
Olivier Schmitt, professeur au Collège royal de défense du Danemark, répond à Alexandre Jubelin dans Le Collimateur sur une question peu travaillée en France : les militaires peuvent-ils ne pas faire de politique ? De Samuel Huntington aux sociologues qui l'ont nuancé, de la tribune des généraux de 2021 aux purges dans l'armée américaine sous la deuxième administration Trump, il montre les limites d'une séparation stricte et plaide pour une véritable éducation politique des officiers à la démocratie libérale.
La séparation du militaire et du politique, une fiction utile
Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit à distance Olivier Schmitt, professeur au Collège royal de défense du Danemark et ancien directeur des études à l’IHEDN, pour parler des relations entre les militaires et la politique, à partir d’un article qu’il a cosigné dans Le Grand Continent : « La garde prétorienne de l’empereur Trump et la russification de l’armée américaine ». Point de départ : la menace sur la démocratie ne viendrait plus du pôle militaire, mais du pouvoir exécutif. L’invité revient d’abord au cadre dominant depuis 1957, celui de Samuel Huntington dans The Soldier and the State : pour qu’une démocratie reste saine, l’armée doit rester hors de la politique ; les civils décident quand et pourquoi employer la force, les militaires comment, en échange d’une attitude apolitique, ce que Huntington appelle le « contrôle objectif ». Olivier Schmitt y voit trois problèmes. L’apolitisme est défini de façon tautologique, si bien qu’un officier qui témoigne devant le Congrès ou conseille un candidat ne peut pas admettre que son action est politique. L’idée que les civils fixent des objectifs sans connaître les moyens est, selon lui, « absurde » en pratique : chaque camp attend que l’autre définisse le cadre. Enfin, ce modèle pousse les militaires à évacuer la politique de leur analyse, alors que toute action militaire est politique.
En France, sans référence à Huntington, on est arrivé au même résultat par la guerre d’Algérie et le putsch d’Alger de 1961 : la Ve République est, pour l’invité, la réponse à une crise profonde des relations civilo-militaires, renforcée par la « civilianisation » de la stratégie à l’ère nucléaire.
Cinq dimensions et trois grands cadres
Olivier Schmitt détaille ensuite les cinq dimensions qui permettent de comparer les relations civilo-militaires d’un pays à l’autre : le contrôle (qui décide en dernier ressort), l’autorité (de l’affirmation civile à la domination militaire, en passant par la déférence civile et l’influence militaire), la hiérarchie des normes (la Constitution de 1958 en France, la loi aux États-Unis), l’institutionnalisation, très fluctuante en France avant la Ve République, et l’autonomie de l’armée sur ses promotions et sa doctrine. Il présente deux cadres qui complètent Huntington. Morris Janowitz, en 1960, observe empiriquement que les militaires convergent vers les organisations civiles et acquièrent un vrai savoir-faire politique, et que l’armée n’est pas un bloc : ses camps rivaux cherchent à influencer les décideurs civils. Peter Feaver, en 2003, applique la théorie économique du principal et de l’agent : les armées obéissent si la surveillance civile est forte et la sanction crédible, et mieux vaut, selon lui, qu’elles obéissent à des ordres stupides que de désobéir pour une bonne cause. La limite, souligne l’invité, apparaît quand le principal lui-même devient l’instrument de subversion de la démocratie.
Des débats français actuels illustrent ces tensions internes : les arbitrages entre armées au moment des lois de programmation militaire, ou le choix entre Indo-Pacifique, Afrique et dissuasion de la Russie sur le flanc est.
De la tribune des généraux à l’armée de Trump
Côté français, Olivier Schmitt juge le cadre déontologique clair (devoir de réserve, obligation de neutralité, interdiction d’engagement politique en activité) mais voit des frictions sur la liberté d’expression : la tribune de généraux en deuxième section publiée en 2021 dans Valeurs actuelles, à laquelle un ancien sous-chef d’état-major avait répondu que les militaires n’ont aucune expertise particulière sur les questions de société ; les appels réguliers de responsables politiques à « faire intervenir l’armée dans les banlieues » ; ou un ancien général candidat posant en uniforme sur ses affiches. Aux États-Unis, il décrit une situation inédite sous la deuxième administration Trump : le limogeage de hauts gradés, dont le président des chefs d’état-major interarmées, le renvoi d’environ 20 % des généraux quatre étoiles et des principaux juristes militaires, et des commandants présentant l’opération en Iran en termes religieux, ce qui a suscité près de 150 plaintes dans une trentaine de bases. Le dilemme, selon lui : que faire quand un ordre horrible devient légal ? En reprenant les options d’Albert Hirschman, il montre que démissionner, protester ou rester loyal aboutissent au départ des officiers les plus scrupuleux ou à leur complicité, et qu’il ne reste que l’incompétence volontaire, néfaste pour l’efficacité militaire.
Sa conclusion : admettre que les militaires font de la politique, au sens large et non partisan, et former les officiers à ce qu’est la démocratie libérale et à pourquoi elle doit être défendue, ce que l’enseignement militaire français, centré sur la déontologie, ne fait pas encore.
Olivier Schmitt nous recommande…
- « The Soldier and the State », Samuel Huntington, le livre de 1957 qui fixe le cadre dominant des relations civilo-militaires.
- « The Professional Soldier », Morris Janowitz, l’étude sociologique de 1960 sur la convergence entre militaires et civils.
- « Supreme Command: Soldiers, Statesmen, and Leadership in Wartime », Eliot Cohen, sur la direction politique de la guerre, avec l’exemple de Clemenceau.
- « Armed Servants: Agency, Oversight and Civil-Military Relations », Peter Feaver, l’application de la théorie du principal et de l’agent aux armées.
- « Dereliction of Duty », H.R. McMaster, le livre à l’origine du réflexe de démission chez les militaires américains.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Samuel Huntington : politiste américain, auteur du modèle du « contrôle objectif » des armées.
- Putsch d’Alger (1961) : référence centrale de la séparation stricte entre militaires et politique en France.
- Ve République : présentée comme une réponse à une crise des relations civilo-militaires.
- Tribune des généraux (2021) : texte publié dans Valeurs actuelles par des généraux en deuxième section.
- Albert Hirschman : économiste dont le modèle « exit, voice, loyalty » éclaire les options des officiers.
- Vincent Desportes : général écarté de la direction de l’École de guerre après avoir critiqué la contre-insurrection américaine.
- Clemenceau : cité pour la reprise en main civile de la conduite de la Première Guerre mondiale.
- Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) : institution où l’invité a dirigé les études.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : les relations entre militaires et politique, un sujet peu travaillé en France
- 00:01:14 : Olivier Schmitt et l’article du Grand Continent
- 00:02:41 : le modèle français hérité de la guerre d’Algérie
- 00:04:00 : l’influence de Samuel Huntington et l’espoir d’une séparation du militaire et du politique
- 00:05:40 : contrôle objectif et contrôle subjectif
- 00:08:01 : les quatre postulats du modèle
- 00:09:24 : trois problèmes du cadre huntingtonien
- 00:12:13 : toute action militaire est politique
- 00:15:46 : la Ve République, réponse à une crise civilo-militaire
- 00:18:00 : les variables des relations civilo-militaires
- 00:23:50 : Morris Janowitz et le savoir-faire politique des militaires
- 00:31:43 : Peter Feaver et la théorie du principal et de l’agent
- 00:37:44 : la Manif pour tous et le cas du général Desportes
- 00:39:00 : le contexte français, réserve, neutralité et liberté d’expression
- 00:40:14 : la tribune des généraux de 2021
- 00:42:42 : l’armée dans les banlieues, une tentation politique récurrente
- 00:43:35 : un ancien général en uniforme sur une affiche électorale
- 00:48:00 : la situation inédite sous la deuxième administration Trump
- 00:48:54 : limogeages et purges dans le haut commandement américain
- 00:51:21 : des discours religieux dans les unités
- 00:52:57 : l’argument de l’onction démocratique
- 00:55:58 : quand un ordre horrible devient légal
- 00:57:44 : partir, protester, obéir : le modèle d’Albert Hirschman
- 01:00:05 : l’incompétence volontaire et l’efficacité militaire
- 01:02:11 : la politique ne se limite pas aux partis
- 01:05:00 : envisager les conséquences de la politisation des militaires
- 01:06:57 : le compromis hérité de l’affaire Dreyfus
- 01:08:14 : la démocratie libérale comme limite
- 01:10:13 : ce que l’enseignement militaire français ne traite pas
- 01:12:54 : conclusion
FAQ
Qui est Olivier Schmitt ?
Olivier Schmitt est professeur au Collège royal de défense du Danemark et a été directeur des études à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Il a cosigné dans Le Grand Continent un article sur la politisation de l’armée américaine sous Donald Trump, point de départ de cet épisode du Collimateur.
Qu’est-ce que le contrôle objectif des armées selon Huntington ?
Dans The Soldier and the State (1957), Samuel Huntington propose une division du travail : les civils décident quand et pourquoi employer la force, les militaires décident comment, et en échange de cette autonomie l’armée reste apolitique. Olivier Schmitt rappelle que ce cadre, enseigné notamment aux États-Unis, est surtout normatif et pose plusieurs problèmes pratiques.
Pourquoi la politisation de l’armée américaine sous Trump inquiète-t-elle ?
Pour Olivier Schmitt, la menace ne vient plus d’un putsch militaire mais d’un pouvoir exécutif qui sélectionne les officiers sur leur loyauté, par des limogeages et des purges. Les officiers scrupuleux n’ont alors que de mauvaises options : partir, être renvoyés, devenir complices ou mal faire leur travail, ce qui nuit à l’efficacité militaire.
Que peuvent dire les militaires français en politique ?
Selon Olivier Schmitt, le cadre est clair : devoir de réserve, neutralité, opinions exprimées hors du service et interdiction d’engagement politique en activité. Les frictions portent sur la liberté d’expression, comme lors de la tribune des généraux de 2021, ou sur l’usage du statut militaire par d’anciens officiers devenus responsables politiques.
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