
Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Vincent Tourret, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, pour raconter comment les drones ont transformé la guerre entre la Russie et l'Ukraine. De la pensée militaire soviétique au FPV à quelques centaines de dollars, il suit trois phases du conflit, explique pourquoi les deux armées ont pris des chemins opposés et défend l'idée d'une révolution militaire, que l'animateur discute. Il termine sur ce que les armées françaises devraient en tirer.
Un objet qui échappe aux fiches techniques
Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Vincent Tourret, doctorant à l’Université du Québec à Montréal et chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), pour retracer l’histoire des drones dans la guerre entre la Russie et l’Ukraine, à partir de ses deux longs articles parus dans la revue Vortex en janvier 2025 et d’un briefing de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Le chercheur explique sa méthode : partir de la culture stratégique, c’est-à-dire de la façon dont chaque camp pense la guerre, puis confronter la théorie à la pratique. Il raconte avoir renoncé aux classements habituels par taille, portée ou fonction, comme le drone ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance), parce que la profusion d’appareils rendait les fiches techniques inutiles. Il a donc classé les drones par leurs effets : soit ils optimisent un moyen existant, comme le drone russe Orlan qui guide une artillerie vieillissante, soit ils le remplacent, en « aviation du pauvre » ou en nouveau mortier de l’infanterie. Russes et Ukrainiens héritent tous deux de la pensée militaire soviétique. Côté russe, le drone s’insère dans une chaîne de commandement très centralisée, héritière d’une ambition de contrôle nourrie par le marxisme et la cybernétique : un pion robotique de plus pour faire remonter l’information. En 2020, au Haut-Karabakh, les forces arméniennes équipées par la Russie sont battues par l’Azerbaïdjan et ses drones turcs, dont le TB2 qui fait à la fois reconnaissance et frappe. Selon Vincent Tourret, les Russes y voient la confirmation de leurs propres théories, sans remettre en cause leur concentration sur le seul drone de reconnaissance.
Avant 2022, résume-t-il, le drone reste un gadget « plug and play », fait pour corriger les organisations existantes sans les transformer. Les Russes rêvaient pourtant de drones lâchés derrière les lignes pour frapper les avions ennemis au sol : c’est ce que les Ukrainiens ont réalisé avec l’opération Spiderweb.
De la surprise ukrainienne à la riposte russe
L’Ukraine part d’une armée très dégradée. Après 2014, les volontaires civils et la profusion technologique la poussent à penser les drones autrement, non par le génie de ses généraux, dit le chercheur, mais parce que sa société fonctionne ainsi. L’État passe d’une logique de prédation de cette énergie à une logique de cooptation, avec un coup d’accélérateur après l’élection présidentielle de 2019, puis la création des unités de défense territoriale quelques mois avant l’invasion. Vincent Tourret découpe ensuite la guerre en trois phases. La première, l’offensive russe, est jusqu’à la fin mars 2022 une « cacophonie » : certaines unités russes n’ont même pas emporté leurs drones, outil de haute technologie qu’on évitait d’abîmer. Les unités ukrainiennes, auto-organisées, accompagnent leur infanterie de petits quadricoptères qui la rendent mobile et renseignée en temps réel. L’armée russe, qui s’entraînait en silos et ne travaillait vraiment en interarmes que lors des grands exercices stratégiques annuels, mettra environ un an et demi à se rétablir. La deuxième phase, à partir du printemps 2022, voit les Russes s’adapter par deux traditions soviétiques : la contrebatterie et la guerre électronique. Faute de radars adaptés, ils repèrent les liaisons entre télécommande et drone, notamment avec l’Aeroscope, boîtier de la marque DJI qui localise ses propres drones, puis saturent l’espace de tirs. Le chercheur rappelle la notion russe de « charge des feux », pensée en volume de munitions par hectare. L’attrition devient énorme, jusqu’à trois drones consommés par heure.
La réponse n’est pas un meilleur drone, mais un drone si bon marché qu’on peut le perdre. Entre un TB2 estimé par l’invité entre 1,6 et 3 millions de dollars et un FPV à 500 ou 1 000 dollars, « on change complètement d’objet ».
Lancet, FPV et brigades d’assaut
Pour Vincent Tourret, la simplification des designs va de pair avec une complexification des flottes : là où il y avait un seul appareil polyvalent, on en emploie dix, chacun spécialisé, dans une « micro-manœuvre aérienne ». Les anciens drones, trop vulnérables au-dessus du front, deviennent des relais de communication placés en hauteur. Côté russe, le Lancet, munition téléopérée de 3 à 8 kilos de charge explosive selon les modèles, frappe à 15 à 30 kilomètres et reprend la mission de contrebatterie que l’aviation d’assaut et les hélicoptères de combat ne peuvent plus remplir. Il émet peu et s’appuie sur des drones de reconnaissance, ce qui répartit les vulnérabilités entre appareils. En profondeur, des drones d’attaque bon marché glissés dans les salves de missiles de croisière saturent la défense antiaérienne ukrainienne et l’obligent à choisir entre villes, industries et front. La troisième phase s’ouvre avec l’offensive ukrainienne de 2023 : des brigades d’assaut où, selon l’animateur, ce n’est plus le drone qui accompagne l’infanterie, mais l’infanterie qui accompagne le drone, avec des drones bombardiers multirotors larguant des mines. La guerre électronique en limite d’abord l’effet. Le chercheur s’appuie sur la grille d’Olivier Schmitt : ajustement de 2014 à 2022, adaptation avec l’invasion, innovation en 2023, avec une doctrine ukrainienne des drones fin décembre 2023, puis rupture fin 2024 et en 2025. C’est aussi le temps du FPV (« first person view ») : le pilote guide l’appareil avec des lunettes immersives, et les jeunes générations formées au jeu vidéo s’y montrent plus à l’aise.
La rupture suit l’échec de la contre-offensive et l’une des plus lourdes défaites ukrainiennes de la guerre, après une offensive russe ouverte à la fin de l’été, face à un rapport de feu que l’invité estime de un à dix. Kiev crée un service des drones et laisse les meilleures unités acheter elles-mêmes leur matériel sur un marché à points.
Révolution militaire ou rupture, et la leçon pour la France
Selon Vincent Tourret, l’innovation, qui nourrissait l’effort de défense en amont, entre désormais dans l’opération elle-même : un commandant doit penser le design de ses armements et disposer d’un atelier qui les reconfigure. Le feu « s’autonomise » et devient sur mesure, artisanal côté ukrainien, industriel côté russe. Il juge que les Russes, en retard sur l’innovation tactique, disposent du schéma intégrateur : un théoricien militaire russe très cité a publié récemment deux articles, dont un dans le journal des forces aérospatiales, pour dire que la Russie n’a plus les moyens de revenir à la guerre mécanisée lourde et doit droniser. Le débat porte ensuite sur le mot « révolution ». Alexandre Jubelin y voit une rupture, pas une révolution, terme qu’il réserve à des bouleversements politiques, sociaux et existentiels comme l’apparition du canon. Vincent Tourret maintient le mot : la société ukrainienne entretient un rapport nouveau à son État, la mort est filmée, les efforts de guerre sont « transnationalisés » et « individualisés ». Pour la France, il défend une approche pragmatique : les armées françaises ont l’avantage d’être « les seconds entrants ». Première étape, un système d’information unifié entre armes et armées, « le Discord de la brigade, le Uber de l’artillerie », pour brancher des drones qui changeront sans cesse. Ensuite, diffuser un esprit drone et le bricolage dans les unités, comme le fait déjà un régiment d’artillerie, et préparer la société à la dronisation avec un cadre réglementaire.
Il appelle à des cycles de recherche et développement plus courts, à accepter davantage d’échecs et à réinvestir dans la frappe en profondeur, avec un mélange de drones bon marché et de missiles très performants. L’urgence tient au rythme de réarmement russe, qui pourrait être bien plus rapide que prévu si l’armée russe se dronise.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Drones en guerre : la confrontation russe et ukrainienne », Vincent Tourret : double article de la revue Vortex de janvier 2025, avant puis depuis le début de la guerre.
- « Désigne, détruit, domine », Vincent Tourret : briefing de l’Ifri sur la dronisation massive des opérations comme potentielle révolution militaire.
- Vortex : revue consacrée aux questions aériennes et stratégiques, en accès libre.
- Fondation pour la recherche stratégique (FRS) : centre de recherche dont l’invité est chercheur associé.
- Olivier Schmitt : auteur d’un livre sur l’innovation militaire dont le chercheur reprend la grille.
- Guerre du Haut-Karabakh (2020) : première démonstration de la force des drones turcs contre une armée équipée par la Russie.
- Opération Spiderweb : frappe ukrainienne par drones contre des avions russes au sol.
- TB2 : drone turc de reconnaissance et de frappe, symbole de la période d’avant-guerre.
- Orlan : drone russe de reconnaissance associé à l’artillerie.
- Lancet : munition téléopérée russe employée pour la contrebatterie.
- Aeroscope : boîtier de la marque DJI utilisé par les Russes pour localiser les drones ukrainiens.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : présentation de l’invité et de ses travaux
- 00:03:34 : la méthode, entre culture stratégique et pratique
- 00:06:45 : classer les drones par leurs effets, optimiser ou remplacer
- 00:08:58 : le drone dans la pensée militaire russe centralisée
- 00:10:57 : le Haut-Karabakh en 2020 et ses leçons mal tirées
- 00:13:30 : le drone d’avant-guerre, un gadget au service des organisations existantes
- 00:15:38 : les projets russes de frappe des aérodromes et l’opération Spiderweb
- 00:19:52 : l’Ukraine après 2014, une armée à réinventer
- 00:25:25 : les réformes ukrainiennes et la défense territoriale
- 00:27:05 : les trois phases de la guerre
- 00:29:38 : la cacophonie russe du premier mois
- 00:33:20 : une armée russe qui s’entraîne en silos
- 00:35:09 : la riposte russe par la guerre électronique et la contrebatterie
- 00:38:17 : la « charge des feux » et la saturation de l’espace
- 00:41:12 : rendre l’attrition soutenable, la course au bas coût
- 00:44:48 : le Lancet et la contrebatterie en profondeur
- 00:49:41 : les drones d’attaque dans les salves stratégiques
- 00:52:29 : l’offensive ukrainienne de 2023 et les brigades d’assaut
- 00:53:54 : ajustement, adaptation, innovation, rupture selon Olivier Schmitt
- 00:57:22 : l’ère du FPV
- 01:00:09 : la rupture après l’échec de la contre-offensive
- 01:02:34 : quand l’innovation entre dans l’opération
- 01:06:10 : innovation tactique ukrainienne et schéma intégrateur russe
- 01:09:58 : révolution militaire ou rupture
- 01:12:59 : les arguments de l’invité pour parler de révolution
- 01:14:56 : la France, second entrant de la dronisation
- 01:17:26 : un système d’information unifié comme première étape
- 01:20:41 : préparer la société à la dronisation
- 01:23:21 : coûts, recherche et développement, droit à l’échec
- 01:25:10 : la frappe en profondeur et l’économie des salves
- 01:26:25 : l’urgence face au réarmement russe
FAQ
Qui est Vincent Tourret ?
Vincent Tourret est doctorant à l’Université du Québec à Montréal, où sa thèse porte sur la pensée stratégique russe post-soviétique, et chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique. Il a signé dans la revue Vortex un double article sur les drones dans la confrontation russe et ukrainienne, puis un briefing de l’Ifri sur la dronisation massive des opérations.
Pourquoi les Russes ont-ils sous-estimé les drones avant 2022 ?
Selon Vincent Tourret, la Russie pensait le drone comme un capteur de plus dans un commandement très centralisé et s’était concentrée sur la reconnaissance. Battue par procuration au Haut-Karabakh en 2020, elle y a vu une confirmation de ses théories. Elle méprisait aussi les petits drones, vus en Syrie comme une arme de terroristes.
Comment l’armée russe a-t-elle contré les drones ukrainiens ?
À partir du printemps 2022, explique le chercheur, elle mise sur la guerre électronique et la contrebatterie. Ses radars voient mal les quadricoptères : elle repère donc les liaisons entre télécommande et drone, notamment avec l’Aeroscope de DJI, puis sature de tirs l’espace où se trouvent le drone ou son opérateur.
Qu’est-ce qu’un drone FPV ?
FPV signifie « first person view », vue à la première personne. Le pilote guide le drone avec des lunettes qui lui donnent la vue de l’appareil, ce qui est plus immersif qu’une télécommande classique. Selon Vincent Tourret, ces drones coûtent de 500 à 1 000 dollars et les jeunes générations habituées au jeu vidéo les maîtrisent mieux.
Les drones sont-ils une révolution militaire ?
Les deux intervenants divergent. Alexandre Jubelin parle de rupture et réserve « révolution » à des bouleversements politiques, sociaux et existentiels comme l’apparition du canon. Vincent Tourret maintient le terme : en Ukraine, la dronisation change le rapport de la société à l’État, médiatise la mort et individualise l’effort de guerre.
Grammaire de la cyberguerre
3 Nov
Super-soldats #4 : le Sergent Apone dans « Aliens » (1986)
30 Oct
Le fond des mers et ses usages stratégiques
27 Oct
Anatomie de la violence de masse [Le Fil de l’épée #62]
23 Oct
MGCS, SCAF… L’heure des autopsies [Le Casque et la plume #22]
20 Oct
Super-soldats #3 : John Rambo et James Braddock dans « First Blood » (1982) et « Portés disparus » (1984)
18 Oct
Qu’est-ce qu’un centre de gravité ? [Penser la guerre #2]
16 Oct
Retours d’Ukraine #3 : une armée qui change, un arrière qui souffre
13 Oct
Penser le maintien de l’ordre en France aujourd’hui
9 Oct
Comment cartographier la guerre en Ukraine
6 Oct
Super-soldats #2 : le Sergent instructeur Hartman dans « Full Metal Jacket » (1987)
4 Oct
Un débarquement Kinmen à rien. Aux origines du conflit Chine/Taïwan [Le Fil de l’épée #61]
2 Oct
Russie – Ukraine : une guerre sans fin ? Avec Arnaud Dubien | Entretiens géopo
4 Nov
Intelligence artificielle, résistances humaines : Armes autonomes, un sursaut contre les « robots tueurs » ?
2 Nov
Combattants africains en Ukraine : enquête auprès de prisonniers
12 Oct
La Russie ne parvient pas à capitaliser sur sa supériorité militaire théorique
20 Fév
#32 – La Bataille pour Kiev de février 2022 : décryptage d’une action aéroterrestre majeure
15 Déc
Echo – Episode 77 | Nouvelle doctrine nucléaire russe : quelle stratégie du Kremlin pour le 21ème siècle ?
22 Mai
#19 – La tranchée à l’ère des drones
30 Avr
Ukraine : trois ans déjà
21 Fév
Ukraine : pourquoi la Russie a perdu
27 Déc
Guerre d’Ukraine : quels enseignements militaires ? Général Jean-Marc Marill
24 Déc

