
Le politiste Farid Vahid, de la Fondation Jean-Jaurès, et la chercheuse Amélie Ferey, de l'Ifri, analysent au micro d'Alexandre Jubelin, dans Le Collimateur, la guerre entre Israël et l'Iran, enregistrée une semaine après les premières frappes israéliennes de juin 2025. Origines de l'hostilité depuis 1979, programme nucléaire, renseignement, raid aérien du 12 juin et limites de la puissance aérienne : les deux spécialistes replacent l'affrontement dans le temps long et s'interrogent sur ses débouchés.
Des décennies d’hostilité entre l’Iran et Israël
Enregistré le 19 juin 2025, une semaine après le début des frappes israéliennes sur l’Iran, cet épisode du Collimateur réunit autour d’Alexandre Jubelin le politiste Farid Vahid, codirecteur de l’Observatoire de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient à la Fondation Jean-Jaurès, et Amélie Ferey, responsable du Laboratoire de recherche sur la défense de l’Ifri, spécialiste du ciblage israélien. L’animateur annonce vouloir prendre du recul historique et prospectif sur l’affrontement. Selon Farid Vahid, l’hostilité du régime iranien envers Israël naît avec la révolution de 1979 : pour un pays majoritairement perse et chiite, la cause palestinienne a servi de porte d’entrée dans le monde arabe et de socle à « l’axe de la résistance », alors que la population iranienne y reste, selon lui, largement indifférente. Amélie Ferey rappelle qu’avant 1979, Israël cherchait au contraire des alliances avec des pays non arabes, dont l’Iran du Shah, et que la question iranienne s’est imposée par la conjonction du programme nucléaire, de la rhétorique du régime et de l’« équation personnelle » du Premier ministre israélien. Les invités reviennent sur le ver informatique introduit vers 2010 dans des centrifugeuses iraniennes, les éliminations de scientifiques, l’accord de 2015, que Farid Vahid juge techniquement respecté par l’Iran, et la stratégie iranienne du « seuil » nucléaire.
Pour Amélie Ferey, Israël, qui se vit comme une citadelle assiégée, ne peut accepter un Iran doté de l’arme nucléaire, parce que cela neutraliserait à terme sa propre dissuasion face à une coalition conventionnelle.
Renseignement, ciblage et raid aérien du 12 juin
Les invités constatent une surestimation des capacités militaires du Hezbollah comme de l’Iran. Farid Vahid souligne la profondeur de la pénétration du renseignement israélien, qu’il relie à l’impopularité du régime et à l’exode des élites : sur 130 étudiants de sa promotion d’ingénieurs à l’université de Téhéran, 121 ont quitté le pays, dit-il. Amélie Ferey décrit une préparation méthodique et patiente, engagée selon elle cinq ans plus tôt par une élimination ciblée et poursuivie par les frappes en Syrie et les échanges de salves d’avril et d’octobre, qui ont permis de tester puis de détruire la défense antiaérienne iranienne. Le raid du 12 juin aurait mobilisé environ 200 avions de combat contre trois catégories de cibles : installations nucléaires, capacités de représailles et commandement. Elle y voit une « approche par la sidération » destinée à ralentir le programme et à pousser les États-Unis à engager leurs bombes pénétrantes GBU-57 contre Fordo.
Elle note aussi la pression sur les stocks d’intercepteurs israéliens, tandis que Farid Vahid rappelle que les commandants iraniens ont connu huit ans de guerre contre l’Irak et savent qu’un conflit peut durer.
Ce que peut la puissance aérienne
Alexandre Jubelin rappelle la thèse de Robert Pape, pour qui la puissance aérienne seule ne fait ni tomber un régime ni naître une démocratie. Amélie Ferey nuance : l’objectif israélien serait moins une démocratie en Iran que la destruction de son potentiel militaire, quel que soit le chaos qui en résulte, et elle relève que les milices alliées de l’Iran restent en retrait. Farid Vahid juge les Israéliens « mal conseillés » s’ils comptent sur un soulèvement rapide, et estime qu’un effondrement de l’Iran ne servirait pas les Européens. Les deux invités concluent sur une Europe spectatrice et divisée, dont la parole perd de son poids faute de position claire.
Pour Amélie Ferey, la puissance militaire « ne peut pas tout si elle n’est pas liée à une puissance diplomatique ».
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Fondation Jean-Jaurès : Farid Vahid y codirige l’Observatoire de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.
- Laboratoire de recherche sur la défense de l’Ifri : dirigé par Amélie Ferey, partenaire régulier du podcast.
- Assassinats ciblés, critique du libéralisme armé : livre d’Amélie Ferey paru en 2020, tiré de sa thèse.
- Axe de la résistance : réseau d’alliés régionaux de l’Iran, dont le Hezbollah.
- Accord de 2015 sur le nucléaire iranien (JCPOA) : accord que l’Iran respectait techniquement selon Farid Vahid.
- Fordo : site nucléaire iranien construit sous une montagne, au centre des débats sur les bombes pénétrantes.
- GBU-57 : bombe pénétrante américaine au centre des débats sur la destruction de Fordo.
- Robert Pape : théoricien de la puissance aérienne cité par l’animateur.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : présentation des invités et du contexte d’enregistrement
- 00:02:43 : le passif entre l’Iran et Israël
- 00:03:23 : la cause palestinienne dans la stratégie du régime iranien
- 00:05:54 : de la doctrine de la périphérie à la menace numéro un
- 00:09:48 : cyberattaque et éliminations de scientifiques
- 00:12:21 : chronologie du programme nucléaire iranien
- 00:13:35 : la place du nucléaire civil et militaire en Iran
- 00:19:16 : pourquoi Israël refuse un Iran nucléaire
- 00:24:18 : des capacités militaires surestimées
- 00:27:06 : la domination du renseignement israélien
- 00:30:12 : une préparation patiente sur plusieurs années
- 00:36:15 : un régime iranien affaibli de l’intérieur
- 00:39:23 : la cohérence de l’opération israélienne
- 00:40:45 : le raid de 200 avions et ses trois catégories de cibles
- 00:45:12 : la GBU-57 et le site de Fordo
- 00:49:11 : ce que peut la puissance aérienne
- 00:52:21 : stocks d’intercepteurs et de missiles
- 00:56:33 : des alliés régionaux de l’Iran en retrait
- 00:59:41 : la résilience du régime iranien
- 01:03:16 : l’absence de vision politique et la place de l’Europe
FAQ
Pourquoi le régime iranien a-t-il fait d’Israël son principal ennemi ?
Selon Farid Vahid, cette hostilité date de la révolution de 1979. Pour un pays majoritairement perse et chiite, la cause palestinienne a servi de porte d’entrée dans le monde arabe et de fondement à un réseau d’influence régionale. Il estime que la population iranienne, elle, reste largement indifférente à cette cause.
Pourquoi Israël refuse-t-il un Iran doté de l’arme nucléaire ?
Amélie Ferey explique qu’Israël se vit comme une citadelle assiégée sans profondeur stratégique. Un Iran nucléaire pourrait, à long terme, couvrir une coalition menant une guerre conventionnelle contre Israël, qui ne pourrait plus brandir sa propre dissuasion. Elle précise présenter le point de vue israélien sans y adhérer.
Quelles cibles Israël a-t-il frappées en Iran à partir du 12 juin 2025 ?
D’après Amélie Ferey, le raid initial, qui aurait mobilisé environ 200 avions de combat, a visé trois catégories de cibles : les installations nucléaires, les capacités de représailles comme les lanceurs de missiles, et la chaîne de commandement. Des frappes ont ensuite touché des installations énergétiques et des plateformes numériques.
La puissance aérienne peut-elle faire tomber le régime iranien ?
Alexandre Jubelin cite Robert Pape, pour qui elle ne suffit jamais à renverser un régime. Farid Vahid doute d’un soulèvement rapide sans forces au sol. Amélie Ferey estime que l’objectif israélien est surtout de détruire le potentiel militaire iranien, et que la force ne peut rien sans vision diplomatique.
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