
Samantha de Bendern, chercheuse à Chatham House, spécialiste des relations entre la Russie et l'Occident et ancienne de l'OTAN et de la Commission européenne, est l'invitée de « Classé Secret Défense ». Elle décrit ce que la doctrine russe appelle la « guerre de nouvelle génération » : ingérences électorales, désinformation, sabotages de plus en plus dangereux. Elle explique pourquoi le doute sur l'engagement américain affaiblit l'OTAN, le rôle de la Chine, et le scénario qu'elle juge le plus probable : un incident sous faux drapeau.
Une guerre de nouvelle génération
Dans cet entretien de « Classé Secret Défense », Samantha de Bendern, chercheuse franco-britannique à Chatham House, qui a travaillé à l’OTAN à Bruxelles, pour la Commission européenne à Moscou et pour une société de renseignement privé au Royaume-Uni, analyse les opérations russes contre l’Europe. Elle refuse l’expression « guerre hybride » et lui préfère le terme russe de « guerre de nouvelle génération », qui réunit dans la doctrine militaire russe la guerre classique, la désinformation, le sabotage et l’ingérence électorale. Elle conclut que la Russie « est en guerre avec nous ». L’ingérence, explique-t-elle, ne vise pas à faire aimer la Russie mais à créer le chaos et la polarisation. Elle cite une enquête de Politico selon laquelle le parti estonien EKRE, très dur envers les russophones, aurait reçu un soutien financier et logistique de Wagner. Depuis 2022, les opérations se multiplient et prennent plus de risques, jusqu’à pouvoir tuer : elle évoque les colis incendiaires découverts en 2024 à Leipzig et à Varsovie, dont les poseurs, recrutés pour quelques milliers de dollars, ont été reliés par les enquêteurs au renseignement militaire russe, et un incident de drones explosifs à Leipzig en août. Elle parle à ce propos de terrorisme commandité par un État, et rappelle que l’OTAN n’a invoqué son article 5 qu’une fois, après les attentats du 11 septembre 2001. Cet article, précise-t-elle, exige le consensus des alliés et n’entraîne aucune riposte militaire automatique. Elle décrit aussi les autres outils de l’influence russe : financement d’ONG, faux sites de journaux, faux profils, financement de partis, reprise du vocabulaire de la propagande russe sur les « valeurs traditionnelles ».
Elle compare la polarisation qu’elle observe en France avant 2027 à ce qu’elle a vécu au Royaume-Uni pendant la campagne du Brexit.
L’OTAN, la mémoire et le doute américain
Samantha de Bendern raconte qu’au début des années 2000, la priorité à l’OTAN était d’améliorer les relations avec la Russie et de ne pas trop donner à l’Ukraine. Elle explique la différence de perception entre la France ou le Portugal et les États baltes ou la Pologne par la mémoire de l’occupation soviétique, qui fait de la Russie, pour un Estonien, « l’ennemi d’aujourd’hui ». La vraie menace, selon elle, n’est pas celle de chars dans Paris, mais celle d’une attaque contre un allié à laquelle l’OTAN ne répondrait pas : l’architecture de sécurité européenne s’effondrerait et la France devrait dépenser bien davantage pour sa défense. Elle juge l’Alliance renforcée par l’adhésion de la Finlande et de la Suède et la hausse des budgets, mais affaiblie psychologiquement par le retour de Donald Trump : le simple fait de se demander si les États-Unis viendraient en aide est déjà un affaiblissement, d’où les débats sur une dissuasion européenne. Elle estime que la guerre en Ukraine ne pourra pas durer très longtemps sans un changement du niveau d’aide, relève l’usure de la population et de l’économie russes, et cite un article de The Economist selon lequel Vladimir Poutine craindrait pour sa vie si la guerre tournait mal. Elle prévient qu’« il y a pire que Poutine » : une partie de l’opposition intérieure réclame une mobilisation totale et l’usage d’une arme nucléaire tactique.
Pour elle, les six prochains mois seront déterminants.
Faux drapeau, Chine et nucléaire
Elle défend le projet Sky Shield, une protection d’une partie du ciel ukrainien par des avions de l’OTAN contre les drones et les missiles, mais juge le scénario le plus probable celui d’un incident sous faux drapeau : un drone ukrainien dévié par la guerre électronique russe vers un pays de l’OTAN, l’Estonie par exemple, puis retourné contre une cible en Russie, ce qui servirait de prétexte à une riposte. Elle rappelle que des incursions de drones ont lieu presque chaque jour au-dessus des pays baltes. Sans la Chine, ajoute-t-elle, la Russie ne pourrait pas poursuivre la guerre, mais la Chine et l’Inde auraient aussi fait pression fin 2022 pour empêcher l’usage d’une arme nucléaire tactique autour de Kherson. Elle explique qu’aucune arme nucléaire n’est vraiment « tactique », car son emploi aurait toujours un effet stratégique, d’où le besoin d’une dissuasion conventionnelle crédible. Elle s’inquiète enfin d’une corrosion lente des libertés, notamment de la presse, et dit craindre aujourd’hui de se rendre aux États-Unis. Son plus grand reproche aux Européens : accorder à la Russie le bénéfice du doute.
Son dernier message porte sur l’information : vérifier ses sources, car la désinformation est selon elle « beaucoup plus dangereuse qu’une bombe ».
Les références de l’épisode
- Chatham House : l’institut de recherche britannique où travaille Samantha de Bendern.
- Article 5 du traité de l’Atlantique Nord : la clause de défense collective, invoquée une seule fois, après le 11 septembre 2001.
- Ghostwriter : l’étude sur les campagnes de cyberattaques et de désinformation dans les pays baltes et en Europe de l’Est.
- EKRE : le parti estonien dont une enquête de Politico décrit les liens présumés avec Wagner.
- Wagner : l’armée privée russe citée dans l’enquête de Politico.
- The Economist : le journal dont un article rapporte les craintes de Vladimir Poutine sur l’issue de la guerre.
- Sky Shield : le projet de protection d’une partie du ciel ukrainien par des avions de l’OTAN.
- « Le Mage du Kremlin », Giuliano da Empoli : le livre qui met en scène l’idéologue Vladislav Sourkov, cité en conclusion.
- Vladislav Sourkov : l’ancien conseiller de Vladimir Poutine, cité en conclusion.
Au fil de l’épisode
- 00:01:13 : présentation de Samantha de Bendern, de l’OTAN à Chatham House
- 00:02:45 : la « guerre de nouvelle génération » dans la doctrine russe
- 00:04:07 : du Brexit à la France de 2027, la polarisation
- 00:05:02 : le parti estonien EKRE et Wagner
- 00:06:39 : des sabotages de plus en plus risqués
- 00:08:46 : terrorisme d’État et article 5 de l’OTAN
- 00:10:38 : l’OTAN, la Russie et l’Ukraine au début des années 2000
- 00:13:48 : ONG, faux sites, faux profils et financement de partis
- 00:18:48 : les empoisonnements au Royaume-Uni
- 00:21:34 : la Russie vue par les chaînes d’information françaises
- 00:25:57 : pourquoi les pays baltes et la Pologne voient la Russie autrement
- 00:30:01 : une OTAN renforcée mais affaiblie psychologiquement
- 00:33:22 : combien de temps peut durer la guerre en Ukraine
- 00:36:42 : il y a pire que Poutine
- 00:39:15 : Sky Shield et le scénario du faux drapeau
- 00:42:11 : le rôle de la Chine
- 00:43:44 : qu’est-ce qu’une arme nucléaire tactique
- 00:47:52 : la corrosion lente des libertés
- 00:50:51 : vérifier ses sources face à la désinformation
FAQ
Qui est Samantha de Bendern ?
Samantha de Bendern est une chercheuse franco-britannique de Chatham House, spécialiste des relations entre la Russie et l’Occident. Elle a travaillé à l’OTAN à Bruxelles sur les relations avec la Russie et l’Ukraine, pour la Commission européenne à Moscou et pour une société britannique de renseignement privé, et intervient régulièrement à la télévision française depuis 2022.
Qu’est-ce que la « guerre de nouvelle génération » ?
C’est le terme de la doctrine militaire russe que Samantha de Bendern préfère à « guerre hybride ». Il associe la guerre classique à d’autres moyens de soumettre l’adversaire : désinformation, sabotage, ingérence électorale. Selon elle, la doctrine russe range même dans un même article le recours à l’arme atomique et le recours aux ingérences et aux sabotages.
Que prévoit l’article 5 de l’OTAN ?
Il pose qu’une attaque contre un allié est une attaque contre tous. Samantha de Bendern rappelle qu’il exige le consensus de tous les membres et n’entraîne aucune riposte militaire automatique : la réponse peut aller d’une simple déclaration à des frappes. Il n’a été invoqué qu’une fois, après les attentats du 11 septembre 2001.
Qu’est-ce qu’un incident sous faux drapeau selon Samantha de Bendern ?
C’est une attaque organisée par un État qui en fait accuser un autre. Elle juge plausible qu’un drone ukrainien, dévié par la guerre électronique russe vers l’Estonie, soit renvoyé contre une cible en Russie, ce qui permettrait à Moscou d’accuser un pays de l’OTAN et de justifier une riposte.
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