
Dans Les Lundis de l'IHEDN, l'Institut des hautes études de défense nationale fait le point sur quatre années de guerre hybride menée contre les États européens depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie en février 2022. Le général Jean-Marc Vigilant, un chercheur spécialiste de la politique étrangère russe et un ancien cadre du renseignement expliquent comment les opérations de subversion, amplifiées par la désinformation, cherchent à creuser les clivages et à paralyser les dirigeants, puis détaillent les réponses construites à Bruxelles, à Paris et dans les salles de classe.
Subvertir, polariser, paralyser
Cet épisode des Lundis de l’IHEDN croise les analyses de trois spécialistes : le général de division aérienne Jean-Marc Vigilant, ancien directeur de l’École de guerre, un chercheur titulaire de la chaire stratégie d’influence à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), spécialiste de la lutte informationnelle et de la politique étrangère russe, et un ancien cadre des services de renseignement qui garde l’anonymat. La guerre hybride y est définie comme la combinaison d’activités hostiles conventionnelles et non conventionnelles, dans des champs physiques (fonds marins, espace) et immatériels (économie, cyber, énergie, information), menée sous le seuil d’une guerre ouverte. Depuis 2021, plus de 160 actions de déstabilisation prorusses ont été relevées en Europe, dont une cinquantaine en France. Trois exemples parisiens servent de fil : les centaines d’étoiles de David découvertes fin octobre 2023, attribuées par le Quai d’Orsay au renseignement russe, les mains rouges peintes sur le mur des Justes du Mémorial de la Shoah en mai 2024, et les cinq cercueils déposés au pied de la tour Eiffel en juin 2024. Selon le chercheur, l’affaire des étoiles a été un succès pour Moscou : largement couverte par les chaînes d’information en continu avant que l’on connaisse les commanditaires, elle avait déjà « rempli sa fonction première » avant d’être authentifiée comme ingérence. Les usines à trolls prennent ensuite le relais sur les réseaux sociaux. Pour l’ancien cadre des services, l’objectif est politique : la polarisation réduit les marges de manœuvre des dirigeants opposés au projet russe et relègue au second plan des sujets comme le soutien à l’Ukraine. Côté riposte, l’épisode passe en revue la cellule européenne contre les menaces hybrides créée fin 2015, l’EU Disinformation Task Force, le centre d’excellence d’Helsinki, puis, en France, Viginum, rattaché au Premier ministre, et French Response, que le chercheur juge pertinent parce qu’il joue sur l’humour et la satire sans tomber dans le trolling. Le général Vigilant insiste sur l’éducation des jeunes à l’esprit critique, sans céder à une « paranoïa constante ».
L’épisode remonte enfin aux mesures actives du KGB et aux Protocoles des sages de Sion, avant de conclure avec le général Vigilant : selon lui, « Poutine a stratégiquement perdu », mais il cherche à tester l’OTAN et à « fracturer notre cohésion européenne ».
Les références de l’épisode
- Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) : éditeur du podcast.
- Viginum : service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, créé en 2021 et rattaché au Premier ministre.
- French Response : dispositif du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères qui répond avec humour aux campagnes de désinformation visant la France.
- EU Disinformation Task Force : organe européen chargé notamment de surveiller les campagnes de désinformation pro-Kremlin.
- Centre d’excellence d’Helsinki : centre d’analyse des stratégies hybrides et de développement d’outils de résilience.
- Mémorial de la Shoah, à Paris : son mur des Justes a été tagué de mains rouges en mai 2024.
- RT (Russia Today) et Sputnik : médias d’État russes qui ont adopté, après la guerre russo-géorgienne de 2008, une posture dite alternative.
- KGB : ses mesures actives, pendant la guerre froide, sont citées comme l’origine d’un savoir-faire russe en désinformation.
- Protocoles des sages de Sion : faux document conspirationniste produit dans l’Empire russe pour alimenter l’antisémitisme.
Au fil de l’épisode
- 00:00:33 : la guerre hybride, une notion popularisée par la guerre en Ukraine, et les trois intervenants
- 00:01:00 : une définition difficile et des caractéristiques communes
- 00:01:55 : plus de 160 actions de déstabilisation prorusses en Europe depuis 2021
- 00:03:20 : étoiles de David, mains rouges et cercueils à Paris
- 00:03:52 : la couverture médiatique et les usines à trolls
- 00:04:47 : une polarisation qui vise à paralyser le pouvoir
- 00:05:50 : la riposte européenne, de la cellule contre les menaces hybrides au centre d’Helsinki
- 00:07:14 : faut-il attribuer publiquement les opérations de subversion ?
- 00:08:40 : arrêter et juger les acteurs déstabilisateurs
- 00:09:11 : Viginum et French Response
- 00:10:18 : l’éducation à l’esprit critique, selon le général Vigilant
- 00:11:15 : la désinformation, une longue histoire russe
- 00:12:47 : le numérique, RT et Sputnik
- 00:13:51 : une stratégie moins planifiée qu’on ne le croit
- 00:14:24 : « Poutine a stratégiquement perdu », selon le général Vigilant
FAQ
Qu’est-ce que la guerre hybride selon l’IHEDN ?
C’est la combinaison d’activités hostiles conventionnelles et non conventionnelles, menées dans des champs physiques comme les fonds marins ou l’espace et immatériels comme l’économie, le cyber, l’énergie et l’information. Elle cherche à déstabiliser une ou plusieurs sociétés tout en restant sous le seuil de conflictualité, c’est-à-dire sans déclencher de guerre ouverte.
Pourquoi l’affaire des étoiles de David à Paris est-elle citée en exemple ?
Fin octobre 2023, des centaines d’étoiles de David taguées sont découvertes à Paris, puis attribuées par le Quai d’Orsay au renseignement russe. Selon le chercheur interrogé, l’opération a réussi parce que sa couverture médiatique massive, avant toute identification des commanditaires, a ravivé des clivages présents dans la société française.
Comment la France répond-elle aux ingérences numériques étrangères ?
En dehors des services de renseignement, la France s’appuie sur Viginum, créé en 2021 et rattaché au Premier ministre, qui détecte les campagnes de désinformation étrangères. Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères a aussi lancé French Response, qui répond sur les réseaux sociaux par l’humour et la satire.
Faut-il attribuer publiquement une opération de déstabilisation ?
Les avis divergent. Pour le chercheur, la décision se prend au cas par cas, mais l’attribution permet souvent de rétablir les faits et d’apaiser le débat public. Il note toutefois qu’elle est parfois difficile et peut donner trop de visibilité à une opération. L’ancien cadre des services plaide, lui, pour arrêter et juger.
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