
Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue Conflits, fait un bilan d'étape de la guerre qui oppose l'Iran à Israël et aux États-Unis, quinze jours après son déclenchement. Il retient trois points : une guerre locale aux conséquences mondiales, des entreprises qui confondent encore géopolitique et gestion du risque, et le poids de la morale dans la guerre, du mensonge américain de 2003 sur l'Irak à un but de guerre, le changement de régime, qu'il juge voué à l'échec.
Trois leçons d’une guerre en cours
Dans ce numéro du podcast de la revue Conflits, Jean-Baptiste Noé revient sur la guerre entre l’Iran, Israël et les États-Unis, quinze jours après son début, à travers trois points qu’il juge trop peu soulignés. Le premier est le lien entre le local et le global : une guerre limitée à une région, qui implique malgré eux les pays arabes du Golfe, pèse sur le pétrole, le commerce maritime et le trafic aérien, car Abu Dhabi et Dubaï relient l’Europe et l’Asie ; la Thaïlande, le Cambodge ou le Vietnam en subissent aussi les effets. Le deuxième concerne les entreprises françaises, PME comme multinationales, qui selon lui intègrent encore très peu la géopolitique, y compris celles du CAC 40, et la réduisent souvent au risque (informationnel, assurantiel, sécuritaire). Or la géopolitique étudie aussi les opportunités : il prend l’exemple de la Gambie, qui cherche à attirer les touristes français à la faveur de la dégradation des relations entre la France et le Sénégal, et cite les armateurs comme Maersk et la CMA CGM, les assureurs, les engrais, la pétrochimie et les plastiques parmi les secteurs directement concernés par la guerre. Le troisième point est la morale dans la guerre. Pour Jean-Baptiste Noé, le mensonge américain de 2003 sur les armes de destruction massive en Irak, symbolisé par la fiole agitée par Colin Powell à l’ONU, nuit encore à la parole des États-Unis vingt-trois ans plus tard. Il juge aussi les buts de guerre peu clairs et divergents entre Israël et les États-Unis, et rappelle que le changement de régime a échoué en Afghanistan, en Irak et en Libye : « On ne change pas un régime avec des bombes. » Il souligne que Donald Trump avait lui-même condamné cette approche dans son discours de Riyad.
Selon lui, un autre argument, à la fois moral et réaliste, aurait pu être avancé : mettre fin à la déstabilisation régionale menée par les relais de l’Iran (Hamas, Hezbollah, Houthis, milices chiites en Irak et en Syrie), qui menacent la navigation en mer Rouge et le développement du Liban. Il rapproche cette conciliation de la morale et du réalisme de ce que la France a tenté en Afrique, et conclut que les pays arabes du Golfe détiennent une des clés de la sortie de crise.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Guerre en Irak de 2003 : citée pour le mensonge sur les armes de destruction massive, qui pèse encore sur la crédibilité américaine.
- Colin Powell : sa présentation à l’ONU, fiole à la main, est rappelée comme symbole de ce mensonge.
- Discours de Riyad de Donald Trump : où il avait condamné les changements de régime d’inspiration néoconservatrice.
- Hamas, Hezbollah et Houthis : cités parmi les relais de l’Iran qui déstabilisent la région et la navigation en mer Rouge.
- Canal de Suez : l’Égypte y voit passer moins de navires, d’où des pertes économiques.
- Gambie : exemple d’un pays qui cherche à attirer les touristes français au détriment du Sénégal.
Au fil de l’épisode
- 00:01:13 : bilan d’étape, quinze jours après le début de la guerre
- 00:01:42 : premier point, le rapport entre le local et le global
- 00:02:08 : pétrole, routes maritimes et trafic aérien via Abu Dhabi et Dubaï
- 00:03:06 : deuxième point, les entreprises françaises et la géopolitique
- 00:04:07 : la confusion entre géopolitique et gestion du risque
- 00:05:12 : l’exemple de la Gambie et du tourisme français
- 00:06:40 : armateurs, assureurs et dérivés du pétrole face à la guerre
- 00:07:35 : troisième point, la morale dans la guerre
- 00:08:02 : le mensonge de 2003 sur l’Irak et ses conséquences
- 00:09:24 : des buts de guerre flous et l’échec du changement de régime
- 00:10:42 : l’argument réaliste et moral des relais régionaux de l’Iran
- 00:12:20 : l’exemple des interventions françaises en Afrique
- 00:13:21 : le rôle des pays arabes dans la sortie de crise
FAQ
Pourquoi la guerre en Iran a-t-elle des conséquences mondiales ?
Selon Jean-Baptiste Noé, cette guerre locale entre l’Iran, Israël et les États-Unis, qui implique aussi les pays du Golfe, touche le pétrole, les routes maritimes et le trafic aérien. Abu Dhabi et Dubaï relient l’Europe et l’Asie : perturber ces plateformes pèse sur les Émirats arabes unis mais aussi sur la Thaïlande, le Cambodge ou le Vietnam.
Pourquoi le changement de régime en Iran ne fonctionnerait-il pas ?
Pour Jean-Baptiste Noé, on ne change pas un régime avec des bombes : il faut tenir le terrain et disposer de soutiens locaux. Il rappelle les échecs en Afghanistan, en Irak et en Libye. Il estime qu’il peut y avoir un changement de dirigeant, mais que la structure du régime iranien ne disparaîtra pas.
En quoi le mensonge de 2003 sur l’Irak pèse-t-il encore sur les États-Unis ?
D’après Jean-Baptiste Noé, le mensonge sur les armes de destruction massive en Irak, illustré par la fiole de Colin Powell à l’ONU, nuit encore à la parole américaine vingt-trois ans plus tard. Beaucoup en concluaient déjà en 2022 que les Américains mentaient sur l’Ukraine. Il invite toutefois à ne pas en déduire mécaniquement un mensonge en 2026.
La géopolitique se limite-t-elle au risque pour les entreprises ?
Non, selon Jean-Baptiste Noé. Les entreprises françaises réduisent souvent la géopolitique au risque informationnel, assurantiel ou sécuritaire, alors qu’elle étudie aussi les opportunités nées des rapports de force. Il cite la Gambie, qui cherche à attirer les touristes français détournés du Sénégal, et juge la géopolitique encore très peu intégrée, même au CAC 40.
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