
Le général Nicolas Richoux, officier général en deuxième section et consultant défense, répond à Pascal Boniface quelques jours après les frappes israélo-américaines contre l'Iran et la mort du Guide suprême. Il analyse des buts de guerre qu'il juge flous, l'absence de troupes au sol, la capacité de nuisance de l'Iran dans le Golfe et le détroit d'Ormuz, les limites des stocks américains, et les conséquences du conflit pour l'Ukraine. Une lecture militaire, prudente sur la chute du régime.
Des buts de guerre flous, sans troupes au sol
Le général Nicolas Richoux, officier général en deuxième section et consultant défense sur LCI, analyse pour Pascal Boniface les frappes israélo-américaines lancées contre l’Iran le 28 février, qui ont notamment entraîné la mort du Guide suprême, l’ayatollah Khamenei, et la riposte iranienne contre des bases occidentales dans les États du Golfe. Selon lui, les objectifs américains restent changeants, tantôt les missiles, tantôt le nucléaire, tantôt la chute du régime, alors que celui d’Israël est clair : que l’Iran ne soit plus une menace. Il a « l’impression » que Washington s’est laissé entraîner au-delà de ce que Donald Trump pratiquait jusque-là, des opérations courtes dont il savait sortir, comme en juin dernier ou au Venezuela. Or, rappelle le général, aucun changement de régime n’a jamais été obtenu par une campagne purement aérienne : il faut des troupes au sol ou une résistance structurée. Il raconte avoir vu, depuis le Kosovo où il servait, les Américains masser dès l’été 2002 les centaines de milliers d’hommes et la logistique de la guerre d’Irak, six à huit mois avant l’offensive. Rien de tel aujourd’hui, face à un pays de 1,8 million de km² et 92 millions d’habitants. Il ne voit pas non plus de chef ni de mouvement capable de prendre le relais à l’intérieur : en janvier, dit-il, le régime a repris le contrôle du pays par une répression qui aurait fait 30 000 morts, sans qu’une opposition structurée apparaisse.
D’où son pessimisme sur l’issue : pour Téhéran, survivre est déjà une victoire, et le temps joue plutôt pour l’Iran, avec des élections de mi-mandat qui approchent aux États-Unis. « La victoire appartient à celui qui sait souffrir le dernier quart d’heure », dit-il.
Capacité de nuisance, stocks et effets sur l’Ukraine
Le général décrit la stratégie iranienne comme l’exploitation d’une faiblesse : l’étendue de la péninsule Arabique, où les bases américaines sont dispersées et où l’espace aérien, contrairement à celui d’Israël et de ses trois couches de défense, n’est pas étanche. Les frappes sur les monarchies du Golfe ont des effets militaires limités mais un effet politique « surdimensionné », et montrent au monde un pays qui tient. Même privé de sa flotte, l’Iran peut, selon lui, bloquer avec quelques vedettes rapides le détroit d’Ormuz, large de 33 kilomètres, par où transite 20 % du pétrole mondial. En face, les moyens américains ne sont pas infinis : un missile peut demander six mois de fabrication, une munition Patriot coûte plusieurs millions de dollars, et Israël, entièrement équipé et ravitaillé par les États-Unis, devrait s’arrêter si Washington sifflait la fin de partie. Il rappelle l’exemple libyen, qu’il a étudié au retour d’expérience de l’armée de Terre : un succès militaire suivi d’un désastre stratégique, l’arsenal libyen se dispersant vers le Sahel. Il évoque enfin les pressions possibles de la Chine et des pays du Sud global si le prix du pétrole grimpe.
Sur l’Ukraine, il juge la dépendance aux États-Unis moindre qu’en 2023-2024 : le pays produirait environ 40 % de ses besoins et des missiles capables de frapper à plus de 1 000 kilomètres, si bien que l’immensité russe, longtemps un atout, devient difficile à défendre.
Pour aller plus loin
- Le régime iranien va-t-il survivre ? (Les mardis de l’IRIS)
- Iran : le régime décapité, et après ?, par Pascal Boniface
- Le blocage du détroit d’Ormuz et l’économie mondiale, par Emmanuel Hache (IRIS)
- Les conséquences sur les monarchies du Golfe, par Jean-Paul Ghoneim (IRIS)
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Les références de l’épisode
- IRIS : l’Institut de relations internationales et stratégiques, dirigé par Pascal Boniface, qui produit le podcast.
- Accord de 2015 sur le nucléaire iranien : l’accord rompu par les États-Unis en 2018, que Donald Trump chercherait selon le général à imposer par la force.
- Guerre d’Irak de 2003 : l’exemple de préparation terrestre qu’il oppose à l’opération actuelle.
- Détroit d’Ormuz : le passage maritime que l’Iran peut bloquer, selon lui, avec quelques vedettes rapides.
- Intervention en Libye de 2011 : l’exemple d’une victoire militaire devenue, selon lui, un désastre stratégique.
Au fil de l’épisode
- 00:00:39 : quels objectifs pour Israël et les États-Unis ?
- 00:01:55 : Washington entraîné par Israël ?
- 00:03:11 : renverser un régime sans troupes au sol
- 00:04:01 : le souvenir de la préparation de la guerre d’Irak
- 00:05:40 : un pays de 92 millions d’habitants
- 00:07:12 : aucun changement de régime par la seule puissance aérienne
- 00:08:07 : pas d’opposition structurée en Iran
- 00:09:42 : le temps joue pour Téhéran
- 00:12:58 : la rupture de l’accord de 2015
- 00:14:07 : Israël peut-il continuer sans les États-Unis ?
- 00:15:00 : frapper les pays du Golfe, un pari iranien
- 00:17:33 : capacité de nuisance et détroit d’Ormuz
- 00:19:30 : l’exemple libyen
- 00:20:46 : les stocks de munitions américains
- 00:22:23 : la Chine et le Sud global
- 00:24:35 : les conséquences pour l’Ukraine
FAQ
Peut-on renverser le régime iranien par des frappes aériennes ?
Selon le général Nicolas Richoux, aucun changement de régime n’a jamais été obtenu par une campagne purement aérienne. Il faut soit des troupes au sol, soit une résistance intérieure structurée, avec un chef et des combattants. Il ne voit ni l’un ni l’autre aujourd’hui, et rappelle que la guerre d’Irak avait exigé des mois de préparation terrestre.
Pourquoi le détroit d’Ormuz donne-t-il un levier à l’Iran ?
Large de 33 kilomètres, le détroit voit passer 20 % du pétrole mondial, rappelle le général. Même privé de sa flotte, l’Iran peut selon lui le bloquer avec quelques vedettes rapides. Cette capacité de nuisance, sans commune mesure avec sa force militaire, pèse sur l’économie mondiale et pousse d’autres pays à faire pression sur Washington.
Israël peut-il poursuivre la guerre sans les États-Unis ?
Le général en doute : l’armée israélienne est équipée et ravitaillée par les États-Unis, de ses avions F-15 et F-16 à ses batteries Patriot. Si Donald Trump décide d’arrêter, il estime qu’Israël devra suivre. Il évoque une solution intermédiaire : un retrait américain accompagné d’un soutien continu à Israël.
La guerre en Iran affaiblit-elle le soutien à l’Ukraine ?
Le général pense que les ressources américaines vont se tourner vers le Moyen-Orient, mais que l’Ukraine en dépend moins qu’en 2023-2024. Selon lui, elle couvre environ 40 % de ses besoins par sa propre production, fabrique des missiles à longue portée et reçoit des financements européens importants pour ses achats d’armement.
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