
Le capitaine de frégate Philippe, commandant en second de la frégate Surcouf, raconte au Collimateur une navigation qu'aucune marine étrangère n'a refaite depuis. En septembre 2018, il commande le Rhône, un bâtiment de soutien de la Marine nationale, et franchit le passage du Nord-Est, au nord de la Russie, sans brise-glace ni pilote. Il décrit la préparation, les icebergs, le brouillard, l'escorte russe, puis le durcissement des règles décidé par Moscou dès la fin de l'année.
Seul au nord de la Russie, sans brise-glace
Dans ce numéro de « Dans le viseur », la série de récits d’opérations du Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit le capitaine de frégate Philippe, commandant en second de la frégate légère furtive Surcouf, à bord de laquelle l’entretien est enregistré au printemps 2025, pendant la mission Jeanne d’Arc et à l’approche du Groenland. L’officier raconte une navigation qu’il présente comme sans équivalent depuis : en septembre 2018, alors qu’il commande le Rhône, bâtiment de soutien et d’assistance métropolitain, il franchit tout le passage du Nord-Est, la route qui longe le nord de la Russie, de la Norvège au détroit de Béring. Selon lui, c’est le chemin le plus court entre l’Atlantique et le Pacifique, environ 40 % de distance en moins que la route classique. Le Rhône, deuxième bâtiment de sa série, devait terminer sa mise en service par un déploiement de longue durée : son prédécesseur, la Loire, avait été testé dans les eaux chaudes de l’océan Indien, le Rhône le serait en eau froide. La mission devait aussi reconnaître une zone aux enjeux stratégiques croissants avec le réchauffement climatique et affirmer la liberté de navigation. L’officier rappelle les précédents : un croiseur auxiliaire allemand en 1940, escorté par trois brise-glaces russes, puis L’Astrolabe en 1991, navire à capacité polaire qui avait dû suivre un brise-glace soviétique à quelques mètres. Le Rhône, lui, passe « sans aucune assistance » : ni brise-glace, ni pilote des glaces.
Il décrit une préparation fondée sur une étude environnementale, qui l’a conduit à viser septembre, mois où la surface des glaces est la plus réduite, et un plan B simple : faire demi-tour.
Glace de glacier, brouillard et règles russes
Le commandant revient sur les dangers concrets de cette route. Le brouillard d’advection, une brume collée à la surface de l’eau, peut réduire la visibilité à quelques mètres. La glace des icebergs, issue des glaciers et donc d’eau douce, est plus dure que la banquise. Un bâtiment sans coque renforcée doit éviter tout contact : la force d’un impact croît avec le carré de la vitesse, explique-t-il, d’où une allure de 3 à 4 nœuds dans les champs de glace. Et si le contact est inévitable, il faut le prendre de face, par l’étrave renforcée, car un choc sur le flanc menacerait les grands compartiments des machines et la stabilité du navire. Il raconte aussi l’équipage de 31 marins, dont la moitié avait embarqué juste avant le départ, formé pendant le transit entre Brest et la Norvège, et le moment où chacun a mesuré l’enjeu en longeant la Terre du Nord, couverte à 80 % de glaciers. La traversée, de la Norvège à l’Alaska, dure 17 jours ; le passage lui-même, du cap Nord au détroit de Béring, représente 3 300 nautiques, et le bâtiment franchit 175 degrés de longitude, avec un changement de fuseau horaire chaque jour. Les Russes, informés à l’avance, suivent le bâtiment à partir de la mer de Sibérie orientale, avec des avions et des navires, de façon « professionnelle », dit-il.
La suite est juridique : dès décembre 2018, la Russie durcit les règles de la route maritime du Nord pour les bâtiments militaires étrangers, puis encore en 2020, avec un préavis d’au moins trois mois. Depuis, selon l’officier, aucun bâtiment militaire non russe n’a repris cette route.
Les références de l’épisode
- Frégate légère furtive Surcouf : le bâtiment où l’entretien est enregistré, dont l’invité est commandant en second.
- Mission Jeanne d’Arc 2025 : le long embarquement de fin de scolarité des élèves officiers de l’École navale.
- Rhône : le bâtiment de soutien et d’assistance métropolitain qui a franchi le passage du Nord-Est en 2018.
- Loire : le premier bâtiment de la série, testé dans l’océan Indien.
- L’Astrolabe : navire à capacité polaire qui a franchi le passage en 1991 derrière un brise-glace soviétique.
- Passage du Nord-Est ou route maritime du Nord : la route arctique qui longe la Russie, de la Norvège au détroit de Béring.
- Article 234 de la convention de 1982 sur le droit de la mer : la disposition sur les zones couvertes de glace, sur laquelle s’appuient la Russie et le Canada.
Au fil de l’épisode
- 00:01:06 : le contexte, un embarquement sur la mission Jeanne d’Arc
- 00:02:21 : un enregistrement à l’approche du Groenland
- 00:03:33 : le capitaine de frégate Philippe, second du Surcouf
- 00:04:06 : quatre missions au-delà du cercle polaire et le passage de 2018
- 00:05:35 : histoire et usage commercial du passage du Nord-Est
- 00:06:37 : le Rhône et son déploiement de longue durée
- 00:07:32 : reconnaître l’Arctique et défendre la liberté de navigation
- 00:08:11 : l’étude environnementale et le choix de septembre
- 00:09:04 : les précédents de 1940 et de 1991
- 00:11:12 : un passage sans brise-glace ni pilote des glaces
- 00:12:12 : le brouillard d’advection
- 00:14:26 : le contact avec les Russes
- 00:16:27 : 17 jours de traversée, une demi-circonférence de la Terre
- 00:17:37 : préparer l’équipage
- 00:19:05 : la Terre du Nord et le danger des icebergs
- 00:20:41 : vitesse et force d’impact
- 00:22:21 : aborder la glace par l’étrave
- 00:24:16 : la Russie durcit les règles de passage
- 00:24:50 : l’article 234 et le statut des eaux arctiques
- 00:27:04 : un préavis de trois mois, aucun passage depuis
FAQ
Qu’est-ce que le passage du Nord-Est ?
C’est la route maritime qui longe le nord de la Russie, du nord de la Norvège au détroit de Béring. Selon le capitaine de frégate Philippe, c’est le chemin le plus court entre l’Atlantique et le Pacifique, environ 40 % de distance en moins. La navigation commerciale y sert surtout à exporter des matières premières vers l’Asie.
Quel bâtiment militaire français a franchi le passage du Nord-Est en 2018 ?
C’est le Rhône, bâtiment de soutien et d’assistance métropolitain de la Marine nationale, en septembre 2018. D’après son commandant, il était le deuxième bâtiment militaire non russe à le faire après un croiseur auxiliaire allemand en 1940, et le premier sans brise-glace ni pilote des glaces. La traversée a duré 17 jours.
Pourquoi aucun navire militaire étranger n’a repris cette route depuis ?
Dès décembre 2018, la Russie a durci les règles de la route maritime du Nord pour les bâtiments militaires non russes, puis à nouveau en 2020. Elle exige désormais un préavis d’au moins trois mois. Elle s’appuie sur l’article 234 de la convention de 1982, qui autorise des règles particulières dans les zones prises par les glaces.
Comment un navire sans coque renforcée navigue-t-il dans les glaces ?
Selon l’officier, à très faible allure, 3 à 4 nœuds, car la force d’un impact croît avec le carré de la vitesse. En cas de contact inévitable, il faut présenter l’étrave, renforcée et protégée par de petits compartiments, plutôt que le flanc, où une voie d’eau toucherait de grands compartiments et menacerait la stabilité.
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