
Le général Vincent Desportes, ancien directeur de l'École de guerre, répond à Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, sur la guerre en Ukraine et la place de l'Europe. Pour lui, les Européens n'ont jamais défini leurs buts de guerre, restent dépendants de l'OTAN et d'un allié américain qui se désengage, et doivent enfin « devenir stratèges ». Il défend une position tranchée : montrer à la Russie une détermination réelle, jusqu'au risque d'un affrontement aérien direct.
Une guerre sans buts de guerre
Dans « Comprendre le monde », Pascal Boniface, directeur de l’IRIS, reçoit le général Vincent Desportes, ancien directeur de l’École de guerre, pour évaluer la guerre en Ukraine et la position de l’Europe. Le général décrit une impasse militaire qui pourrait se rompre à tout moment : selon lui, Vladimir Poutine n’a aucune raison d’arrêter tant que le bénéfice attendu dépasse le coût, et la Russie peut, d’après les économistes qu’il cite, poursuivre l’effort de guerre encore un an à un an et demi. L’Ukraine tient, mais sans la profondeur stratégique industrielle et humaine de la Russie, 30 millions d’habitants face à 140 millions, dans une guerre qui reste « une guerre d’hommes ». Son reproche principal vise les Européens : depuis le 24 février 2022, ils n’ont jamais défini de buts de guerre communs, et « s’il n’y a pas de but commun, il ne peut pas y avoir de stratégie ». Résultat, l’Europe reste en réaction, alors qu’elle est globalement plus puissante que la Russie.
Il juge que Donald Trump, qu’il décrit comme intelligent mais sans pensée de long terme, ne considère pas l’Ukraine comme son problème, et que ce désengagement fragilise un monde régulé, jusqu’à poser la question de Taïwan.
Sortir de la vassalité
Le général Vincent Desportes, qui dit avoir toujours écrit que l’OTAN était un danger pour l’Europe, estime que le désengagement américain était prévisible et irréversible ; il le compare à l’écartement des plaques tectoniques qu’il a observé en Islande. Il regrette que l’OTAN ait été conservée après 1989 et voit dans son élargissement l’une des causes non négligeables du conflit. Pour lui, l’Europe vit dans une position de vassalité confortable, et il faudrait porter le budget de défense à au moins 3 %, ce qui imposera des choix difficiles. Il va plus loin : face aux drones russes envoyés au-dessus de l’Europe, il plaide pour un « bouclier du ciel » au-dessus de l’Ukraine, assuré par des avions européens pilotés par des Européens, quitte à prendre le risque d’un affrontement direct. Pascal Boniface souligne le risque d’escalade ; le général répond par les années 1930 et Munich : « si tu veux éviter la guerre, tu expliques à l’autre que tu es prêt à le faire ».
Il pointe enfin deux failles : l’absence de missiles conventionnels à portée intermédiaire et l’absence de défense contre une attaque massive de drones sur les villes européennes.
Pour aller plus loin
- Face à Trump, que veut Poutine ? Avec Arnaud Dubien
- À quoi joue Vladimir Poutine avec Donald Trump ? Avec Jean de Gliniasty
- Face à Trump, l’Europe doit résister, par Pascal Boniface
- Le monde occidental est mort, mais l’Europe l’ignore, par Pascal Boniface
- « La fin de l’espace post-soviétique ? », La Revue internationale et stratégique n°135
- Le programme Europe, stratégie, sécurité de l’IRIS
- Pascal Boniface sur Twitter
Les références de l’épisode
- « Visez le sommet. Pour réussir, devenez stratège » (Denoël, 2022) : le livre coécrit par le général Vincent Desportes.
- L’École de guerre : l’institution que le général a dirigée.
- L’OTAN : l’alliance dont il critique la dépendance qu’elle crée pour l’Europe.
- Les accords de Munich : invoqués pour illustrer le coût de la faiblesse face à un agresseur.
- La ligne Maginot : citée comme symbole d’une armée seulement défensive dans les années 1930.
- Le bouclier du ciel : le projet de protection aérienne de l’Ukraine qu’il soutient.
Au fil de l’épisode
- 00:00:39 : une impasse militaire qui peut se rompre
- 00:01:33 : pourquoi Vladimir Poutine n’a pas de raison d’arrêter
- 00:02:37 : la profondeur stratégique de la Russie face à l’Ukraine
- 00:04:02 : une industrie d’armement russe à plein régime
- 00:04:58 : l’intérêt des Européens à la fin de la guerre
- 00:05:29 : l’absence de buts de guerre européens
- 00:07:14 : Donald Trump, une pensée de court terme
- 00:08:59 : le risque sur Taïwan
- 00:10:19 : l’Europe en position de vassalité
- 00:11:16 : l’OTAN, un danger pour l’Europe
- 00:12:57 : l’image des plaques qui s’écartent en Islande
- 00:14:34 : l’élargissement de l’OTAN et les causes du conflit
- 00:15:24 : 3 % pour la défense et des choix budgétaires difficiles
- 00:15:58 : autonomie industrielle et achats d’armement européens
- 00:16:51 : les drones russes et la nécessité de fermeté
- 00:18:14 : un bouclier aérien pour l’Ukraine
- 00:20:24 : les leçons de Munich
- 00:22:15 : le risque d’escalade
- 00:24:29 : un temps stratégique court pour gagner en autonomie
- 00:26:25 : le trou des missiles à portée intermédiaire
- 00:27:43 : la menace d’une attaque massive de drones
FAQ
Qui est Vincent Desportes ?
Le général Vincent Desportes est l’ancien directeur de l’École de guerre et un spécialiste des affaires stratégiques et militaires. Il est le coauteur de « Visez le sommet. Pour réussir, devenez stratège » (Denoël, 2022). Il analyse ici, avec Pascal Boniface, la position de l’Europe face à la guerre en Ukraine.
Pourquoi le général Vincent Desportes estime-t-il que l’Europe n’a pas de stratégie en Ukraine ?
Selon lui, depuis le 24 février 2022, les Européens n’ont jamais défini de buts de guerre communs. Or sans but commun, il ne peut pas y avoir de stratégie. L’Europe reste donc en réaction, avec des décisions peu coordonnées, alors qu’elle est globalement plus puissante que la Russie.
Que reproche le général Vincent Desportes à l’OTAN ?
Il considère que l’OTAN a rendu l’Europe dépendante des États-Unis pour conduire la guerre, alors que le désengagement américain était, selon lui, prévisible et irréversible. Il regrette que l’alliance ait été conservée après 1989 et voit dans son élargissement l’une des causes du conflit.
Que propose le général Vincent Desportes face à la Russie ?
Il plaide pour que l’Europe montre physiquement sa détermination, notamment par un bouclier aérien au-dessus de l’Ukraine assuré par des avions européens, quitte à risquer un affrontement direct. Il appelle aussi à combler rapidement le manque de missiles conventionnels à portée intermédiaire et de défense contre les drones.
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