
Isabelle Facon, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste des politiques de défense russes, examine dans Écho la doctrine nucléaire publiée par Moscou en novembre 2024. Réelle inflexion ou signal politique adressé à l'Occident ? Elle détaille les nouvelles conditions d'emploi de l'arme, l'état de la triade stratégique russe, le rôle des armes tactiques et le sens du déploiement annoncé en Biélorussie, sans oublier les éléments de retenue observés depuis le début de la guerre en Ukraine.
Une doctrine révisée pour cadrer le débat
Isabelle Facon, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et spécialiste des politiques de défense et de sécurité russes, analyse dans cet épisode d’Écho la doctrine nucléaire russe renouvelée en novembre 2024, après l’annonce par Vladimir Poutine, le 25 septembre 2024, d’un possible élargissement des conditions d’emploi de l’arme. Elle relève d’abord des nuances de vocabulaire : la doctrine se dit défensive, mais le mot « exclusivement » du texte de 2020 a disparu, et une attaque conventionnelle faisant peser une « menace critique » sur la souveraineté et l’intégrité territoriale suffit désormais, là où l’on parlait auparavant d’une menace pour l’existence même de l’État. Le texte est clair sur le volet stratégique, avec le lancement sur alerte et la capacité de seconde frappe, mais reste opaque sur les scénarios d’emploi, la Russie ayant renoncé dès 1993 au non-emploi en premier. Selon la chercheuse, cette révision répond à un débat interne né de la guerre en Ukraine entre deux écoles : ceux qui craignent que trop parler du nucléaire ait affaibli la crédibilité de la dissuasion, et ceux qui jugent qu’elle n’a pas fonctionné puisque les Occidentaux franchissent des caps dans leur soutien à Kiev. La vraie cible du texte est l’Occident, à qui Moscou rappelle que l’Ukraine est pour elle un enjeu stratégique majeur. Parmi les nouveautés : l’État d’union avec la Biélorussie, les frappes contre des forces russes stationnées à l’étranger, et les frappes aérospatiales massives, crainte ancienne des Russes de voir leurs centres de pouvoir visés par des missiles et des drones.
Isabelle Facon juge que, dans les faits, le seuil d’emploi russe semble placé plus haut que ne le laissent penser la propagande et les discours officiels.
Triade, armes tactiques et signal envoyé à l’OTAN
La chercheuse décrit la triade stratégique russe. Les forces de missiles stratégiques portent un peu plus de la moitié des têtes déployées, sur douze sites, avec des Topol-M et des Yars largement renouvelés. La composante navale en porte environ 38 %, avec douze sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) répartis entre la flotte du Nord, où servent encore des Delta IV, et la flotte du Pacifique, uniquement équipée de Borei. Les bombardiers stratégiques Tupolev 160 et Tupolev 95 complètent l’ensemble, le bombardier de nouvelle génération paraissant en suspens. Les armes nucléaires non stratégiques compensent l’infériorité conventionnelle et servent à dissuader la transformation d’un conflit local, comme l’Ukraine, en conflit régional avec l’OTAN ; leur double capacité, conventionnelle et nucléaire, entretient l’ambiguïté. Les systèmes annoncés par Vladimir Poutine le 1er mars 2018, dont un planeur hypersonique et la torpille Poséidon, visent à contourner la défense antimissile américaine depuis le retrait des États-Unis du traité antimissile en 2002. En Biélorussie, où Moscou a annoncé en 2023 déployer des armes tactiques, la Russie a formé pilotes et opérateurs de missiles Iskander-M ; selon Isabelle Facon, l’effet opérationnel est limité, mais le signal est fort face à une Baltique où la Finlande et la Suède ont rejoint l’OTAN.
Elle note enfin des éléments de retenue : pas de mise en alerte des forces stratégiques, des tirs toujours notifiés, et le tabou qui entoure l’agression nucléaire d’un État non doté.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Fondation pour la recherche stratégique (FRS) : centre de recherche où Isabelle Facon est maître de recherche.
- Doctrine nucléaire russe de novembre 2024 : texte qui remplace celui de 2020 et élargit les conditions d’emploi de l’arme.
- Bulletin of the Atomic Scientists : publication citée pour le décompte de l’arsenal russe en 2024.
- Discours de Vladimir Poutine du 1er mars 2018 : présentation des nouveaux systèmes d’armes stratégiques russes.
- Traité antimissile : traité dont les États-Unis se sont retirés en 2002, retrait qui inquiète Moscou.
- Initiative de défense stratégique : programme annoncé par le président Reagan, auquel remontent certains projets russes.
- Torpille Poséidon : torpille à propulsion nucléaire et portée intercontinentale en développement.
- Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM) : producteur de la chaîne Horizons Marines.
Au fil de l’épisode
- 00:00:15 : l’annonce de la révision de la doctrine nucléaire russe
- 00:01:31 : les grands principes de la doctrine de novembre 2024
- 00:04:37 : pourquoi une nouvelle doctrine, le débat russe né de la guerre en Ukraine
- 00:09:30 : les nouvelles conditions d’emploi, de la Biélorussie aux frappes aérospatiales
- 00:12:21 : un seuil d’emploi plus bas que celui des Occidentaux ?
- 00:15:40 : l’arsenal russe et la triade stratégique
- 00:19:11 : la place des armes nucléaires tactiques
- 00:22:27 : les armes hypersoniques et la défense antimissile américaine
- 00:26:43 : les armes nucléaires tactiques en Biélorussie
- 00:31:55 : l’attaque d’un État non nucléaire soutenu par une puissance nucléaire
- 00:33:24 : les éléments de retenue russes
FAQ
Qu’est-ce qui change dans la doctrine nucléaire russe de 2024 ?
Selon Isabelle Facon, la doctrine de novembre 2024 n’est plus dite « exclusivement » défensive et permet l’emploi de l’arme face à une attaque conventionnelle créant une menace critique pour la souveraineté russe ou biélorusse. Elle ajoute les frappes aérospatiales massives et les attaques contre des forces russes stationnées à l’étranger.
Pourquoi la Russie a-t-elle révisé sa doctrine nucléaire ?
La chercheuse y voit une réponse au débat russe sur la crédibilité de la dissuasion pendant la guerre en Ukraine. En 2024, l’autorisation de frappes à longue portée sur le territoire russe et l’idée de troupes occidentales au sol ont inquiété Moscou. La doctrine sert à rappeler aux Occidentaux que l’Ukraine est pour la Russie un enjeu majeur.
Quelle est la composition de l’arsenal nucléaire russe ?
D’après le Bulletin of the Atomic Scientists cité dans l’épisode, la Russie compte environ 5 889 ogives en 2024, dont 1 674 déployées. Isabelle Facon décrit une triade : missiles intercontinentaux, qui portent un peu plus de la moitié des têtes déployées, douze sous-marins lanceurs d’engins, et bombardiers stratégiques Tupolev 160 et Tupolev 95.
Pourquoi la Russie déploie-t-elle des armes nucléaires en Biélorussie ?
Selon Isabelle Facon, la décision annoncée en 2023 change peu sur le plan opérationnel, la Russie pouvant déjà disposer de ces armes à Kaliningrad. Elle envoie surtout un signal à l’OTAN, dans une Baltique où la Finlande et la Suède ont rejoint l’Alliance, et rassure le régime biélorusse qui se dit menacé.
Une attaque par un pays non nucléaire soutenu par une puissance nucléaire est-elle couverte ?
Oui. La doctrine de 2024 considère une telle attaque comme une attaque conjointe. Isabelle Facon rappelle que l’idée existait dès 1995 dans les garanties négatives russes, avec une exception pour les États alliés à une puissance nucléaire, mais qu’elle est désormais écrite noir sur blanc, ce qui lui donne un poids politique particulier.
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