
Stéphane Audrand, officier de réserve, chercheur associé à l'Ifri et consultant en risques internationaux, a croisé la kalachnikov en travaillant sur les trafics d'armes, où elle domine de très loin. Dans L'arme fatale, la série d'histoire militaire du Collimateur, il raconte à Alexandre Jubelin et André Loez la naissance de l'arme la plus produite de l'ère des armes à feu. De la cartouche soviétique de 1943 au prix d'une kalachnikov en zone de conflit, il explique pourquoi elle ne s'enraye pas et pourquoi elle sera encore là dans cinquante ans.
Une cartouche avant une arme
Stéphane Audrand, chercheur associé à l’Ifri et consultant en risques internationaux, s’est intéressé à la kalachnikov par les trafics d’armes, sur lesquels il travaillait dans la conformité bancaire : dès qu’on dépasse le pistolet, c’est de très loin l’arme la plus trafiquée. Son histoire commence, explique-t-il, en 1943, quand les Soviétiques adoptent une nouvelle cartouche. Les armées disposent alors d’une longue cartouche de fusil, impossible à maîtriser en rafale à l’épaule, et d’une cartouche de pistolet pour les pistolets mitrailleurs, trop faible au-delà de 150 mètres. Après avoir découvert le Sturmgewehr allemand, les Soviétiques créent la 7,62 x 39 mm : à 300 mètres, la distance d’engagement, sa puissance résiduelle équivaut à un tir à bout portant de pistolet de 9 mm. Sans bourrelet, légèrement conique pour fiabiliser l’extraction, elle est si bien conçue qu’elle reste en service aujourd’hui, et sa forme impose le chargeur courbe reconnaissable entre tous.
Pendant la guerre, aucune arme ne l’utilise : les Soviétiques produisent des PPSh-41 et attendent la paix pour bâtir une famille d’armes autour d’elle.
Le sergent qui pensait comme un soldat
Après 1945, l’URSS lance trois concours : une arme de groupe, une carabine pour le fantassin, la SKS de Simonov, et un « avtomat » pour les troupes d’assaut. Le sergent Mikhaïl Kalachnikov, ancien tankiste blessé, remporte ce dernier dans des conditions que Stéphane Audrand juge « assez obscures » : son premier prototype est recalé, il obtient le droit d’en présenter un nouveau, et touche 150 000 roubles, dix fois le prix d’une voiture soviétique. Le personnage, compare l’invité, est à l’armement ce que Stakhanov fut à l’industrie, un mythe construit par le régime. Son arme arrive dernière en précision mais elle est la seule à tirer encore après avoir été plongée dans l’eau, la boue et le sable. Trois choix de soldat l’expliquent : un chargeur très solide, une carcasse large qui laisse de la place à la crasse, et un emprunt de gaz volontairement excessif, qui fonctionne même avec de mauvaises munitions et nettoie l’arme à chaque tir. L’invité insiste : le mécanisme n’a rien d’une copie du Sturmgewehr.
Il faudra pourtant une dizaine d’années pour maîtriser l’emboutissage et produire en masse l’AKM, à partir de 1959.
De Budapest au Vietnam, une arme qui conquiert le monde
Le premier emploi est insurrectionnel : à Budapest en 1956, les insurgés hongrois montrent que n’importe qui peut se servir de l’arme, et les Soviétiques en font l’arme standard du pacte de Varsovie. La diffusion suit : les Tchèques obtiennent le droit de concevoir leur propre fusil, la Chine reçoit les plans et produit le type 56, sans doute la kalachnikov la plus produite de la guerre froide, la Finlande en tire la version la mieux finie, qui inspirera le Galil israélien, l’Allemagne de l’Est l’assemble en secret, l’Albanie en produit la moins bonne. Au Vietnam, en 1965, les Américains équipés du M14 se trouvent en infériorité face aux AK-47 et aux type 56 ; ils adoptent le M16 et sa petite cartouche de 5,56 mm, que les Soviétiques imitent avec la 5,45 x 39 de l’AK-74. Selon l’invité, environ 22 % des pertes américaines au Vietnam sont dues à la kalachnikov. Pour les catégories de la série, il retient le 31 janvier 1968, pendant l’offensive du Têt, quand 19 combattants vietnamiens pénètrent dans l’ambassade américaine à Saïgon : un désastre politique pour Washington.
Au fil des années 1960 et 1970, elle devient l’arme des mouvements révolutionnaires, puis une icône détachée de toute idéologie.
Cent millions d’armes et un fléau difficile à contenir
Stéphane Audrand évalue à peut-être cent millions le nombre de kalachnikov produites, « encore avec nous pour cinquante, soixante ans », tant ces armes durent. Il en donne l’argus : moins de 100 dollars lors du déstockage des pays de l’ex-bloc de l’Est après la chute du mur de Berlin, environ 200 dollars quand les Américains se mettent à en racheter à partir de 2003, rarement moins de 800 dollars en zone de conflit, jusqu’à 3 000 à 5 000 euros dans des pays occidentaux où la répression est forte. Le vrai défi, dit-il, est le flux de cartouches : 13 chargeurs de 30 coups par combattant vietnamien, des millions de cartouches pour quelques bataillons. Face à l’AR-15 d’Eugene Stoner, il rapporte le témoignage d’un instructeur ukrainien : l’AR-15 pour des soldats professionnels, l’AKM pour des conscrits qui n’ont jamais tenu une arme.
Il regrette enfin que la prolifération des armes légères, qui tuent des milliers de personnes chaque année, reste moins prise au sérieux que celle des armes nucléaires.
Stéphane Audrand nous recommande…
- « Lord of War » : ses cinq premières minutes montrent la fabrication d’une cartouche de kalachnikov, et le film raconte le trafic d’armes.
- « La Chute du faucon noir » : pour l’usage en guérilla, avec des miliciens somaliens armés de kalachnikov face aux M16.
Pour aller plus loin
- La précédente émission sur les armes légères
- L’émission sur le Mauser
- L’émission sur les mines navales
- L’émission sur les tranchées
- Extraits vidéo : Matt Rittman
Les références de l’épisode
- Mikhaïl Kalachnikov : sergent soviétique, vainqueur du concours de 1947, mort en 2013 à 94 ans selon l’invité.
- La cartouche de 7,62 x 39 mm : adoptée par les Soviétiques en 1943, toujours en service.
- Le Sturmgewehr : le fusil allemand de 1943 dont la cartouche intermédiaire a inspiré les Soviétiques.
- L’AK-47, l’AKM et l’AK-74 : les principales générations de l’arme, jusqu’à l’AK-12 utilisé par l’armée russe en Ukraine.
- Le type 56 : la version chinoise de la kalachnikov, la plus répandue au Vietnam.
- Le Galil : le fusil israélien inspiré de la version finlandaise.
- Le M14, le M16 et l’AR-15 : les fusils américains opposés à la kalachnikov.
- Le FN FAL : le fusil belge à cartouche longue, autre rival pendant la guerre froide.
- L’insurrection de Budapest (1956) : le premier emploi de la kalachnikov au combat.
- L’offensive du Têt (1968) : l’attaque de l’ambassade américaine à Saïgon.
- Le traité sur le commerce des armes : selon l’invité, les armes légères y ont été intégrées au terme de négociations difficiles.
- Opération Flashpoint : le jeu vidéo qui a marqué l’invité par son réalisme.
Au fil de l’épisode
- 00:01:56 : présentation de Stéphane Audrand
- 00:03:35 : de la conformité bancaire aux trafics d’armes
- 00:06:11 : les prédécesseurs, fusils et pistolets mitrailleurs
- 00:11:03 : le Sturmgewehr et la cartouche de 7,62 x 39 mm
- 00:16:40 : les concours soviétiques sous Staline
- 00:17:29 : Mikhaïl Kalachnikov, l’homme et le mythe
- 00:26:56 : les trois choix qui rendent l’arme fiable
- 00:31:53 : l’arme dans la guerre froide
- 00:33:30 : dix ans pour maîtriser l’emboutissage, l’AKM
- 00:37:51 : entretien et démontage
- 00:39:31 : Budapest 1956, le premier emploi
- 00:41:41 : la diffusion, des Tchèques à la Chine
- 00:43:42 : versions finlandaise, est-allemande et albanaise
- 00:47:34 : le Vietnam, le M16 et la cartouche de 5,45 mm
- 00:54:45 : l’arme des révolutionnaires
- 00:57:21 : les catégories, l’offensive du Têt
- 01:01:39 : les soldats vietnamiens et les pertes américaines
- 01:04:09 : des armes increvables
- 01:08:25 : combien coûte une kalachnikov
- 01:11:40 : le grand rival, du M16 à l’AR-15, et l’Ukraine
- 01:15:16 : la prolifération des armes légères
- 01:18:56 : la kalachnikov plaquée or de Saddam Hussein
- 01:20:53 : la kalachnikov dans le jeu vidéo et au cinéma
FAQ
Pourquoi la kalachnikov est-elle si fiable ?
Selon Stéphane Audrand, trois choix l’expliquent : un chargeur en tôle épaisse avec un excellent ressort, une carcasse assez large et des pièces avec du jeu, qui laissent la crasse s’accumuler sans bloquer le mécanisme, et un emprunt de gaz volontairement excessif, qui fait fonctionner l’arme même avec des munitions faibles et l’autonettoie à chaque tir.
La kalachnikov est-elle une copie du Sturmgewehr allemand ?
Non, d’après l’invité. La forme générale se ressemble parce qu’elle est dictée par la cartouche et l’emploi, mais le cœur de l’arme diffère : la culasse de la kalachnikov se verrouille par rotation et par tenons, celle du Sturmgewehr bascule. Les Soviétiques se sont surtout inspirés de la cartouche intermédiaire allemande.
Qui était Mikhaïl Kalachnikov ?
Un sergent soviétique, ancien tankiste blessé pendant la Seconde Guerre mondiale, doué pour la mécanique et habile à se faire des appuis dans le parti. Stéphane Audrand le compare à Stakhanov : un homme méritant dont le régime a fait un héros, au point que son parcours est difficile à retracer avec certitude.
Combien coûte une kalachnikov ?
Cela dépend du marché, explique Stéphane Audrand. Après la chute du mur de Berlin, les surplus de l’Est se vendaient moins de 100 dollars. En zone de conflit, une kalachnikov descend rarement sous 800 dollars et monte à 1 500 ou 2 000 dollars au début d’une guerre. Dans des pays occidentaux, elle peut atteindre 3 000 à 5 000 euros.
Pourquoi la prolifération des armes légères est-elle difficile à combattre ?
Parce que ces armes sont nombreuses, fiables et durables, et que leur acquisition reste une condition de sécurité légitime pour beaucoup d’États. Stéphane Audrand cite des réussites, comme le désarmement des stocks des Balkans, mais aussi des échecs avec les stocks albanais et libyens, et des réticences récurrentes à l’ONU dès qu’on parle d’armes légères.
Anatomie de la violence de masse [Le Fil de l’épée #62]
23 Oct
MGCS, SCAF… L’heure des autopsies [Le Casque et la plume #22]
20 Oct
Super-soldats #3 : John Rambo et James Braddock dans « First Blood » (1982) et « Portés disparus » (1984)
18 Oct
Qu’est-ce qu’un centre de gravité ? [Penser la guerre #2]
16 Oct
Retours d’Ukraine #3 : une armée qui change, un arrière qui souffre
13 Oct
Penser le maintien de l’ordre en France aujourd’hui
9 Oct
Comment cartographier la guerre en Ukraine
6 Oct
Super-soldats #2 : le Sergent instructeur Hartman dans « Full Metal Jacket » (1987)
4 Oct
Un débarquement Kinmen à rien. Aux origines du conflit Chine/Taïwan [Le Fil de l’épée #61]
2 Oct
Yémen/mer Rouge : aux racines de la machine houthie
29 Sep
Opération Vivaldi : que s’est-il passé au nord de Lyman ? [Zone d’opérations #24]
25 Sep
Ce que le Jaguar a dans le ventre
22 Sep
L’engagement par Marie-Françoise : Porter et transmettre la flamme de la mémoire
20 Oct
#49 – La musique militaire : transmettre, rassembler, faire vivre l’histoire
15 Oct
Hubert Lyautey par Claude : le parcours de vie exceptionnel d’un Maréchal, résident Général de France au Maroc
6 Oct
Alexis de Tocqueville et la guerre
2 Oct
Général Salvan : deux blessures et une vie de combat
1 Oct
#48 – Patrice Franceschi : aventurier, écrivain et soldat
1 Oct
Ces Français qui ont libéré l’Amérique
28 Sep
1826 – 2026 : Quand la photographie raconte la guerre
24 Sep
L’engagement par Imène – une nouvelle génération de passeurs de mémoire
22 Sep
400 ans de la Marine – Episode 8 : La guerre de Crimée : le débarquement d’Eupatoria et la bataille de Kinbourn
17 Sep
Henri Rol Tanguy par Claire – un combattant français dans les brigades internationales
7 Sep
La Méditerranée sous la coupe des barbaresques. Reportage en Corse
14 Août
