
Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique et spécialiste des questions nucléaires, répond aux questions de Classé Secret Défense à l'occasion de son livre « Géopolitique de comptoir ». De Taïwan au programme nucléaire iranien, de l'imprévisibilité de Donald Trump à l'avenir de l'OTAN, il passe en revue les crises du moment. Il explique aussi comment fonctionne réellement la dissuasion nucléaire, pourquoi il ne croit pas aux armes « tactiques » et pourquoi, selon lui, le monde n'est pas plus instable qu'il y a trente ans.
Un tour du monde des crises
Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique, est reçu dans Classé Secret Défense pour son livre « Géopolitique de comptoir », qui confronte aux faits les idées reçues entendues « depuis les plateaux de télévision jusqu’au comptoir du bar ». Sur Taïwan, il juge que c’est le risque le plus lourd de conséquences pour l’économie mondiale, mais ne croit pas que Xi Jinping décide « demain » d’envahir l’île : les purges répétées dans l’armée chinoise, l’interdépendance économique avec les États-Unis et la dissuasion nucléaire l’en retiennent, la grande inconnue restant l’attitude de Donald Trump. La Chine, explique-t-il, « aide » la Russie et l’Iran sans les « armer » : composants électroniques pour les missiles russes, produits chimiques utiles au combustible des missiles iraniens. Sur l’Iran, il rappelle que la communauté internationale ralentit le programme nucléaire depuis vingt-cinq ans, par la négociation, les sanctions et les sabotages, et s’interroge sur l’effet de la guerre de 2026 : pousser les gardiens de la Révolution à se lancer vers la bombe. Un Iran nucléaire inquiéterait Israël et l’Arabie saoudite et pourrait servir d’exemple à d’autres pays. Quant à Donald Trump, il lui reconnaît « une vision, des obsessions et une méthode », mais pas de stratégie au sens d’objectifs clairs et de moyens affectés.
Il estime que les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient « se termineront mal », parce qu’elles sont jugées existentielles par plusieurs acteurs et que chacun, ayant beaucoup investi, veut tenir. Pour lui, le monde ne traverse pas une transition : il revient à son état normal, la compétition des grandes puissances.
L’Europe, l’OTAN et la guerre de l’ombre
Selon Bruno Tertrais, l’Europe peut se défendre sans les États-Unis sans avoir à les remplacer « soldat pour soldat », mais le vrai défi est de persuader la Russie qu’elle en a la volonté. Il fixe trois priorités à l’OTAN : savoir agir ensemble si l’Amérique ne vient pas, se doter de davantage d’intercepteurs contre les missiles et les drones, et préparer l’hypothèse d’un retrait américain de l’Alliance. Il explique l’article 5 du traité de Washington par la devise des mousquetaires, en rappelant que chaque pays reste maître de sa réponse ; en Estonie, raconte-t-il, soldats français et britanniques sont pleinement engagés, ce qui n’est pas aussi sûr pour les Américains. La France joue selon lui déjà un rôle central : avec la Grande-Bretagne, c’est l’un des deux seuls pays européens à disposer de toute la panoplie militaire, d’une expérience du combat et de la dissuasion. Il s’attend à des opérations d’influence russes pendant la campagne présidentielle de 2027 et préfère au terme de « guerre hybride » celui de « guerre de l’ombre », tout en se méfiant du mot « guerre », qui évoque pour l’opinion des chars et des bombardiers.
La question clé, selon lui, est de savoir à quel moment une succession d’attaques sous le seuil de l’agression ouverte justifie une réponse militaire, un débat sur lequel tous les membres de l’OTAN ne seraient pas d’accord.
Ce que la dissuasion nucléaire n’est pas
Neuf pays possèdent l’arme nucléaire, rappelle Bruno Tertrais : les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, l’Inde, le Pakistan et Israël, qui n’ont pas signé le traité de non-prolifération, et la Corée du Nord, qui s’en est retirée. Il y voit un succès du régime de non-prolifération, que pourrait fragiliser un retrait de la protection américaine en Asie, notamment au Japon et en Corée du Sud. S’il devait y avoir un dixième pays, ce serait l’Iran. Il ne croit pas qu’il faille avoir peur d’une guerre nucléaire : chaque année renforce « la tradition de non-emploi », et la Chine aurait, selon lui, dit à la Russie de ne même pas y penser. La dissuasion est « un phénomène psychologique », plus proche du poker que des échecs, et il récuse la notion d’arme nucléaire « tactique » : tout emploi aurait un effet stratégique, c’est pourquoi la France considère depuis trente ans toutes ses armes nucléaires comme stratégiques. Il évoque l’initiative française proposant aux pays européens intéressés de contribuer à la dissuasion française et, en temps de crise, d’accueillir des éléments de forces stratégiques. Il livre enfin ce qu’il présente comme un « secret défense » : la destruction mutuelle assurée, censée être la clé de la guerre froide, « n’a jamais existé » comme équilibre parfait.
Il qualifie la période actuelle de « guerre tiède » entre deux familles de pays, autoritaires et libérales, et conclut que le monde n’est pas beaucoup plus instable qu’il y a trente ans.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Géopolitique de comptoir » : le nouveau livre de Bruno Tertrais, qui examine les idées reçues en géopolitique.
- La Fondation pour la Recherche Stratégique : institution dont Bruno Tertrais est directeur adjoint.
- L’article 5 du traité de Washington : clause de défense collective de l’OTAN.
- Le traité de non-prolifération : régime qui limite à neuf le nombre de pays dotés de l’arme nucléaire.
- La destruction mutuelle assurée (MAD) : notion que l’invité présente comme un mythe de la guerre froide.
- La coalition des volontaires : initiative française pour préparer un cessez-le-feu en Ukraine, selon l’invité.
Au fil de l’épisode
- 00:00:32 : un monde d’accumulation de crises
- 00:01:20 : Bruno Tertrais présente « Géopolitique de comptoir »
- 00:03:01 : la Chine va-t-elle envahir Taïwan ?
- 00:04:45 : le soutien chinois à la Russie et à l’Iran
- 00:06:02 : peut-on empêcher l’Iran d’avoir la bombe ?
- 00:08:50 : Donald Trump a-t-il une stratégie ?
- 00:10:56 : l’image des États-Unis peut-elle se rétablir ?
- 00:12:35 : comment finiront les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient
- 00:14:17 : un tournant géopolitique ou le retour à la normale ?
- 00:15:28 : l’Europe peut-elle se défendre sans les États-Unis ?
- 00:17:52 : les trois priorités de l’OTAN
- 00:19:14 : ce que garantit vraiment l’article 5
- 00:21:17 : le rôle de la France dans la sécurité européenne
- 00:23:01 : la présidentielle de 2027 et la défense
- 00:24:42 : les opérations d’influence russes en France
- 00:27:06 : la « guerre de l’ombre » avec la Russie
- 00:30:50 : comment neuf pays ont obtenu l’arme nucléaire
- 00:34:45 : le monde est-il plus dangereux qu’à l’époque de la guerre froide ?
- 00:37:17 : comment fonctionne la dissuasion nucléaire
- 00:38:08 : l’arme nucléaire « tactique », un abus de langage
- 00:40:57 : la France et la dissuasion européenne
- 00:43:57 : les risques majeurs à cinq ans
- 00:44:49 : secret défense et démocratie
- 00:47:50 : faut-il avoir peur d’une troisième guerre mondiale ?
- 00:49:28 : la « guerre tiède », nom de notre époque
FAQ
Qui est Bruno Tertrais ?
Bruno Tertrais est directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique et spécialiste des questions nucléaires et des rapports de force internationaux. Il cherche aussi à rendre la géopolitique accessible, notamment avec son livre « Géopolitique de comptoir », qui examine les idées reçues sur les grandes questions internationales.
Pourquoi Bruno Tertrais ne croit-il pas à une invasion imminente de Taïwan ?
Il avance trois raisons : les purges répétées dans l’armée chinoise, signe que Xi Jinping ne lui fait pas encore totalement confiance, l’interdépendance économique, technologique et financière entre la Chine et les États-Unis, et la dissuasion nucléaire, qui « fait réfléchir ». La grande inconnue reste, selon lui, la réaction de Donald Trump.
Qu’est-ce qu’une arme nucléaire tactique selon Bruno Tertrais ?
Pour lui, la notion n’a pas de définition solide : ni la puissance, ni l’usage sur le champ de bataille ne permettent de tracer une limite. Tout premier emploi de l’arme nucléaire depuis 1945 aurait un effet stratégique. C’est pourquoi la France considère depuis trente ans que toutes ses armes nucléaires sont stratégiques.
Que propose la France à ses voisins européens en matière de dissuasion ?
Selon Bruno Tertrais, la France a pris en début d’année une initiative qui ne consiste pas à étendre un parapluie à l’américaine, mais à proposer aux pays intéressés de contribuer à la dissuasion française et, s’ils le souhaitent, d’accueillir des éléments de forces stratégiques sur leur territoire en temps de crise.
Le mot « guerre hybride » est-il juste pour décrire l’action russe en Europe ?
Bruno Tertrais n’aime pas cette expression, dont chacun a sa définition. Il lui préfère celle de « guerre de l’ombre », qu’une ancienne Première ministre estonienne lui avait suggérée, tout en se méfiant du mot « guerre » : il s’agit d’un affrontement fait d’influence, de sabotages et de cyberattaques, sous le seuil de l’agression armée.
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