
Dimitri Minic, chercheur au centre Russie/Eurasie de l'Ifri, a étudié trente ans de doctrine nucléaire russe à partir des écrits militaires publics. Dans Le Collimateur, il explique à Alexandre Jubelin pourquoi Moscou a renoncé au non-emploi en premier dès les années 1990. Il montre aussi comment la guerre en Ukraine a mis en échec la dissuasion stratégique russe, ce que change la doctrine de 2024, et pourquoi le seuil d'emploi reste, selon lui, très élevé.
De l’égalisateur nucléaire à la dissuasion stratégique
Dimitri Minic, chercheur au centre Russie/Eurasie de l’Institut français des relations internationales (Ifri), revient dans Le Collimateur, au micro d’Alexandre Jubelin, sur trente ans de dissuasion nucléaire russe. Son point de départ : à la fin de la guerre froide, le rapport de forces conventionnel s’inverse. Selon lui, trois facteurs poussent alors les théoriciens militaires russes à rompre avec deux tabous soviétiques, le non-emploi en premier et le refus de croire à une guerre nucléaire limitée : l’affaiblissement des forces conventionnelles, la puissance perçue des armes de précision occidentales et la lecture de la littérature stratégique occidentale. L’arme nucléaire devient un « égalisateur ». Le chercheur montre que cette inflexion commence dès 1992 et 1993, et invite à relativiser la place du Kosovo en 1999 dans ce tournant. Au cœur de la réflexion russe s’installe l’idée d’une frappe nucléaire limitée et démonstrative destinée à contraindre l’adversaire à la désescalade, une stratégie de coercition qui repose, selon lui, sur un biais culturaliste : l’Occident serait psychologiquement trop faible pour encaisser une telle frappe.
Il souligne une constante : les Russes « ne veulent pas mourir dans une apocalypse nucléaire » et leur pratique de la dissuasion est bien moins erratique qu’on ne le croit en France.
Un seuil qui monte et descend avec la confiance russe
Dimitri Minic décrit une corrélation entre le seuil d’emploi déclaré et la perception que la Russie a de ses propres forces. Les doctrines de 1993, 1997, 2000 et 2003 abaissent ce seuil, à une époque de faiblesse conventionnelle. À partir de 2010, avec la remontée des forces russes et l’investissement dans les missiles de croisière et les armes de haute précision, le seuil remonte : on parle alors de menace contre l’existence même de l’État. Il a retrouvé, presque au mot près, dans des écrits de militaires russes des années 1990 les formulations reprises ensuite dans les doctrines officielles. Dans le même temps, la dissuasion nucléaire s’élargit en « dissuasion stratégique », qui intègre les armes conventionnelles modernes et des moyens non militaires et subversifs. Pour le chercheur, c’est la traduction d’une pensée du contournement de la lutte armée : atteindre des objectifs politiques décisifs sans affrontement direct.
La guerre en Ukraine, en 2022, révèle selon lui l’échec de cette dissuasion stratégique, en tant que concept comme en tant que système.
Ukraine, doctrine de 2024 et contexte trumpien
Le chercheur détaille les failles mises au jour par la guerre : le tir du missile Kinjal en mars 2022 n’a pas fait plier l’Ukraine, les plateformes de lancement russes se sont révélées vulnérables et les missiles modernes souvent interceptés. Le signalement nucléaire russe, très agressif dans les mots, n’a empêché ni l’aide occidentale, ni le réarmement de l’Ukraine, ni les sanctions. Pour recrédibiliser cette dissuasion, Moscou répond à partir de 2023 par des actes : révocation du traité New Start après l’annonce de livraisons de chars, transfert d’armes nucléaires en Biélorussie, exercice nucléaire tactique en mai 2024, tir du missile Orechnik. La doctrine nucléaire publiée fin 2024 élargit les conditions d’emploi et vise les guerres par procuration menées par des États non dotés soutenus par des puissances nucléaires. Dimitri Minic y voit un abaissement déclaré du seuil, mais pas une hausse du risque d’emploi en Ukraine. Il analyse enfin l’effet de la politique de Donald Trump, qui selon lui a désinhibé la dissuasion conventionnelle russe.
Sa conclusion : le seuil nucléaire russe reste très élevé, et il faudrait une accumulation de conditions aujourd’hui improbables pour que Moscou envisage un emploi.
Pour aller plus loin
- Le Collimateur : Dimitri Minic sur son livre
- Le Collimateur : Dimitri Minic sur la diplomatie poutinienne
- Le Collimateur : l’émission avec Bruno Tertrais
- L’article de Dimitri Minic dans Les Champs de Mars
- L’étude de l’Ifri sur la dissuasion nucléaire russe à l’épreuve de la guerre en Ukraine
- L’article de Karaganov
Les références de l’épisode
- « Pensée et culture stratégiques russes. Du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine », Dimitri Minic (Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2023) : le livre tiré de sa thèse, annoncé en format poche.
- « Dissuasion nucléaire et dissuasion stratégique russes : théorie, doctrine, pratique et perspectives (1993-2024) », Les Champs de Mars : l’article du chercheur sur lequel s’appuie l’entretien.
- Karaganov : expert proche du Kremlin, auteur d’un article de 2023 appelant à une frappe nucléaire préventive en Europe, analysé comme symptôme d’une frustration russe.
- Traité New Start : traité de maîtrise des armements stratégiques révoqué par la Russie en réponse à l’aide militaire occidentale.
- Kosovo, 1999 : l’opération de l’OTAN, dont le chercheur relativise le rôle dans l’évolution de la doctrine russe.
- Koursk : l’incursion ukrainienne en territoire russe, qui n’a pas entraîné de réponse nucléaire.
Au fil de l’épisode
- 00:01:36 : présentation de Dimitri Minic et des idées reçues sur l’irrationalité russe
- 00:04:40 : la fin de la guerre froide et l’inversion du rapport de forces conventionnel
- 00:05:02 : les deux tabous soviétiques et l’abandon du non-emploi en premier
- 00:10:29 : une inflexion dès 1992 et 1993, le Kosovo relativisé
- 00:12:50 : la frappe nucléaire limitée et démonstrative de désescalade
- 00:14:47 : le biais culturaliste sur la faiblesse psychologique de l’Occident
- 00:19:27 : la doctrine militaire de 1993 et l’exigence de clarté
- 00:20:56 : un seuil qui varie avec la perception des forces russes
- 00:25:22 : de la dissuasion nucléaire à la dissuasion stratégique
- 00:28:08 : la place des missiles de croisière et des armes de haute précision
- 00:33:25 : 2022, l’échec de la dissuasion stratégique russe
- 00:37:36 : le tir du Kinjal pendant les négociations
- 00:41:14 : la vulnérabilité des plateformes de lancement
- 00:47:14 : une rhétorique agressive, des mesures prudentes
- 00:56:42 : Karaganov et la perte de crédibilité de la dissuasion
- 01:00:16 : New Start, Biélorussie, exercices et tir de l’Orechnik
- 01:07:12 : la nouvelle doctrine nucléaire de 2024
- 01:12:34 : le contexte trumpien
- 01:25:15 : un seuil qui demeure très élevé
- 01:30:38 : à quoi ressemblerait une montée vers l’emploi
FAQ
Qui est Dimitri Minic ?
Dimitri Minic est chercheur au centre Russie/Eurasie de l’Ifri. Il est l’auteur de « Pensée et culture stratégiques russes. Du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine », paru en 2023 aux Editions de la Maison des sciences de l’homme, et d’un article et d’une étude sur la dissuasion nucléaire et stratégique russe depuis 1993.
Qu’est-ce que la dissuasion stratégique russe ?
Selon Dimitri Minic, c’est un système qui associe les armes nucléaires, les armes conventionnelles modernes de haute précision et des moyens non militaires et subversifs. Pensée comme une stratégie de coercition offensive, elle doit permettre à la Russie d’atteindre ses objectifs politiques en évitant une confrontation armée directe. La guerre en Ukraine en a montré les limites.
Pourquoi la Russie a-t-elle renoncé au non-emploi en premier ?
D’après le chercheur, à la fin de la guerre froide, la Russie devient inférieure à l’Occident sur le plan conventionnel. Pour dissuader une attaque conventionnelle qu’elle ne pourrait pas arrêter, elle doit pouvoir employer l’arme nucléaire en premier. L’arme nucléaire sert alors d’égalisateur, et la réflexion s’oriente vers une frappe limitée et démonstrative.
Que change la doctrine nucléaire russe de 2024 ?
Elle élargit les conditions d’emploi et les cibles possibles, en abandonnant la formule de menace contre l’existence même de l’État. Elle vise les conflits avec des États non dotés soutenus par des puissances nucléaires. Pour Dimitri Minic, c’est un abaissement déclaré du seuil, mais pas une hausse du risque d’emploi dans la guerre en Ukraine.
La Russie pourrait-elle utiliser l’arme nucléaire en Ukraine ?
Dimitri Minic juge cette hypothèse très improbable. Il faudrait, selon lui, que la Russie soit en passe de perdre la guerre sur le plan conventionnel, que l’Ukraine reprenne la Crimée, menace d’envahir la Russie et vise un changement de régime. Avant tout emploi, Moscou prendrait des mesures visibles, comme un essai nucléaire ou une mise en alerte des forces.
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