
Vincent Haure, chercheur en histoire médiévale associé à l'université Bordeaux-Montaigne et spécialiste de la guerre de Cent Ans, répond à Alexandre Jubelin et André Loez dans Le Fil de l'épée sur une arme devenue légendaire : l'arc long anglais. Fabrication, puissance, flèches, formation des archers, débat sur la capacité des flèches à percer les armures, récits de Crécy et d'Azincourt : il défait un à un les clichés, jusqu'aux représentations du cinéma.
Une arme devenue mythe national
Chercheur indépendant en histoire médiévale associé à l’université Bordeaux-Montaigne et spécialiste de la guerre de Cent Ans, Vincent Haure est l’invité d’Alexandre Jubelin et d’André Loez dans la série « L’arme fatale » du Fil de l’épée, coproduction du Collimateur et de Paroles d’histoire. Le point de départ est une phrase de sa biographie en ligne : « Si vous me dites que l’arc long a été décisif à Azincourt, je vous éjecte dans les limbes. » Il explique pourquoi le longbow est devenu un emblème outre-Manche : un récit national où l’arme populaire de l’archer anglais aurait terrassé la chevalerie française en 1415, nourri par le « Henry V » de Shakespeare et le film de Laurence Olivier de 1944, et un récit qui « arrange tout le monde des deux côtés de la Manche ». Il nuance aussi l’idée d’une invention galloise : l’arc existait avant les guerres d’Édouard Ier au pays de Galles, et ce qui change au XIVe siècle, c’est son emploi tactique, d’abord contre les Écossais, quand les archers d’Édouard III brisent les formations en hérisson des fantassins à Dupplin Moor en 1332 puis à Halidon Hill l’année suivante.
Pour l’invité, l’arc long reste une excellente porte d’entrée vers toute la société médiévale, de l’économie à la construction de l’État.
Fabriquer et tirer : un objet de grande technicité
Faute de restes du XIVe siècle, la référence archéologique est l’épave de la Mary Rose, navire de guerre coulé devant Portsmouth en 1545 : ses arcs mesurent entre 1,95 et 2 mètres. Taillé d’une seule pièce, de préférence dans un if venu du sud de l’Europe, l’arc associe une partie tendre, comprimée, et une partie dure, étirée, travaillées par un artisan spécialisé, le « bowyer ». Sa puissance se mesure en livres : de 70 à 150 pour un arc de guerre, contre 440 pour une arbalète, selon l’invité. Un arc plus long ne double pas la vitesse de la flèche, mais il permet de tirer des flèches plus lourdes. Cordes de chanvre, parfois de soie ou d’ortie, consommées en grand nombre ; flèches stockées par centaines de milliers, fût et pointe à douille séparés ; une logistique qui fait dire en 1356 à Édouard de Woodstock que ses artisans ne s’arrêteront pas tant que les arsenaux ne seront pas pleins. Vincent Haure décrit aussi la culture populaire du tir : jeux du papegai, du chaperon, de la marque et du but, encouragés par Édouard III comme par Charles VI, guildes d’archers du nord de la France placées sous le patronage de saint Sébastien. Les traités, le « Toxophilus » de Roger Ascham (1545) et un « Art de l’archerie » plus ancien, évoquent des tirs à 300 ou 400 pas et suggèrent un tir tendu plutôt que parabolique.
Un arc, rappelle-t-il, ne coûtait pas cher : l’équivalent de vingt flèches dans le Hainaut au XIVe siècle.
Crécy, Azincourt et le débat sur l’efficacité
L’épisode s’attarde sur le débat historiographique qui oppose Clifford Rogers, pour qui l’arc long fut décisif et perçait les armures, à Kelly DeVries, qui en relativise la portée ; il se rattache à la querelle sur la « révolution militaire ». Vincent Haure se range plutôt du côté de Kelly DeVries. Les témoignages de chevaliers criblés de flèches mais protégés par leur armure, l’archéologie des champs de bataille comme Visby (1361), où les blessures mortelles se situent surtout à l’arrière du crâne et dans le dos, et les tests d’armures dites « d’épreuve », éprouvées à l’arbalète puis à l’arme à feu, plaident selon lui pour une efficacité moins meurtrière qu’on ne l’a dit. À Crécy, en 1346, les arbalétriers génois sont mal employés, privés de leurs pavois ; ce sont les charges successives de la cavalerie française, brisées sur les chevaux abattus, qui font le désastre. À Azincourt, en 1415, le bloc français se désorganise lui-même : l’avant-garde reflue sur le corps de bataille qui avance, entre les pieux et les chevaux, et les archers jouent surtout un rôle de désorganisation, selon la lecture d’Anne Curry. Il cite aussi les échecs de l’arc long, de Bannockburn en 1314 à Cocherel en 1364 et à Verneuil.
Conclusion partagée sur le plateau : chaque bataille est unique, et les reconstitutions tactiques en petits carrés fléchés relèvent souvent de l’artefact. « Plus on étudie une bataille, moins on comprend ce qui s’est passé », résume l’un des animateurs.
Le mythe, des Mémoires de Monluc à Hollywood
La dernière partie passe la mémoire de l’arc long en revue : Blaise de Monluc, qui écrit au XVIe siècle qu’il n’y a rien de plus terrifiant que les archers anglais, Roger Ascham qui déplore le déclin de l’archerie, Benjamin Franklin qui propose d’en doter l’armée américaine, et Jack Churchill, officier britannique crédité d’une victime à l’arc pendant la Seconde Guerre mondiale. Côté écrans, les invités épinglent les archers qui tiennent leur corde tendue pendant de longues minutes, les flèches enflammées, les tirs de trois flèches à la fois et les archers d’élite des films de fantasy, et saluent à l’inverse la difficulté de l’archerie dans le jeu vidéo « Kingdom Come: Deliverance ».
Ils invitent les auditeurs à leur soumettre les scènes qu’ils jugent réalistes.
Vincent Haure nous recommande…
« Crécy 1346 », David Fiasson (Perrin, 2023) : l’ouvrage auquel l’invité renvoie à plusieurs reprises pour le déroulement de la bataille et l’emploi des arbalétriers génois.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « The Longbow », Mike Loades (Osprey Publishing, 2013) : ouvrage de référence cité dans les notes de l’épisode.
- « Weapons of Warre: the armaments of the Mary Rose », sous la direction d’Alexzandra Hildred (Mary Rose Trust, 2011) : source des images de l’épisode.
- Mary Rose : navire de guerre anglais coulé en 1545 devant Portsmouth, principale source archéologique sur les arcs longs.
- Bataille d’Azincourt (1415) : bataille de la guerre de Cent Ans qui fonde le mythe de l’arc long.
- Bataille de Crécy (1346) : bataille où les arbalétriers génois affrontent les archers anglais.
- Bataille de Dupplin Moor (1332) : premier grand succès des archers d’Édouard III contre les Écossais selon l’invité.
- Bataille de Poitiers (1356) : victoire d’Édouard de Woodstock sur l’armée du roi Jean II.
- Clifford Rogers et Kelly DeVries : historiens dont le débat structure l’historiographie de l’arc long.
- Anne Curry : historienne dont l’invité reprend la lecture de la bataille d’Azincourt.
- « Henry V » de Laurence Olivier (1944) : film tiré de la pièce de Shakespeare, cité pour son rôle dans le mythe.
Au fil de l’épisode
- 00:01:06 : présentation de Vincent Haure et de la série « L’arme fatale »
- 00:02:00 : la passion britannique pour l’arc long
- 00:04:50 : le récit d’Azincourt et sa place dans la mémoire nationale anglaise
- 00:07:00 : anatomie de l’arc long
- 00:10:34 : l’emploi tactique contre les Écossais au XIVe siècle
- 00:14:56 : la Mary Rose, source archéologique majeure
- 00:19:51 : le bois d’if, la fabrication et la puissance en livres
- 00:25:00 : les flèches
- 00:33:00 : la formation des archers et la culture populaire du tir
- 00:37:00 : les débats historiographiques sur les performances de l’arc long
- 00:46:32 : ce que dit l’archéologie des champs de bataille
- 00:49:00 : les grandes batailles de l’arc long, de Crécy à Azincourt
- 00:59:51 : Poitiers, une bataille différente
- 01:02:00 : les catégories, des plus grands succès aux plus gros échecs
- 01:04:16 : la question des armures
- 01:07:17 : la mémoire de l’arc long, de Monluc à Jack Churchill
- 01:10:19 : le coût d’un arc
- 01:12:15 : l’arc long au cinéma et dans le jeu vidéo
FAQ
Qui est Vincent Haure ?
Vincent Haure est un chercheur indépendant en histoire médiévale, associé à l’université Bordeaux-Montaigne et spécialiste de la guerre de Cent Ans. Invité du Fil de l’épée, il remet en cause l’idée que l’arc long anglais aurait été l’arme décisive des grandes batailles médiévales, à commencer par Azincourt.
L’arc long a-t-il été décisif à Azincourt ?
Selon Vincent Haure, non. À Azincourt, en 1415, l’armée française se désorganise elle-même : son avant-garde reflue sur le corps de bataille qui avance, entre les pieux et les chevaux, et perd l’avantage du nombre. Les archers anglais ont surtout un effet de désorganisation, selon la lecture de l’historienne Anne Curry qu’il reprend.
Comment était fabriqué un arc long médiéval ?
D’une seule pièce de bois, le plus souvent d’if, associant une partie tendre comprimée et une partie dure étirée. Taillé par un artisan spécialisé, il mesurait près de deux mètres sur la Mary Rose, avec une puissance de 70 à 150 livres pour un arc de guerre. La corde était surtout en chanvre.
Les flèches perçaient-elles les armures ?
C’est le cœur du débat entre Clifford Rogers et Kelly DeVries. Vincent Haure penche pour la prudence : des chevaliers criblés de flèches survivaient grâce à leur armure, les armures « d’épreuve » étaient testées contre l’arbalète et les armes à feu, et l’archéologie montre surtout des blessures mortelles au crâne et dans le dos.
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