
Clément Renault, chercheur « renseignement, guerre et stratégie » à l'IRSEM, revient au micro d'Alexandre Jubelin dans Le Collimateur pour dresser une anatomie du renseignement israélien. Comment des services qui disposaient de nombreux indices ont-ils pu être surpris le 7 octobre 2023, avant de mener contre le Hezbollah puis en Iran des opérations d'une précision rare ? Le chercheur détaille l'organisation des trois agences, les jugements jamais remis en cause sur le Hamas, le poids du politique et la question d'une réforme que rien n'annonce.
Trois agences, une culture de la guerre permanente
Dans cet épisode du Collimateur, Clément Renault, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), explique comment fonctionne le renseignement israélien et pourquoi le même appareil a pu échouer le 7 octobre 2023 puis réussir contre le Hezbollah et en Iran. Il décrit trois agences : le Shinbet, service de renseignement intérieur chargé de la lutte antiterroriste, du contre-espionnage, mais aussi de la bande de Gaza et de la Cisjordanie ; le service de renseignement militaire, qu’il compare à une « grosse DRM » de plus de 7 000 personnes, dont relève l’unité 8200, qu’il présente comme l’équivalent israélien de la NSA ; enfin le Mossad, compétent uniquement à l’étranger et chargé notamment de la diplomatie clandestine avec les bureaux du Hamas au Qatar. Particularité soulignée par le chercheur : chacune de ces agences dispose de ses propres capacités de renseignement électromagnétique, humain et image, là où en France ou aux États-Unis une agence collecte au profit de toutes les autres. Il rattache cette organisation à une perception fondatrice : un État qui se pense en guerre contre des menaces tout autour de lui et qui recourt à l’action clandestine plus que d’autres pays.
Selon lui, cette culture offensive, cette sophistication et cette capacité à prendre des options que d’autres États ne se permettraient pas sont reconnues jusque chez les partenaires d’Israël.
Le 7 octobre, un échec d’analyse plus que de collecte
Clément Renault expose les quatre piliers de la stratégie israélienne envers Gaza à la veille de l’attaque : la dissuasion par des représailles immédiates et disproportionnées, le confinement par le blocus terrestre, maritime et aérien depuis le retrait de 2005 et la prise de contrôle par le Hamas en 2007, les opérations ciblées contre les cadres, et la stratégie consistant à diviser pour régner. L’ensemble donnait aux services le sentiment d’une menace contenue, d’autant que les moyens étaient concentrés sur le Hezbollah, l’Iran et la Cisjordanie. Le chercheur relève un affaiblissement du renseignement humain à Gaza depuis 2005 et l’abandon de l’écoute des communications radio du Hamas au profit des téléphones cellulaires. Mais pour lui le cœur de la faille est ailleurs : des jugements « non interrogés » selon lesquels le Hamas n’avait ni les capacités ni la volonté d’une telle attaque, préférait la confrontation indirecte et ne voulait pas perdre ses acquis. Alexandre Jubelin rappelle que le plan d’attaque, désigné sous le nom de Jericho Wall, était connu, que des exercices près de la frontière étaient observés et que les alertes remontées par des observatrices ont été écartées. Dans la nuit précédant l’attaque, des activations massives de cartes SIM ont fait revenir le chef du Shinbet au bureau, sans décision opérationnelle. Le chercheur insiste sur le coût politique d’une montée du niveau d’alerte qui aurait contredit des années d’analyse.
S’y ajoutent, selon les deux interlocuteurs, les tensions entre les services et le gouvernement de Benjamin Netanyahu, nées notamment du projet de réforme judiciaire.
Du Liban à l’Iran, la démonstration du Mossad
Pour expliquer le retournement, Clément Renault rappelle d’abord que ce ne sont pas les mêmes services : le suivi du Hezbollah relève du Mossad, auteur des opérations lancées à partir de septembre 2024. Il évoque des sources humaines recrutées au sein du Hezbollah après la guerre de 2006, couplées à du renseignement électromagnétique et image. Sur l’opération des bipeurs, il retrace d’après les sources ouvertes une opération de talkies-walkies commencée en 2014, puis des bipeurs vendus via une société taïwanaise à partir de 2021 et 2022 ; la décision de les déclencher aurait été prise parce que le piège risquait d’être découvert, certains appareils ayant été envoyés en Iran pour analyse. En Iran, il voit dans l’assassinat d’un chef du Hamas à Téhéran fin juillet 2024 la preuve d’une pénétration déjà profonde, puis décrit des frappes conjuguant ciblage de cadres, drones réassemblés sur le territoire iranien et raids aériens. Il juge ces services capables d’un niveau de risque « inégalé », qu’il attribue à des agences petites, peu bureaucratiques, où une proposition audacieuse peut être prise au sérieux.
Il distingue toutefois succès tactiques et victoire stratégique : ce changement de doctrine fait débat au sein même de l’appareil de sécurité israélien.
Une réforme que rien n’annonce
Le chercheur ne voit pas venir de recomposition des services. Benjamin Netanyahu a refusé toute commission parlementaire ou d’enquête indépendante sur le 7 octobre ; le Shinbet et le renseignement militaire ont produit leurs propres rapports internes. Le chef du renseignement militaire a démissionné après le rapport sur le 7 octobre, et la volonté du Premier ministre de remplacer le directeur du Shinbet a ouvert une crise institutionnelle portée devant la Cour suprême. Clément Renault pointe enfin une piste qu’aucun débat public ne reprend : l’absence d’un organisme d’analyse intermédiaire entre le Premier ministre et les services, capable d’une critique interne.
Il rappelle qu’aucune procédure n’empêche durablement la surprise : « Tout le monde se fait surprendre tôt ou tard. »
Pour aller plus loin
- Clément Renault, « The Intelligence Behind the Strike: Was Everyone Wrong About Iran’s Nuclear Program? »
- Janine Gross Stein, « Bringing Politics Back In: The Neglected Explanation of the Oct. 7 Surprise Attack »
- Michel Wyss, « The October 7 Attack: An Assessment of the Intelligence Failings »
- Enquête du Washington Post sur l’opération des bipeurs
Les références de l’épisode
- Shinbet : service de renseignement intérieur israélien, responsable du suivi de Gaza et de la Cisjordanie.
- Mossad : service de renseignement extérieur, en charge du Hezbollah et de l’Iran.
- Unité 8200 : unité de renseignement électromagnétique et cyber du renseignement militaire israélien.
- Plan Jericho Wall : plan d’attaque du Hamas dont les services israéliens avaient connaissance.
- Guerre du Kippour : surprise de 1973, matrice du « jamais plus » pour les services israéliens.
- Pearl Harbor : cas fondateur de la littérature sur les surprises stratégiques.
- L’avocat du diable : procédé qui consiste à désigner quelqu’un pour défendre une position divergente quand le consensus est trop fort.
- Le paradoxe de l’avertissement : une alerte qui fait reporter une attaque donne l’impression d’une fausse alerte.
- Enquête du New York Times : citée sur l’évaluation erronée des intentions israéliennes par la direction du Hezbollah.
Au fil de l’épisode
- 00:02:58 : les trois agences du renseignement israélien et leurs périmètres
- 00:04:37 : l’unité 8200 et les capacités propres à chaque service
- 00:08:13 : une culture du renseignement marquée par la guerre du Kippour
- 00:12:05 : les quatre piliers de la stratégie israélienne envers Gaza
- 00:16:26 : la campagne régionale contre l’Iran et la hiérarchie des menaces
- 00:20:32 : renseignement humain affaibli et abandon des écoutes radio
- 00:24:06 : le 7 octobre face à la littérature sur les surprises stratégiques
- 00:28:03 : le plan Jericho Wall et les exercices observés sans réaction
- 00:30:54 : les observatrices écartées et l’avocat du diable
- 00:32:42 : les cartes SIM détectées dans la nuit précédant l’attaque
- 00:36:05 : le paradoxe de l’avertissement
- 00:36:54 : la politisation du renseignement et la réforme judiciaire
- 00:42:37 : le retournement, du Liban à l’Iran
- 00:46:49 : sources humaines et opération des bipeurs
- 00:52:48 : un changement de doctrine israélienne
- 00:55:45 : la précision des frappes en Iran
- 01:00:40 : ce qui distingue le Mossad
- 01:01:33 : quelle recomposition des services après le 7 octobre
FAQ
Qui est Clément Renault ?
Clément Renault est chercheur « renseignement, guerre et stratégie » à l’IRSEM. Il a publié un article sur le renseignement derrière les frappes israéliennes contre le programme nucléaire iranien et prépare pour l’IRSEM une étude sur les failles du renseignement autour du 7 octobre. Dans l’épisode, il se présente aussi en historien qui cherche les mécanismes de l’échec.
Pourquoi le renseignement israélien n’a-t-il pas anticipé le 7 octobre ?
Selon Clément Renault, ce n’est pas d’abord un défaut de collecte : les indices étaient nombreux. Ils ont été lus à travers des jugements jamais remis en cause, selon lesquels le Hamas n’avait ni les moyens ni l’intention d’une attaque de cette ampleur. S’y ajoutent un renseignement humain affaibli à Gaza, des moyens concentrés sur d’autres fronts et le coût politique d’une alerte.
Comment sont organisés les services de renseignement israéliens ?
Le chercheur décrit trois agences : le Shinbet pour le renseignement intérieur, Gaza et la Cisjordanie ; le renseignement militaire, dont dépend l’unité 8200 ; le Mossad, compétent uniquement à l’étranger. Chacune dispose de ses propres capacités de renseignement humain, électromagnétique et image. Le Shinbet et le Mossad sont directement rattachés au Premier ministre, sans organisme d’analyse intermédiaire.
Pourquoi le même appareil a-t-il réussi contre le Hezbollah et en Iran ?
Clément Renault souligne que le Hezbollah et l’Iran relèvent du Mossad, pas des services chargés de Gaza, et que ces cibles concentraient déjà les moyens de collecte. Il évoque des sources humaines recrutées après la guerre de 2006 au Liban, une opération de piégeage de bipeurs préparée sur des années et une infiltration profonde en Iran, conjuguées au renseignement électromagnétique et image.
Les services israéliens vont-ils être réformés après le 7 octobre ?
Le chercheur n’en voit pas de signe. Benjamin Netanyahu a refusé toute commission d’enquête indépendante, les services ont produit des rapports internes et certaines têtes ont changé, mais les institutions restent en place. Une piste existerait selon lui, créer une instance d’analyse entre le Premier ministre et les services, sans qu’aucun débat public ne la reprenne.
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