Podcast Défense.
Le Collimateur27 décembre 202473 min

Syrie, fonctionnement des armées, podcast… réponses aux questions des auditeurs

Syrie, organisation de l'armée de Terre, think tanks et budget : les experts répondent aux auditeurs

Alexandre Jubelin consacre ce hors-série du Collimateur aux questions de ses auditeurs, avec Wassim Nasr, Élie Tenenbaum, Léo Péria-Peigné, Olivier Schmitt, Héloïse Fayet et le colonel Jean Michelin. La Turquie et HTC en Syrie, l'organisation de l'armée de Terre de la division à la compagnie, l'état de l'artillerie, le rôle des think tanks, l'avenir des programmes franco-allemands, le budget 2025 suspendu, le coût des guerres et la portée réelle des textes nucléaires de Sergueï Karaganov.

Syrie : la Turquie et HTC, un rapport de force

Pour cet épisode hors série de fin d’année, Alexandre Jubelin répond avec plusieurs invités habituels du Collimateur aux questions envoyées par les auditeurs : la Syrie après la chute de Bachar al-Assad, l’organisation de l’armée de Terre, l’artillerie, les think tanks, les programmes d’armement franco-allemands, le budget 2025, le coût des guerres, les carrières d’officier et la rhétorique nucléaire russe. Sur la Russie, il reconnaît qu’on ignore si elle n’a plus les moyens de tenir deux fronts, tout en notant que la guerre en Ukraine pèse sur ses ressources. Sur la Syrie, Wassim Nasr, journaliste à France 24, conteste l’idée que le groupe HTC soit un relais de la Turquie : leurs relations sont « des rapports de force ». Ankara a longtemps armé les rivaux d’HTC, envoyé des chars contre lui, l’a frappé par drone ; HTC a pris ses armes aux factions pro-turques, de force ou en les achetant, et la Turquie a dû composer avec lui à partir de 2022. HTC a de son côté chassé ou emprisonné ses éléments les plus durs et coopéré contre l’État islamique et Al-Qaïda à Idlib, tout en restant classé organisation terroriste par la Turquie.

Selon lui, la Turquie a laissé faire l’offensive sans imaginer la prise d’Alep, encore moins celle de Damas, avant d’envoyer l’Armée nationale syrienne au nord-est d’Alep pour couper la route aux factions kurdes et peser face à HTC.

Divisions, brigades, régiments : la maquette de l’armée de Terre

À un auditeur perdu entre grades et unités, Élie Tenenbaum, directeur du centre des études de sécurité de l’IFRI, détaille l’armée de Terre française début 2025 : 111 000 militaires, pour moitié des cadres, près de 8 000 civils et 25 000 réservistes. Seuls 77 000 appartiennent en permanence à la force opérationnelle terrestre, organisée autour de deux divisions, la 1re et la 3e, d’environ 25 000 soldats chacune, commandées par un général de division ; 17 000 autres relèvent des commandements d’appui et de soutien (logistique, génie, renseignement, artillerie dans la profondeur). Chaque division compte trois brigades interarmes de 5 000 à 10 000 hommes, base opérationnelle commandée par un général de brigade. Les régiments, de 800 à 1 000 soldats, sont commandés par un colonel, le chef de corps, et forment le cœur administratif et culturel de la vie du soldat ; viennent ensuite les compagnies, escadrons ou batteries, commandées par des capitaines, puis les sections et les groupes. Il insiste : cette « maquette » est régulièrement révisée. Léo Péria-Peigné, chercheur à l’IFRI, explique le retour des mortiers de 120 mm dans les régiments d’infanterie, qui les avaient perdus au début des années 2000, à mesure que l’artillerie reçoit le Griffon MEPAC, un mortier de 120 intégré au véhicule du programme Scorpion. Il présente les trois piliers de l’artillerie française (mortiers, canon César de 155 mm portant à 40 kilomètres, lance-roquettes unitaire portant à 80 kilomètres), le choix discuté d’un remplaçant national du lance-roquettes, et un problème de volume : 109 César au plus, 50 MEPAC, une trentaine de lance-roquettes, quand la Pologne vise 1 100 pièces de 155 mm et plus de 500 lance-roquettes.

Le régiment, résume Élie Tenenbaum, définit l’endroit où l’on vit, les traditions et la couleur de l’uniforme ; la brigade reste l’échelon des opérations.

Think tanks, coopérations franco-allemandes et budget en suspens

Alexandre Jubelin raconte comment il prépare ses émissions, construites avec les invités, en lisant tous leurs livres, et comment le podcast vit grâce au Rubicon, à l’IFRI, à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) et à ses sponsors, sans financement direct des auditeurs. Élie Tenenbaum décrit la variété des think tanks, des structures publiques comme l’IRSEM aux fondations politiques allemandes, et les écarts de budget : plusieurs centaines de millions pour les plus gros américains, une vingtaine de millions pour les britanniques ou allemands, moins de 10 millions pour les français. L’IFRI, fondation reconnue d’intérêt général, tourne avec 7 à 8 millions d’euros, financés à 75 % par le secteur privé. Léo Péria-Peigné fait le point sur les programmes franco-allemands : l’avion de patrouille maritime commun abandonné quand l’Allemagne a acheté des P-8 américains en 2021, le projet d’artillerie commune repoussé au-delà de 2040, le SCAF longtemps freiné par la rivalité entre Dassault et Airbus, le MGCS bousculé par l’arrivée de Rheinmetall face à KNDS, l’Eurodrone jugé dépassé à l’aune de l’Ukraine, et le programme ELSA de frappe dans la grande profondeur, plus prometteur. Faute d’aller seuls, la France et l’Allemagne devront trancher, d’autant que leurs besoins sont inversés : la France doit remplacer ses chars plus vite, l’Allemagne ses avions.

Élie Tenenbaum mesure enfin l’effet de la censure du gouvernement Barnier : le budget 2025 prévoyait 3,3 milliards d’euros de plus pour les armées (recrutements, entraînement, 14 Rafale, 300 véhicules Griffon et Jaguar, munitions dont des missiles Aster 15 tirés en mer Rouge, dissuasion), désormais suspendus à la loi spéciale du 21 décembre.

Le prix des guerres, une carrière de colonel et la parole nucléaire russe

Olivier Schmitt, professeur au Center for War Studies de l’université du Sud-Danemark, expose les manières de financer une guerre, de l’impôt à la dette, et leurs effets : aux États-Unis, le passage au financement par la dette à partir de la guerre de Corée, puis la professionnalisation après le Vietnam, ont selon lui réduit l’intérêt des citoyens et le contrôle démocratique. Il cite des estimations selon lesquelles les territoires touchés par une guerre ont, sur 200 ans, un PIB de 7 à 10 % inférieur à ce qu’il aurait été, et le projet Costs of War de l’université Brown, qui compte environ un million de morts directs et 3,8 millions de victimes indirectes pour les guerres américaines après le 11 septembre. Le colonel Jean Michelin, chef de corps du 1er régiment de tirailleurs depuis juin 2023, déployé avec lui sur un théâtre d’opérations, explique que le passage au grade de général dépend du parcours et fait l’objet d’un choix de la direction des ressources humaines, et annonce un nouveau roman. Héloïse Fayet, chercheuse à l’IFRI, rappelle enfin que les textes du politologue Sergueï Karaganov ne sont pas une doctrine : la doctrine nucléaire russe est un décret présidentiel, dont la dernière version date de fin novembre 2024.

Selon elle, ces textes servent aussi à faire paraître Vladimir Poutine plus raisonnable ; ce qui inquiète, c’est une rhétorique nucléaire « de plus en plus décomplexée », que les cinq puissances nucléaires du Conseil de sécurité devront un jour encadrer.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • HTC : le groupe armé syrien qui a mené l’offensive jusqu’à Damas.
  • Armée nationale syrienne : les factions rebelles soutenues par la Turquie.
  • Centre des études de sécurité de l’IFRI : partenaire du podcast, où travaillent plusieurs des intervenants.
  • Programme Scorpion : la modernisation des véhicules de l’armée de Terre, dont le Griffon et le Jaguar.
  • César : le canon de 155 mm monté sur camion, bientôt au standard Mark II.
  • SCAF : le système de combat aérien du futur, mené par la France, l’Allemagne et l’Espagne.
  • MGCS : le futur char franco-allemand appelé à remplacer le Leclerc et le Leopard 2.
  • Eurodrone : le programme européen de drone d’observation.
  • ELSA : le programme européen de frappe dans la grande profondeur, avec l’Italie et la Pologne.
  • Loi de programmation militaire de juillet 2023 : la trajectoire budgétaire des armées.
  • Costs of War : le projet de l’université Brown sur le coût humain des guerres américaines.
  • Le Grand Continent : la revue qui a traduit et commenté les textes de Sergueï Karaganov.

Au fil de l’épisode

  • 00:00:50 : un épisode consacré aux questions des auditeurs
  • 00:02:47 : la chute de Bachar al-Assad et les moyens de la Russie
  • 00:03:38 : la Turquie et HTC, une relation de force
  • 00:06:45 : de la prise d’Alep à celle de Damas
  • 00:07:44 : comment s’organise l’armée de Terre
  • 00:10:55 : la force opérationnelle terrestre et ses deux divisions
  • 00:12:34 : brigades, régiments et compagnies
  • 00:15:57 : le retour du mortier de 120 mm dans l’infanterie
  • 00:17:46 : les trois piliers de l’artillerie française
  • 00:20:35 : un problème de volume face à la Pologne
  • 00:21:58 : comment se prépare une émission du Collimateur
  • 00:25:20 : l’économie du podcast et ses sponsors
  • 00:31:52 : à quoi sert un think tank en France
  • 00:35:07 : les budgets des think tanks et le modèle de l’IFRI
  • 00:36:34 : les programmes d’équipement franco-allemands
  • 00:40:11 : le SCAF
  • 00:41:37 : le MGCS et l’Eurodrone
  • 00:44:23 : que faire si la coopération ne marche pas
  • 00:45:39 : la censure du gouvernement et le budget des armées
  • 00:51:43 : la loi spéciale et le risque d’une bosse budgétaire
  • 00:53:46 : combien coûte une guerre et qui la paie
  • 00:56:44 : les effets économiques et humains des guerres
  • 01:00:15 : que devient le colonel Jean Michelin
  • 01:02:50 : comment devient-on général
  • 01:04:23 : la prétendue doctrine nucléaire de Karaganov
  • 01:10:00 : la Chine et la dissuasion russe
  • 01:11:27 : une rhétorique nucléaire décomplexée

FAQ

Comment est organisée l’armée de Terre française ?

Selon Élie Tenenbaum, elle compte début 2025 111 000 militaires, dont 77 000 dans la force opérationnelle terrestre. Celle-ci repose sur deux divisions d’environ 25 000 soldats, chacune formée de trois brigades interarmes, elles-mêmes composées de régiments de 800 à 1 000 soldats commandés par un colonel, puis de compagnies commandées par des capitaines.

La Turquie contrôle-t-elle HTC en Syrie ?

Non, selon Wassim Nasr : la Turquie a longtemps combattu HTC et armé ses rivaux, et HTC s’est imposé à elle, qui a dû composer avec lui à partir de 2022. Ankara a laissé faire l’offensive de fin 2024 sans imaginer la prise d’Alep ni celle de Damas, avant de s’adapter à la nouvelle situation.

Pourquoi les programmes d’armement franco-allemands patinent-ils ?

D’après Léo Péria-Peigné, les calendriers ne coïncident pas et les industriels se concurrencent : l’Allemagne a acheté des avions américains faute d’attendre le programme commun, le SCAF a souffert de la rivalité entre Dassault et Airbus, et le MGCS a été bousculé par Rheinmetall. Mais aucun des deux pays ne peut financer seul la génération suivante.

Qu’est-ce que la censure du gouvernement Barnier a changé pour le budget des armées ?

Le budget 2025 n’a pas été voté. Élie Tenenbaum explique que la loi spéciale reconduit provisoirement les dépenses de 2024 : les 3,3 milliards d’euros supplémentaires prévus par la loi de programmation militaire, pour les recrutements, l’entraînement, les équipements et les munitions, sont suspendus, avec le risque d’une nouvelle bosse budgétaire.

Les textes de Sergueï Karaganov sont-ils la doctrine nucléaire russe ?

Non, répond Héloïse Fayet : ce sont des articles d’analyse, presque d’opinion. La doctrine officielle est un décret présidentiel, révisé fin novembre 2024. Ces textes éclairent le débat stratégique russe, mais servent aussi à faire paraître Vladimir Poutine plus mesuré ; le danger est surtout une parole nucléaire de plus en plus désinhibée.

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