les problèmes des littoral combat ships (The War Zone)
- Images sur les Dardanelles
Les références de l’épisode
- Corne de Hertz : détonateur à contact inventé en 1868, toujours utilisé sur les mines à orin.
- Guerre russo-japonaise (1904-1905) : premier conflit où les mines ont des effets stratégiques, avec la perte du Petropavlovsk et de l’amiral Makarov.
- Convention de La Haye de 1907 : texte qui interdit les mines dérivantes.
- Grand barrage de la mer du Nord (1917-1918) : champ de mines anglo-américain contre les sous-marins allemands.
- George Cross : décoration britannique créée pour récompenser des actes de bravoure sans contact direct avec l’ennemi, comme ceux des démineurs.
- Opération Starvation : minage aérien des eaux japonaises par les États-Unis.
- Opération Pocket Money (1972) : minage du port nord-vietnamien de Haiphong.
- Mine Manta : mine de fond italienne de forme conique, conçue pour s’enfouir dans le sédiment.
- USS Samuel B. Roberts (1988), USS Princeton et USS Tripoli (1991) : bâtiments américains touchés par des mines dans le Golfe.
- Groupements de plongeurs démineurs (GPD) : unités françaises spécialisées, pionnières de la plongée en France.
- Littoral combat ships (LCS) : navires américains censés porter les modules de guerre des mines, que Stéphane Audrand critiquait dès 2001 dans la revue Proceedings.
Au fil de l’épisode
- 00:00:38 : une émission enregistrée au moment du minage d’Ormuz
- 00:02:38 : les premières idées de mines navales
- 00:04:06 : la guerre de Crimée et les mines russes de Kronstadt
- 00:04:33 : la guerre de Sécession et l’usure des mines en mer
- 00:06:14 : la corne de Hertz
- 00:07:39 : la guerre russo-japonaise et la fin du blocus rapproché
- 00:10:43 : mines dérivantes et Convention de La Haye de 1907
- 00:12:51 : la mine à orin et le dragage
- 00:16:01 : la Première Guerre mondiale et le minage offensif russe
- 00:18:05 : les Dardanelles et le grand barrage de la mer du Nord
- 00:22:48 : la mine larguée par sous-marin
- 00:24:30 : la mine à influence magnétique et l’épisode de la Tamise
- 00:30:31 : l’opération Starvation contre le Japon
- 00:36:22 : forcer un champ de mines, l’évacuation de Tallinn en 1941
- 00:37:01 : la guerre de Corée
- 00:40:44 : l’opération Pocket Money au Vietnam
- 00:43:02 : le savoir-faire européen pendant la guerre froide
- 00:45:03 : sous-marins mouilleurs et mines remontantes
- 00:49:35 : les méthodes de déminage modernes
- 00:55:38 : les mines de 1984 en mer Rouge
- 00:57:33 : la guerre des tankers et le Samuel B. Roberts
- 01:02:44 : la première guerre du Golfe, le Princeton et le Tripoli
- 01:07:03 : l’invasion de l’Irak en 2003
- 01:08:40 : la Chine, les mines et le scénario de Taïwan
- 01:12:43 : les capacités américaines et européennes de déminage
- 01:16:42 : les mines navales en Ukraine et la réaction des assureurs
- 01:19:52 : la situation dans le détroit d’Ormuz
- 01:23:53 : le renouvellement des capacités de déminage
- 01:26:52 : la question oubliée du minage en Europe
- 01:33:12 : les planeurs sous-marins, prochaine menace
- 01:36:09 : la liberté de navigation remise en cause
FAQ
Comment fonctionne une mine navale de contact ?
La mine à orin est un flotteur chargé d’explosif, relié à un lest posé sur le fond par un câble qui la maintient à quelques mètres sous la surface. Selon Stéphane Audrand, elle explose quand une coque heurte sa corne de Hertz : une ampoule d’acide se brise, crée un courant électrique et déclenche la charge. Elle peut rester active des décennies.
Quelle est la différence entre une mine à orin et une mine de fond ?
La mine à orin flotte entre deux eaux et explose au contact. La mine de fond repose sur le fond marin et détecte le navire par son influence magnétique, acoustique ou de pression. D’après Stéphane Audrand, elle peut contenir plus d’explosif, s’enfouir dans le sédiment et elle est beaucoup plus difficile à trouver, même si ses batteries limitent sa durée de vie.
Qu’est-ce que l’opération Starvation ?
C’est le minage aérien des eaux japonaises par les États-Unis à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec des B-29. Stéphane Audrand explique que 12 000 mines magnétiques et acoustiques, réglées pour s’activer avec retard et laisser passer plusieurs navires, ont coulé 670 bâtiments et paralysé le cabotage dont dépendait l’économie japonaise.
Pourquoi le minage du détroit d’Ormuz inquiète-t-il autant ?
Pour Stéphane Audrand, quelques mines suffisent à faire fuir les assureurs et donc les armateurs. Si l’Iran posait des mines de fond, qui ne distinguent pas les pavillons, il se couperait lui-même du commerce, mais le déminage, mené sous le feu des batteries côtières, serait très long. C’est selon lui l’option la plus extrême à sa disposition.
Pourquoi est-il si long de déminer une zone maritime ?
Il faut d’abord trouver les mines de fond, souvent enfouies ou camouflées parmi les déchets et les rochers, puis les détruire une à une avec un robot ou des plongeurs. Selon Stéphane Audrand, un chasseur de mines bien entraîné traite une à quatre mines de fond par jour : « miner ça va vite, déminer c’est beaucoup plus long ».
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