
Sophia Mahroug, maître de conférences à la Sorbonne Abou Dhabi et auteure d'une thèse primée sur le Corps des gardiens de la révolution islamique, répond à Marc Hecker pour l'Ifri, trois semaines après le début des frappes israéliennes et américaines sur l'Iran. Origines du corps, empire économique nourri par les sanctions, doctrine de la guerre douce, défense en mosaïque : elle explique pourquoi le pouvoir iranien est passé des religieux à une technocratie militaire, et ce que cela change pour la suite du conflit.
Les gardiens de la révolution, une légion devenue réseau
Sophia Mahroug, maître de conférences à la Sorbonne Abou Dhabi, est reçue par Marc Hecker dans Le Monde selon l’Ifri, le 20 mars 2026, trois semaines après le début des frappes israéliennes et américaines sur l’Iran. Auteure d’une thèse primée par l’Académie diplomatique et consulaire et par l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), elle explique ce qu’est devenu le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Créé en 1979 par Khomeini comme garde prétorienne du nouveau régime, il n’a jamais été politiquement unifié, rappelle-t-elle : c’était à l’origine une constellation de milices parfois rivales. Elle détaille ses cinq branches (forces terrestres, aérospatiales, marine, Basij et Force Al-Qods), son bras économique fait de fondations et de conglomérats, son entrée en politique dans les années 2000 contre les réformistes, et sa différence avec l’Artesh, l’armée conventionnelle héritée de la monarchie, dont la loyauté va au territoire. Elle décrit le Basij, force de volontaires qui quadrille la société, et la police, officiellement sous la tutelle du ministère de l’Intérieur mais pénétrée par les gardiens. Pour elle, l’identité « gardien » devient si diffuse, dans l’administration, l’université et l’économie, qu’il sera de plus en plus difficile de dire qui l’est : éliminer les grandes figures issues de la guerre Iran-Irak ne suffit pas à démanteler ces réseaux.
Sur la Force Al-Qods, chargée d’« exporter la révolution », elle conteste la lecture d’un simple arc chiite et rappelle sa diplomatie de l’ombre, de la Bosnie à l’Afghanistan, sous Qassem Soleimani.
Guerre douce, défense en mosaïque et après-guerre
À partir de la littérature stratégique en persan publiée en ligne par les gardiens, Sophia Mahroug analyse la doctrine de la « défense douce », née de la crainte des révolutions de couleur après l’invasion de l’Irak en 2003 et durcie après le mouvement de 2009. Elle montre comment les gardiens ont pris le contrôle des télécommunications et construit un Internet national qui rend les coupures plus efficaces et crée une dépendance à leurs applications. Elle juge, comme l’économiste Agathe Demarais dans son livre « Backfire », que les sanctions ont renforcé les réseaux informels des gardiens. La « défense en mosaïque », qu’elle étudie sous le nom de déconcentration, découle de la provincialisation du corps lancée à partir de 2005 : 31 commandements provinciaux qui permettent de diversifier frappes, commandement et modes d’action.
Elle explique enfin pourquoi l’expression « régime des mollahs » lui paraît dépassée, et envisage les scénarios : retrait américain, armement de minorités, arrivée d’une génération de gardiens plus transactionnelle. Elle ne voit pas de transition démocratique à court terme, faute d’opposition unifiée, et estime que la Russie tire profit de ce conflit.
Pour aller plus loin
- Institut français des relations internationales (Ifri)
- Le podcast Le Monde selon l’Ifri
- L’Ifri sur X
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- L’Ifri sur Instagram
- L’Ifri sur Facebook
Les références de l’épisode
- « La défense sacrée du Corps des gardiens de la révolution islamique d’après les sources numériques. De la guerre Iran-Irak à la « guerre douce » (1981-2024) » : la thèse de Sophia Mahroug, annoncée à l’été 2026 aux Presses universitaires de France.
- Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) : force créée en 1979, sujet central de l’épisode.
- Force Al-Qods : branche du CGRI chargée de l’action extérieure.
- Basij : force populaire de volontaires intégrée au CGRI.
- Artesh : l’armée conventionnelle iranienne.
- Qassem Soleimani : commandant de la Force Al-Qods à partir de 1998, tué par une frappe américaine en Irak en janvier 2020.
- Conseil suprême de sécurité nationale : organe créé en 1989 autour du guide suprême.
- « Backfire », Agathe Demarais : essai sur les limites des sanctions économiques.
- « Gardiens de la révolution, les maîtres de l’Iran » : documentaire diffusé par Arte en 2025.
Au fil de l’épisode
- 00:00:22 : présentation de Sophia Mahroug et de sa thèse primée
- 00:01:12 : les origines du Corps des gardiens de la révolution en 1979
- 00:02:54 : une constellation de milices, pas un bloc unifié
- 00:04:21 : cinq branches et un bras économique
- 00:04:45 : l’entrée des gardiens en politique à partir des années 2000
- 00:06:00 : une identité « gardien » de plus en plus diffuse
- 00:08:43 : Artesh, Basij, police : qui fait quoi
- 00:14:24 : pourquoi l’appareil sécuritaire tient malgré les frappes
- 00:14:49 : la Force Al-Qods et l’exportation de la révolution
- 00:16:38 : la diplomatie de l’ombre de la Force Al-Qods
- 00:18:26 : les sanctions ont-elles renforcé les gardiens ?
- 00:20:18 : la doctrine de la guerre douce
- 00:22:57 : le tournant du mouvement de 2009
- 00:24:46 : Internet national et contrôle des télécommunications
- 00:26:11 : la défense en mosaïque face aux frappes
- 00:31:33 : le « régime des mollahs », une expression dépassée ?
- 00:35:16 : les scénarios pour la suite de la guerre
- 00:38:15 : une opposition fragmentée et une Russie qui profite du conflit
FAQ
Qu’est-ce que le Corps des gardiens de la révolution islamique ?
Le CGRI est une force créée en 1979 par Khomeini pour défendre le régime islamique, distincte de l’armée conventionnelle. Selon Sophia Mahroug, il compte cinq branches, dont le Basij et la Force Al-Qods, contrôle un vaste réseau économique et s’est implanté dans la politique, l’administration et les universités iraniennes.
Qu’est-ce que la défense en mosaïque iranienne ?
C’est la décentralisation du commandement militaire iranien en zones provinciales, chacune dirigée par un commandant des gardiens. Sophia Mahroug explique que ce mouvement, qu’elle nomme déconcentration, date de la provincialisation du corps lancée à partir de 2005. Il permet de diversifier les frappes et les modes d’action pour gagner du temps face à une supériorité aérienne adverse.
Qu’est-ce que la guerre douce pour les gardiens de la révolution ?
La guerre douce, ou défense douce, est une doctrine de défense cognitive contre l’influence occidentale. Selon Sophia Mahroug, les gardiens l’ont formulée après 2003 en reprenant des notions américaines comme le soft power, par crainte des révolutions de couleur. Elle passe par la propagande en ligne, des médias en langues étrangères et un Internet national contrôlé.
Pourquoi l’expression « régime des mollahs » est-elle discutée ?
Pour Sophia Mahroug, l’expression reste juste jusqu’à un certain point, puisque le guide suprême, membre du clergé, garde l’autorité de dernière instance. Mais elle juge qu’elle masque l’essentiel : le pouvoir réel s’est déplacé vers les réseaux technocratiques et militaires des gardiens de la révolution, présents dans toute l’administration.
Les sanctions internationales ont-elles affaibli les gardiens de la révolution ?
Non, selon Sophia Mahroug : les sanctions ont surtout renforcé les réseaux les plus durs des gardiens, en créant une rente fondée sur la contrebande et les circuits informels. Elle rejoint l’analyse de l’économiste Agathe Demarais et observe que l’économie iranienne se dégrade pendant que ces réseaux prospèrent.
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