
Le capitaine de vaisseau Thibault Lavernhe, officier de programme du porte-avions de nouvelle génération et ancien commandant en second du Charles de Gaulle, répond pendant près de deux heures aux questions d'Alexandre Jubelin dans Le Collimateur. Il explique pourquoi le successeur du Charles de Gaulle sera bien plus grand, comment il accueillera des drones, ce que la France doit aux catapultes américaines, et pourquoi il juge le porte-avions toujours pertinent face aux missiles modernes. Il donne aussi le calendrier du chantier, jusqu'à l'entrée en service prévue en 2038.
Une base aérienne flottante de 310 mètres
Le capitaine de vaisseau Thibault Lavernhe, officier de programme du porte-avions de nouvelle génération (PANG) à l’état-major de la Marine et ancien commandant en second du Charles de Gaulle, présente au Collimateur le navire qui doit succéder à ce dernier en 2038. Il insiste d’abord sur une nuance : il préfère dire « PNG », et le nom du bâtiment, décision politique, n’est pas encore choisi. Ce sera un porte-avions de type catobar, équipé de catapultes et de brins d’arrêt, à propulsion nucléaire, un club qui ne compte aujourd’hui que la France et les États-Unis, la Chine s’en approchant. Les chiffres qu’il donne : 310 mètres de long, 40 de large, 27 nœuds, un pont d’envol de 17 000 m², une trentaine de chasseurs ou de drones de combat, deux ou trois avions de détection aérienne E-2D et cinq ou six hélicoptères. L’officier le décrit selon trois axes : une base aérienne concentrée, un bâtiment de combat d’environ 1 200 marins, près de 2 000 personnes en mission, et une plateforme de commandement capable d’accueillir un état-major d’une centaine de personnes. Construit à Saint-Nazaire, aux Chantiers de l’Atlantique, il aura son îlot sur l’arrière et pourra catapulter et récupérer des avions en même temps. Il sera « tout électrique » : la vapeur des chaufferies ne servira qu’à produire l’électricité de la propulsion et des catapultes électromagnétiques.
Surtout, insiste-t-il, ce sera un navire « nativement construit en étant centré sur la donnée ». Il résume l’idée d’une image : « on ne va pas faire une Renault, on va faire une Tesla ».
Pourquoi un navire si grand
Le Charles de Gaulle mesure 261 mètres et 42 500 tonnes ; le futur porte-avions approchera les dimensions de l’USS Gerald Ford américain. Thibault Lavernhe explique que tout part du besoin : projeter de la puissance aérienne depuis la mer, avec des aéronefs du petit drone au chasseur lourd, dans un environnement plus contesté. La longueur découle d’abord de la piste oblique où les avions appontent, près de 200 mètres pour les brins d’arrêt, puis des marges ; la largeur, de la propulsion nucléaire, car « un bateau nucléaire, c’est des hanches larges » ; et la vitesse de 27 nœuds est celle qu’il faut pour créer assez de vent sur le pont et récupérer un avion en difficulté. Le format compact du Charles de Gaulle, rappelle-t-il, était la réponse à des contraintes, dont la taille du bassin de Brest où il a été construit, et le nouveau navire n’en perd pas les qualités. Plus grand, il pourra opérer jusqu’à un état de mer de l’ordre de 6, contre 5 pour son prédécesseur, ce qui élargit les zones où l’adversaire doit le chercher. Il aura aussi trois rails de catapulte au lieu de deux, et ses catapultes électromagnétiques pourront lancer des appareils de 2 à 40 tonnes, petits drones compris : le futur porte-avions sera, dit-il, « un porte-drones nativement ».
Sur la souveraineté, l’officier assume la dépendance aux catapultes et aux brins d’arrêt américains : l’équipage pourra les mettre en œuvre seul, la dépendance porte sur les pièces de rechange et certaines opérations d’entretien, et la Direction générale de l’armement cherche à faire fabriquer un maximum de pièces en France.
Le porte-avions a-t-il fait son temps ?
Alexandre Jubelin pose la question du coût et de la vulnérabilité face aux armes antinavires des grandes puissances. Thibault Lavernhe cite un chef de la guerre du Pacifique selon qui une capacité n’est obsolète que lorsqu’on trouve quelque chose qui fait mieux le travail : les premiers porte-avions étaient plus vulnérables que les cuirassés, mais produisaient un bien meilleur effet. Aujourd’hui, selon lui, rien ne remplace un concentré de puissance aérienne mis en œuvre depuis la haute mer ; les flottes distribuées sont complémentaires, et la Chine, qui développe des armes anti-porte-avions, construit elle-même des porte-avions catobar. Dans le combat naval, dont le principe est d’« engager en premier effectivement », le porte-avions permet de voir loin grâce à ses avions de détection et de frapper loin, car l’énergie de la catapulte est « gratuite » pour l’avion. Il ne nie pas la vulnérabilité : il la met en balance avec les effets produits et décrit plusieurs couches de défense qui obligent l’adversaire à un investissement considérable. Il prend l’exemple de la mer Rouge, où le duo E-2D et F-18 américain a été le principal destructeur des drones lancés depuis la côte, tout en servant de levier face à l’Iran sans dépendre de bases à terre. Et il compare les ordres de grandeur : des armes de déni d’accès de la classe 1 000 à 1 500 kilomètres, face à un porte-avions capable d’envoyer une bombe d’une tonne à 1 000 nautiques.
Il refuse le mot de « pari » pour un programme évalué par l’animateur à 12 ou 15 milliards d’euros : il parle de « risque calculé ».
Drones ravitailleurs, un seul navire et un chantier jusqu’en 2038
Parmi les innovations qu’il suit, l’officier cite le drone ravitailleur américain MQ-25, capable selon lui de délivrer 7 tonnes de carburant à 500 nautiques, ce qui libère les avions habités et pose des questions nouvelles d’appontage automatique et de travail sur le pont. Il observe aussi l’esprit pionnier des Britanniques, qui mélangent chasseurs et drones, et l’adaptation des groupes aéronavals américains en mer Rouge. Côté français, la mission Clemenceau 25 a montré ce que l’exploitation des données peut apporter. Sur la question d’un porte-avions unique, il rappelle qu’un porte-avions est disponible environ 65 % du temps, que la France en a eu deux pendant des décennies, mais qu’« un, c’est mieux que zéro » : la possession seule place le pays dans un club restreint. La loi de programmation militaire prévoit un rapport au Parlement en 2028 sur un retour à la permanence, et il note qu’à l’échelle européenne, les déploiements successifs de porte-aéronefs italien, français et britannique en Indo-Pacifique ont créé une forme de continuité. Le calendrier : avant-projet de 2021 à 2025, chaufferies nucléaires lancées dès 2024 parce qu’elles sont le plus long à produire, coque assemblée au début des années 2030, mise à flot vers 2034-2035, essais, puis admission au service actif en 2038, sans rupture avec le Charles de Gaulle. Le navire emportera aussi l’arme nucléaire, au sein de la force aéronavale nucléaire.
« On est condamné au succès », conclut-il, en attendant le jour où les blocs s’emboîteront à Saint-Nazaire pour former 78 000 tonnes de navire.
Thibault Lavernhe nous recommande…
« Questioning the Carrier: Opportunities in Fleet Design for the US Navy », Jeff Vandenengel (Naval Institute Press, 2024) : un ouvrage qu’il a recensé et qui défend l’alternative d’une flotte distribuée, sans porte-avions au centre.
Pour aller plus loin
- L’épisode du Collimateur autour de « Vaincre en mer au XXIe siècle »
- La recension de « Questioning the Carrier » par Thibault Lavernhe (Revue Défense Nationale)
- « Sale temps pour les gros ? Réflexions sur la taille des porte-aéronefs », Thibault Lavernhe (Revue Défense Nationale, 2025)
Les références de l’épisode
- « Le groupe aéronaval depuis la fin de la guerre froide (1990-2016) », Thibault Lavernhe (Ardhan, 2022) : son livre sur le groupe aéronaval.
- « Vaincre en mer au XXIe siècle », Thibault Lavernhe et François-Olivier Corman (Équateurs, 2023) : l’ouvrage sur la tactique navale où il formule le principe d’engager en premier.
- « From the sea, in your face » : son article dans DSI n° 180 (novembre-décembre 2025) sur l’emploi des groupes aéronavals américains en mer Rouge.
- Charles de Gaulle : le porte-avions actuel, 261 mètres et 42 500 tonnes, construit à Brest.
- USS Gerald Ford : le porte-avions américain le plus proche du futur navire français.
- Chantiers de l’Atlantique et Naval Group : les industriels qui construisent le navire, à Saint-Nazaire.
- MQ-25 : le drone ravitailleur de l’US Navy.
- Mission Clemenceau 25 : le déploiement du groupe aéronaval en 2025, où l’exploitation des données a commencé à porter ses fruits.
- Force aéronavale nucléaire : la composante de dissuasion mise en œuvre depuis le porte-avions.
Au fil de l’épisode
- 00:00:56 : un épisode enregistré en décembre, avant l’annonce présidentielle du 21 décembre
- 00:02:24 : présentation du capitaine de vaisseau Thibault Lavernhe
- 00:04:39 : les grandes caractéristiques du porte-avions de nouvelle génération
- 00:07:05 : base aérienne, bâtiment de combat, plateforme de commandement
- 00:09:47 : l’îlot à l’arrière et les catapultages simultanés
- 00:11:28 : un porte-avions tout électrique
- 00:13:32 : un navire construit autour de la donnée
- 00:19:40 : pourquoi un navire bien plus grand que le Charles de Gaulle
- 00:26:49 : les contraintes qui ont façonné le Charles de Gaulle
- 00:30:24 : un état de mer gagné
- 00:33:43 : un porte-drones dès la conception
- 00:40:35 : vers des groupes aériens plus hétérogènes
- 00:42:46 : la dépendance aux catapultes américaines
- 00:48:43 : a-t-on vraiment besoin d’un nouveau porte-avions ?
- 00:56:42 : voir et frapper en premier dans le combat naval
- 01:00:35 : catobar, stobar et décollage vertical
- 01:03:32 : la vulnérabilité mise en balance avec les effets
- 01:11:56 : l’exemple des porte-avions américains en mer Rouge
- 01:15:01 : portée des armes de déni d’accès et allonge des avions
- 01:16:41 : trois innovations : le MQ-25, les Britanniques, l’exploitation des données
- 01:29:34 : un seul porte-avions et la question de la permanence
- 01:36:26 : une continuité à l’échelle européenne
- 01:37:43 : l’état du projet et le calendrier jusqu’en 2038
- 01:44:28 : passer le relais au Charles de Gaulle sans rupture
FAQ
Qu’est-ce que le porte-avions de nouvelle génération (PANG) ?
C’est le futur porte-avions de la Marine nationale, qui doit succéder au Charles de Gaulle en 2038. Selon le capitaine de vaisseau Thibault Lavernhe, il mesurera 310 mètres, filera 27 nœuds et embarquera une trentaine de chasseurs ou de drones. Il sera à propulsion nucléaire, équipé de catapultes électromagnétiques, et construit à Saint-Nazaire.
Pourquoi le futur porte-avions français est-il plus grand que le Charles de Gaulle ?
D’après l’officier de programme, ses dimensions découlent du besoin : une piste oblique adaptée aux brins d’arrêt, une largeur imposée par les chaufferies nucléaires et une vitesse de 27 nœuds pour récupérer les avions. Le format compact du Charles de Gaulle répondait à des contraintes, notamment le bassin de Brest. Plus grand, le nouveau navire pourra opérer par mer plus forte.
Le futur porte-avions dépendra-t-il des États-Unis ?
En partie, selon Thibault Lavernhe : ses catapultes électromagnétiques et ses brins d’arrêt sont américains. Mais l’équipage pourra les mettre en œuvre entièrement seul ; la dépendance porte sur les pièces de rechange et certaines opérations d’entretien. Elle est réduite par des stocks stratégiques et par la fabrication de pièces en France, négociée par la Direction générale de l’armement.
Un porte-avions est-il trop vulnérable face aux missiles modernes ?
Pour l’officier, tout est vulnérable, mais il faut mettre ce risque en balance avec les effets produits. Le porte-avions est protégé par plusieurs couches de défense, et ses avions catapultés frappent au-delà de la portée des armes de déni d’accès. Il cite l’exemple américain en mer Rouge et rappelle que la Chine construit elle-même des porte-avions.
Quand le nouveau porte-avions entrera-t-il en service ?
Selon Thibault Lavernhe, les chaufferies nucléaires sont en fabrication depuis 2024, la coque sera assemblée au début des années 2030, le navire flottera vers 2034-2035, puis passera ses essais. L’admission au service actif est prévue en 2038, au moment où le Charles de Gaulle passera le relais, sans rupture de capacité.
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