
Wassim Nasr, journaliste à France 24 et chercheur au Soufan Center, décrypte avec Alexandre Jubelin, dans le Collimateur, les attaques coordonnées du 25 avril 2026 contre la junte malienne. De l'alliance de 2012 à l'accord de 2025 entre les indépendantistes du FLA et le JNIM, de la prise de Kidal au retrait de l'Africa Corps, des acteurs extérieurs à l'État islamique : il explique ce qui a rendu possible cette offensive et pourquoi, selon lui, la réponse au Sahel ne peut plus être seulement militaire.
Du nord du Mali en 2012 à l’accord entre le FLA et le JNIM
Wassim Nasr, journaliste à France 24 et senior research fellow au Soufan Center, analyse avec Alexandre Jubelin, dans ce numéro de « Zone d’affrontements » du Collimateur, les attaques coordonnées du 25 avril 2026 au Mali, menées ensemble par le Front de libération de l’Azawad (FLA), mouvement indépendantiste du nord à majorité touareg, et le JNIM, branche sahélienne d’Al-Qaïda. Il rappelle d’abord l’histoire : en 2012, une alliance de circonstance entre rebelles et djihadistes s’empare du nord, avant que les djihadistes ne chassent les rebelles des villes, ce qui conduit à l’intervention française de 2013. Le JNIM, créé en 2017 sous la direction d’Iyad Ag Ghaly, figure touareg, avec un second peul, Amadou Koufa, a voulu être un groupe ancré localement et transethnique, et éviter les excès de 2012. Entre le JNIM et le MNLA, principale composante du FLA, « la dette de sang » n’a cessé de grandir, jusqu’à des combats meurtriers en avril 2024. Selon Wassim Nasr, c’est la dénonciation en 2024 des accords d’Alger de 2015 par Bamako, qui a qualifié les rebelles de terroristes, et la perte de Kidal en novembre 2023 qui ont poussé le FLA à s’allier ouvertement au JNIM. L’accord, révélé par l’invité, est conclu le 25 février 2025 : le JNIM soutient une autonomie plutôt qu’une indépendance, et le FLA accepte une application coutumière de la charia, déjà pratiquée dans les zones rurales.
Pour l’invité, chacun y trouve son compte : le FLA ne peut chasser seul l’armée malienne du nord, et la pression du JNIM au centre et autour de Bamako oblige la junte à choisir ses priorités.
Les attaques du 25 avril et la junte face à ses limites
Wassim Nasr décrit une montée en coopération sur l’année écoulée, artificiers du JNIM prêtés au FLA, compétences en mortier du FLA prêtées au JNIM, puis des attaques quasi simultanées à l’échelle du pays : armement léger, grande mobilité à moto, véhicules piégés, et une attaque à Kati qui, selon lui, a coûté la vie au ministre de la Défense, préparée à partir des échecs précédents et suivie par drone. Il raconte avoir reçu des images montrant le chef du FLA et Iyad Ag Ghaly regarder sur un écran la prise de Kidal. Prise par surprise, concentrée sur les sites du centre (Sévaré, Mopti, aéroport de Bamako, Kati), l’armée malienne et l’Africa Corps, successeur de Wagner, se retirent de Kidal et de Tessalit sous la protection du FLA. Pour l’invité, les Russes ont « rempli leur part du contrat » en préservant le pouvoir d’Assimi Goïta : leur mise est faible, leur seuil d’attrition élevé, et leur gain stratégique, le départ de la France, considérable. Les gains politiques se concentrent pour l’instant au nord, alors que les combattants peuls du JNIM ont payé le prix le plus lourd au centre.
« Ce qui est important, ce n’est pas l’armement, ce sont les hommes derrière », souligne Wassim Nasr, qui insiste sur la capacité de planification démontrée par les deux groupes.
Acteurs extérieurs, État islamique et sortie de crise
L’invité passe en revue les acteurs tiers : une Algérie moins bienveillante envers les rebelles qu’on ne le dit, une Mauritanie stabilisée qui ne pourrait jouer un rôle qu’avec un mandat, le Qatar et les Émirats arabes unis, la Turquie, dont les drones Bayraktar et Akinci élargissent l’influence sans changer la donne dans un ciel devenu « quasi une no-fly zone » depuis le départ des forces françaises et américaines. Il juge vaine une aide occidentale aux juntes, rappelant qu’un agent de la DGSE est détenu au Mali et citant un rapport de Human Rights Watch selon lequel les forces armées et leurs supplétifs ont tué au Burkina Faso bien plus de civils que les djihadistes. L’État islamique, implanté autour de Ménaka, a dénoncé l’alliance du JNIM avec des « apostats ». Pour Wassim Nasr, une rupture brutale du JNIM avec Al-Qaïda risquerait de pousser des combattants peuls vers l’État islamique, alors que le JNIM lui fait aujourd’hui barrage vers le golfe de Guinée.
Sa conclusion : « il faut faire le deuil du contre-terrorisme de tuer les tous » et remettre la négociation et le politique sur la table, en tirant les leçons des exemples afghan et syrien.
Pour aller plus loin
- L’entretien de Wassim Nasr avec le Combating Terrorism Center de West Point
- Zone d’affrontements, épisode 1
- Zone d’affrontements, épisode 2
Les références de l’épisode
- Front de libération de l’Azawad (FLA) : coalition indépendantiste du nord du Mali, dont le MNLA est la principale composante.
- JNIM : groupe djihadiste créé en 2017, affilié à Al-Qaïda, dirigé par Iyad Ag Ghaly.
- Accords d’Alger (2015) : accords de paix entre Bamako et les mouvements du nord, dénoncés par la junte en 2024.
- Tinzaouatène (été 2024) : combats où, selon l’invité, une cinquantaine de Russes et environ 80 soldats maliens ont été tués.
- Africa Corps : structure russe qui a succédé à Wagner au Mali.
- Opération Serval (2013) et opération Barkhane : interventions militaires françaises au Sahel.
- Adam Baczko : chercheur cité pour ses travaux sur la justice rendue par les talibans en Afghanistan.
- Human Rights Watch : son rapport sur les morts civiles au Burkina Faso est cité par l’invité.
- Soufan Center et France 24 : institutions auxquelles appartient Wassim Nasr.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation de l’épisode et de l’invité
- 00:02:38 : les attaques combinées du 25 avril
- 00:03:11 : le passif entre le FLA et le JNIM depuis 2012
- 00:05:06 : la création du JNIM en 2017
- 00:07:25 : la dette de sang entre rebelles et djihadistes
- 00:10:45 : le rôle ambigu de l’Algérie
- 00:12:11 : des accords d’Alger à la perte de Kidal et à Tinzaouatène
- 00:15:05 : les termes de l’accord de février 2025
- 00:16:12 : la question de la charia
- 00:23:12 : comment ont été menées les attaques
- 00:26:36 : l’attaque de Kati et la mort du ministre de la Défense
- 00:29:22 : une armée malienne prise par surprise
- 00:34:12 : les Russes de l’Africa Corps et l’avenir de la junte
- 00:40:23 : la stabilité politique à Bamako et les opposants
- 00:45:22 : Algérie, Mauritanie, Qatar et Émirats
- 00:51:32 : les drones turcs et l’absence de maîtrise du ciel
- 00:54:44 : la France, les États-Unis et les juntes
- 00:59:34 : l’État islamique et le dilemme d’Al-Qaïda
- 01:04:25 : sortir du tout militaire
FAQ
Qu’est-ce que l’accord entre le FLA et le JNIM ?
Selon Wassim Nasr, il s’agit d’un accord conclu le 25 février 2025 entre les indépendantistes du nord du Mali et le JNIM, affilié à Al-Qaïda : le JNIM soutient une autonomie de l’Azawad plutôt qu’une indépendance, et le FLA accepte une application coutumière de la charia, pour combattre ensemble l’armée malienne.
Que s’est-il passé au Mali le 25 avril 2026 ?
Le FLA et le JNIM ont mené des attaques coordonnées, quasi simultanées, dans tout le pays. D’après l’invité, une attaque à Kati a tué le ministre de la Défense, et l’armée malienne et l’Africa Corps ont dû se retirer de Kidal et de Tessalit, désormais tenues par les deux groupes.
Pourquoi les Russes restent-ils au Mali malgré ces revers ?
Pour Wassim Nasr, leur investissement est faible, environ 2 500 personnels, et leur seuil d’acceptation des pertes élevé. Leur priorité est de maintenir la junte au pouvoir plutôt que de combattre les djihadistes, et leur gain stratégique, le départ de la France, reste important. Le Mali sert de point d’appui pour l’Afrique de l’Ouest.
Pourquoi le JNIM ne rompt-il pas avec Al-Qaïda ?
D’après l’invité, une rupture brutale, non justifiée sur le plan religieux, risquerait de faire passer une partie de ses combattants, notamment peuls, à l’État islamique. Or le JNIM fait aujourd’hui barrage à l’expansion de l’État islamique vers le golfe de Guinée, ce qui pose un dilemme aux pays de la région.
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