
Le lieutenant-colonel Laurent Nerich, de l'Observatoire des conflits du Commandement du combat futur de l'armée de Terre, présente une note de l'Observatoire sur l'intelligence artificielle dans les drones ukrainiens. Au micro d'Alexandre Jubelin, il décrit ce que l'on observe vraiment sur le front : des drones qui naviguent malgré le brouillage, terminent seuls leurs derniers mètres ou reconnaissent des véhicules. Loin du robot tueur, il parle de coûts, de contre-mesures, de rétro-ingénierie et de la ligne éthique que les Ukrainiens disent ne pas avoir franchie.
Trois usages de l’IA sur les drones ukrainiens
Le lieutenant-colonel Laurent Nerich, de l’Observatoire des conflits du Commandement du combat futur (CCF) de l’armée de Terre, présente à Alexandre Jubelin une note consacrée à l’intelligence artificielle embarquée sur les drones en Ukraine. Selon lui, les Ukrainiens expérimentent ces solutions depuis le début du conflit, car les drones sont l’effort principal de leur base industrielle et technologique de défense (BITD), mais c’est en 2025 qu’elles deviennent matures et passent à l’échelle, notamment par la plateforme Brave1. Il distingue trois usages. La navigation d’abord, quand le brouillage et le leurrage des signaux GPS (le spoofing) coupent le drone de son pilote : une centrale inertielle et une carte embarquée, ou une caméra qui compare le terrain à une carte des reliefs, lui permettent de se recaler seul, « comme un copilote de rallye ». Le guidage terminal ensuite, réponse aux brouilleurs installés sur les véhicules qui font tomber la munition à quelques mètres de sa cible : le pilote garde la main, et l’IA prend le relais sur les dernières dizaines de mètres, quand le contact est perdu. La reconnaissance enfin, qui compte fantassins et véhicules et sait identifier ces derniers, avec des outils nés selon lui dans le civil, pour reconnaître des poissons en plongée sous-marine. L’officier souligne que l’image du robot tueur qui choisit seul ses cibles ne correspond pas à ce qu’on observe aujourd’hui sur le front.
Il revient aussi sur le coût de ces modules, la dialectique des contre-mesures entre Russes et Ukrainiens, les limites éthiques et la crainte de la rétro-ingénierie.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Observatoire des conflits : cellule du Commandement du combat futur de l’armée de Terre qui publie des notes d’analyse, dont celle discutée dans l’épisode.
- Commandement du combat futur (CCF) : commandement de l’armée de Terre auquel appartient l’invité.
- Brave1 : plateforme ukrainienne qui permet de passer à l’échelle les solutions expérimentées par certaines brigades.
- Institut géographique national (IGN) : l’invité évoque ses échanges avec l’armée de Terre et le CCF sur les cartes nécessaires à la navigation visuelle des drones.
- SALIA : terme employé en France pour désigner les systèmes intégrant de l’autonomie sans être complètement autonomes, avec la maîtrise de l’ouverture du feu comme ligne rouge.
Au fil de l’épisode
- 00:02:03 : depuis quand l’intelligence artificielle apparaît dans les drones ukrainiens et l’accélération de 2025
- 00:03:20 : les trois grands usages de l’IA sur les drones
- 00:03:46 : la navigation autonome malgré le brouillage et le spoofing, centrale inertielle et reconnaissance visuelle
- 00:06:27 : les frappes ukrainiennes dans la profondeur du territoire russe
- 00:07:17 : le guidage terminal face aux brouilleurs de zone et aux brouilleurs de véhicule
- 00:09:17 : le mythe du robot tueur et le rôle du pilote
- 00:10:06 : la reconnaissance et l’identification de cibles, une technologie venue du civil
- 00:12:05 : ce qui distingue un drone équipé d’IA et la question du coût
- 00:13:48 : l’écosystème ukrainien des start-up et les fonds gouvernementaux
- 00:14:47 : contre-mesures et cycles d’adaptation entre Russes et Ukrainiens
- 00:16:13 : les limites éthiques à l’autonomie complète des drones
- 00:18:13 : les capacités russes et la crainte de la rétro-ingénierie
- 00:19:29 : l’attrition, objectif stratégique numéro un de l’Ukraine
FAQ
Comment l’intelligence artificielle aide-t-elle les drones ukrainiens à naviguer sous brouillage ?
Selon le lieutenant-colonel Laurent Nerich, deux solutions coexistent. La première associe une centrale inertielle, qui mesure la trajectoire parcourue, à une carte embarquée. La seconde repose sur une caméra : l’image du terrain est comparée à une carte des reliefs à bord, ce qui permet au drone de se repérer sans signal GPS ni liaison avec son pilote.
Qu’est-ce que le guidage terminal par IA d’un drone ?
C’est l’usage de l’IA sur les dernières dizaines de mètres avant la cible. Les brouilleurs installés sur les véhicules coupent le contact entre le pilote et le drone au dernier moment, ce qui suffit souvent à faire tomber la munition à côté. L’IA prend alors le relais pour terminer la trajectoire, le pilote ayant conduit le drone jusque-là.
L’Ukraine utilise-t-elle des drones complètement autonomes ?
D’après ce que les Ukrainiens ont déclaré à l’invité, ils n’auraient pas encore employé de drones chassant seuls dans une zone avec ouverture du feu sans humain dans la boucle. L’officier juge la chose techniquement atteignable et rapporte qu’un officier ukrainien ne l’exclut pas en cas d’offensive russe majeure menaçant un objectif clé.
Pourquoi les drones équipés d’IA ne sont-ils pas généralisés ?
Un drone optimisé coûte, selon l’invité, une fois et demie à deux fois le prix d’un drone classique. La question est donc de choisir entre dix drones classiques, dont une partie n’atteindra pas sa cible, et cinq drones optimisés. Ce dosage se décide à l’échelle globale, par le gouvernement et les forces armées ukrainiennes.
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