
Les Lundis de l'IHEDN donnent la parole à deux spécialistes du maritime : le vice-amiral d'escadre (2S) Jean Hausermann, chef de la majeure Enjeux et stratégies maritimes de l'IHEDN, et Virginie Saliou, chercheuse à l'IRSEM. La France dispose de la deuxième zone économique exclusive de la planète, répartie sur presque tous les océans grâce à ses outre-mer. Dans cet entretien croisé, ils expliquent ce qu'il faut y protéger, qui intervient en mer et comment la doctrine évolue face aux tensions en Indo-Pacifique et au changement climatique.
Une fonction garde-côte pour des espaces dispersés
Cet épisode des Lundis de l’IHEDN, version audio d’un entretien croisé publié par l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), réunit le vice-amiral d’escadre (2S) Jean Hausermann, chef de la majeure Enjeux et stratégies maritimes et ancien commandant supérieur des forces armées aux Antilles, et Virginie Saliou, docteur en sciences politiques, capitaine de frégate de réserve et chercheuse à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Ils expliquent comment la France sécurise ses 9,63 millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive (ZEE). Virginie Saliou rappelle qu’en vertu de la convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982, ratifiée par la France en 1996, l’État côtier dispose de droits souverains sur les ressources de la colonne d’eau, du sol et du sous-sol marin jusqu’à 200 milles nautiques. Défendre la ZEE, dit-elle, c’est protéger ces ressources contre les pillages, qu’il s’agisse de pêche, de ressources génétiques marines ou de minerais critiques, lutter contre les navires pollueurs et empêcher les campagnes océanographiques illégales. Pour Jean Hausermann, le premier défi est la dispersion géographique : ces espaces sont menacés par la pêche illégale et les trafics (stupéfiants, armes, êtres humains), par des pressions géopolitiques, notamment la montée en puissance de la Chine dans le Pacifique, et par des contestations de souveraineté comme celle de Madagascar sur les îles Éparses. Il décrit l’organisation de l’action de l’État en mer (AEM) outre-mer : un délégué du gouvernement, équivalent du préfet maritime en métropole, assisté d’un commandant de zone maritime, coordonne la Marine nationale, la douane, la gendarmerie maritime et les affaires maritimes. Virginie Saliou résume ce modèle : la France n’a pas de corps de garde-côtes mais une « fonction garde-côte », et la Marine nationale, duale, agit dans un « continuum sécuritaire » où un pêcheur illégal peut ouvrir le feu et un accident de navigation masquer une attaque terroriste. Selon elle, 97 % des espaces maritimes français sont ultramarins, ce qui fait de la France la voisine par la mer d’une trentaine d’États, et 90 % de ces espaces se situent en Indo-Pacifique. Les attaques dans les détroits, comme en mer Rouge, poussent les flottes commerciales vers la haute mer, où des îles comme La Réunion deviennent des points d’appui. Jean Hausermann détaille la réponse : une présence navale permanente de patrouilleurs et de frégates de surveillance, renforcée par des avions de surveillance maritime, des bâtiments amphibies, parfois des sous-marins nucléaires d’attaque ou le groupe aéronaval, des coopérations régionales avec l’ASEAN, l’Australie ou l’Inde, des patrouilles partagées avec l’Afrique du Sud pour les terres australes, et près de 1 000 soldats supplémentaires outre-mer d’ici 2030. Virginie Saliou cite l’interception en 2013 d’un navire singapourien qui menait une prospection pétrolière sans autorisation autour des îles Éparses, et l’objectif de 24 % d’espaces maritimes protégés en 2025.
Pour la suite, la chercheuse plaide pour des navires, des drones et une surveillance spatiale complémentaires, et pour « penser la mer pour cet espace autre qu’elle est » plutôt que d’y projeter des logiques terrestres. L’amiral insiste sur la résilience des outre-mer face à des cyclones plus violents et sur l’appui mutuel des territoires ultramarins entre eux.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Convention des Nations unies sur le droit de la mer : texte de 1982, ratifié par la France en 1996, qui fonde les droits sur la ZEE
- Action de l’État en mer (AEM) : coordination interministérielle des administrations agissant en mer, sous l’autorité du préfet maritime ou du délégué du gouvernement outre-mer
- Service hydrographique et océanographique de la Marine nationale : calcule la surface des espaces maritimes français
- Stratégie de sécurisation des espaces maritimes : établie en 2015, révisée en 2019, avec une attention particulière aux outre-mer
- Loi de programmation militaire 2024-2030 : renforcement des moyens d’intervention et de surveillance outre-mer
- Revue nationale stratégique actualisée en 2025 : appelle à une attention particulière aux territoires ultramarins
- Îles Éparses : objet d’une contestation de souveraineté de Madagascar et théâtre d’une interception en 2013
Au fil de l’épisode
- 00:00:28 : la France, deuxième espace maritime du monde
- 00:02:02 : ce que recouvre la ZEE et ce qu’il faut y protéger
- 00:03:30 : dispersion géographique, criminalité et pressions géopolitiques
- 00:04:50 : l’action de l’État en mer outre-mer et le rôle du délégué du gouvernement
- 00:05:56 : une fonction garde-côte et une Marine nationale duale
- 00:06:58 : les outre-mer dans la stratégie de défense nationale
- 00:08:26 : l’Indo-Pacifique et les nouvelles routes maritimes
- 00:09:45 : les renforts prévus d’ici 2030
- 00:10:22 : présence navale, coopérations régionales et surveillance
- 00:11:44 : le droit comme arme et la protection du milieu marin
- 00:12:45 : penser la mer autrement et maritimiser la défense
- 00:13:45 : cyclones, résilience et appui mutuel des territoires
FAQ
Qu’est-ce que la France doit protéger dans sa zone économique exclusive ?
Selon Virginie Saliou, chercheuse à l’IRSEM, la France doit protéger les ressources de la colonne d’eau, du sol et du sous-sol marin jusqu’à 200 milles nautiques : poissons, ressources génétiques marines et minerais critiques. Elle lutte aussi contre les navires pollueurs et empêche les campagnes océanographiques menées sans autorisation dans ses eaux.
Pourquoi la France n’a-t-elle pas de garde-côtes ?
La France a choisi une fonction garde-côte plutôt qu’un corps dédié, explique Virginie Saliou. L’action de l’État en mer coordonne les moyens de toutes les administrations, Marine nationale, douane, gendarmerie maritime et affaires maritimes, sous une autorité unique, le préfet maritime en métropole ou le délégué du gouvernement outre-mer.
Quel est le poids des outre-mer dans les espaces maritimes français ?
D’après Virginie Saliou, 97 % des espaces maritimes français sont ultramarins et 90 % se situent en Indo-Pacifique. La France est ainsi voisine par la mer d’une trentaine d’États. Jean Hausermann voit dans ces territoires des « vigies avancées » qui raccourcissent les délais d’intervention sur presque tout le globe.
Comment la Marine nationale surveille-t-elle une zone aussi étendue ?
Jean Hausermann décrit une présence permanente de patrouilleurs et de frégates de surveillance, renforcée par des avions de surveillance maritime, des bâtiments amphibies, parfois des sous-marins nucléaires d’attaque et le groupe aéronaval. S’y ajoutent des bases navales outre-mer, des coopérations régionales et des satellites, drones et radars côtiers.
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