
Joseph Henrotin, rédacteur en chef du magazine DSI, analyse avec Alexandre Jubelin, dans « Le Collimateur », les quatre premiers jours de la guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran, enregistrés à chaud le matin du 3 mars. Des frappes de décapitation israéliennes à la campagne aérienne américaine, des salves de missiles iraniennes aux drones Shahed qui épuisent les intercepteurs, jusqu'au détroit d'Ormuz quasi fermé, il pose la question qui décidera de la suite : qui tiendra le plus longtemps.
Décapiter un régime par les airs
Dans ce numéro de « Zone d’opérations » du « Collimateur », Alexandre Jubelin interroge Joseph Henrotin, rédacteur en chef de DSI (Défense et Sécurité Internationale), sur les premiers jours de la guerre ouverte entre les États-Unis, Israël et l’Iran. L’animateur rappelle l’accumulation méthodique de moyens américains autour du golfe Persique au cours de février, puis les premières frappes israéliennes contre des réunions de hauts responsables du régime : selon les chiffres américains cités, 49 responsables ont été tués, dont le guide suprême. Joseph Henrotin explique que ces frappes n’ont été possibles qu’après des opérations de suppression et de destruction des défenses antiaériennes, qui visent d’abord les radars, puis les lanceurs. Il relève que trois réunions simultanées ont été frappées et évoque l’hypothèse d’une opération déclenchée plus tôt que prévu, comme Iraqi Freedom en mars 2003. Reste la question qui divise depuis les années 90 les théoriciens de la puissance aérienne : peut-on paralyser un système politique en frappant ses centres de décision ? Pour lui, à ce stade, la réponse est non, car le leadership iranien se reconstitue. Il détaille les lignes d’opérations de la campagne américaine : leadership, défenses aériennes, lanceurs balistiques, programme nucléaire et appareil sécuritaire, sans que l’objectif final soit clair entre affaiblissement militaire et soutien à une insurrection.
Selon lui, la population iranienne, si elle s’est réjouie de certaines morts, ne semble pas prendre les armes.
Supériorité aérienne et salves iraniennes
Le rédacteur en chef de DSI constate que les systèmes antiaériens achetés par l’Iran à la Russie et à la Chine après les opérations de l’an dernier ont eu peu d’effet : des drones MQ-9 ont opéré dès le premier jour et les Israéliens ont engagé des F-15 et des F-16 au-dessus du territoire iranien. Les pires pertes du camp israélo-américain, trois F-15E, sont dues à un tir fratricide d’un pays du Golfe. L’aviation iranienne n’a pas disputé le ciel, et celles des États du Golfe restent elles aussi au sol. La riposte iranienne repose sur ce qu’il appelle depuis longtemps une « puissance aérobalistique » : roquettes de gros calibre, missiles balistiques de courte et moyenne portée, missiles de croisière et drones. Alexandre Jubelin rappelle la différence entre un missile de croisière, propulsé sur toute sa trajectoire, et un missile balistique, qui monte très haut et retombe à grande vitesse. Joseph Henrotin cite des estimations d’environ 2 000 projectiles tirés par l’Iran, avec des salves de plus en plus groupées pour saturer les défenses, certaines à sous-munitions, et autant de tirs vers les Émirats arabes unis que vers Israël. Les stocks enterrés dans des tunnels de montagne permettent, selon lui, de durer.
Il observe aussi une escalade vers les infrastructures pétrolières, avec une raffinerie saoudienne touchée puis une riposte sur un oléoduc iranien.
Shahed, stocks d’intercepteurs et détroit d’Ormuz
Les drones Shahed posent le problème le plus difficile, explique Joseph Henrotin : lents et peu coûteux, ils saturent l’espace aérien et ne correspondent pas aux menaces pour lesquelles sont conçues les défenses. Il rappelle qu’en 2003, des missiles irakiens en partie en bois n’avaient pas été détectés par les batteries Patriot protégeant le principal port de débarquement américain, et parle de « techno-régression compétitive ». Tirer un missile Patriot sur un drone qu’il estime entre 50 000 et 100 000 dollars brûle les stocks d’intercepteurs et ouvre la voie aux missiles balistiques. C’est le cœur de son analyse : une double attrition, celle des lanceurs iraniens et celle des défenses adverses, avec des estimations de quelques jours de stocks pour le Qatar. Il ne serait pas surpris que l’Iran garde ses meilleurs missiles pour le moment où les intercepteurs manqueront. Sur le plan naval, le détroit d’Ormuz s’est fermé surtout par anticipation des marchés et des assureurs ; trois navires civils ont été touchés, les grandes unités iraniennes ont été frappées au port, mais une capacité de minage subsiste. Il s’interroge sur la capacité d’un porte-avions à maintenir ouvert ce passage, devenu selon lui la veine jugulaire de l’Asie.
« La stratégie, c’est une question de facteur temps », résume-t-il.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- DSI (Défense et Sécurité Internationale) : le magazine dont Joseph Henrotin est rédacteur en chef.
- « L’Iran, puissance de l’échange aérobalistique » : l’article de Joseph Henrotin paru en 2024 dans DSI, cité par l’animateur.
- Iraqi Freedom : l’opération de 2003 en Irak, comparée pour sa frappe d’ouverture contre Saddam Hussein.
- Shahed : les drones iraniens à bas coût utilisés en vagues contre Israël et les États du Golfe.
- Détroit d’Ormuz : le passage maritime dont la fermeture pèse sur le pétrole et le gaz du Golfe.
- Le Lincoln : le porte-avions américain visé sans succès par quatre missiles balistiques antinavires.
Au fil de l’épisode
- 00:02:30 : les premières frappes
- 00:08:30 : l’entrée dans la campagne aérienne
- 00:12:30 : l’acquisition de la supériorité aérienne
- 00:20:00 : la riposte iranienne
- 00:28:00 : l’efficacité des salves iraniennes
- 00:48:30 : la dimension maritime et navale
FAQ
Qui est Joseph Henrotin ?
Joseph Henrotin est le rédacteur en chef du magazine DSI, Défense et Sécurité Internationale. Il intervient régulièrement dans le format « Zone d’opérations » du podcast « Le Collimateur » d’Alexandre Jubelin et a consacré en 2024 un article à la puissance aérobalistique de l’Iran, qu’il mobilise ici pour analyser les premiers jours de la guerre.
Pourquoi les drones Shahed posent-ils problème aux défenses aériennes ?
Selon Joseph Henrotin, ces drones lents et bon marché arrivent en nombre, saturent l’espace aérien et échappent en partie aux systèmes conçus contre les missiles balistiques. Les abattre avec des missiles Patriot coûte bien plus cher qu’eux et épuise les stocks d’intercepteurs, ce qui laisse ensuite le champ libre aux missiles balistiques.
Qu’est-ce que la double attrition évoquée dans l’épisode ?
C’est l’usure parallèle des lanceurs et missiles iraniens d’un côté et des stocks d’intercepteurs américains, israéliens et du Golfe de l’autre. Joseph Henrotin estime que l’issue dépend de qui tiendra le plus longtemps, et n’est pas certain que les défenses l’emportent, certaines estimations ne laissant que quelques jours de stocks au Qatar.
Le détroit d’Ormuz est-il fermé ?
D’après Joseph Henrotin, le trafic s’est presque arrêté surtout par anticipation : les assureurs ont relevé leurs primes et peu de navires s’y risquent, trois navires civils ayant été touchés. Les grandes unités de la marine iranienne ont été frappées au port, mais l’Iran conserve selon lui une capacité d’interdiction maritime, notamment par le minage.
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