
Dans Le fil de l'épée, Alexandre Jubelin et André Loez reçoivent Laurent Veyssière, directeur de l'ECPAD, et Constance Lemans-Louvet, autrice de « Germaine Kanova, photographe de guerre ». Ils retracent le parcours d'une portraitiste de studio installée à Londres, devenue photographe du service cinématographique de l'armée de 1944 à 1945, du maquis aux camps de concentration, et racontent comment l'ECPAD rouvre aujourd'hui ses archives au public.
Une portraitiste de Londres devenue soldate de l’image
Dans cet épisode du Fil de l’épée, coproduit par Le Collimateur et Paroles d’histoire, Alexandre Jubelin et André Loez reçoivent Laurent Veyssière, directeur de l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD), et Constance Lemans-Louvet, qui y travaille au pôle de diffusion culturelle et signe le livre Germaine Kanova, photographe de guerre. Longtemps, les registres de l’ECPAD ne connaissaient qu’une « Madame Kanova, reporter ». Les recherches menées pour le 80e anniversaire de la Libération ont permis de reconstituer sa vie : née en 1902 à Boulogne-sur-Mer dans une famille modeste, formée à la photographie à Vienne, mariée à un marchand de verre de Bohême venu de Prague, elle tient un studio de portrait à Londres, où elle photographie le général de Gaulle, qui lui dédicace un tirage le 19 décembre 1942. Laurent Veyssière rappelle comment le service cinématographique des armées, resté à Vichy après l’armistice, coexiste avec les photographes recrutés par la France libre, avant de se reconstituer à partir du débarquement en Algérie.
Pour les invités, elle est une précurseure : il faudra attendre les années 1970 et 1980 pour revoir une femme photographe dans les armées françaises.
Du maquis à l’Allemagne, une photographe au feu
Arrivée en Normandie à l’été 1944, Germaine Kanova signe en septembre avec l’Office français d’information cinématographique et photographie Eisenhower sous l’Arc de triomphe le 15 septembre. En octobre, elle suit des combattants du maquis dans le Sud-Ouest. Une lettre d’octobre 1944, lue dans l’épisode, la montre obligée de « faire du plat ventre pendant 500 mètres à découvert et en jupe rouge », couteau ouvert pour couper la lanière de son appareil en cas de capture. Engagée ensuite par le service cinématographique de l’armée, elle répond à une commande : montrer l’Alsace refrancisée, les troupes coloniales, une armée unie. Les invités soulignent pourtant son regard propre : soldats musulmans en prière, Allemands contraints de défiler devant les corps de résistants exhumés près de Port-Louis, inscriptions laissées par les civils sur les portes des villes allemandes. Elle reçoit en juillet 1945 la croix de guerre avec étoile de bronze pour son courage lors des combats d’avril 1945, notamment à la libération de Fribourg.
En avril 1945, dans un camp de concentration découvert par l’armée française, elle documente pas à pas la prise en charge des détenus, avec de longues légendes destinées au siège.
Après la guerre, et la seconde vie d’un fonds
Après avoir photographié l’armée américaine dans le sud de la France à l’été 1945, jusqu’à un camp disciplinaire, Germaine Kanova quitte le service le 8 septembre 1945. Elle part ensuite en Pologne, pour les Nations unies et pour des magazines comme Picture Post, et photographie les ruines du ghetto de Varsovie. Le livre réunit 157 illustrations, dont 120 issues du fonds Terre conservé au fort d’Ivry et une trentaine de photos inédites prêtées par sa famille ; sa production représente, selon les invités, environ 10 % des 20 000 à 25 000 photographies prises par les opérateurs de la période. Laurent Veyssière insiste sur la notion d’« image-preuve » et sur la transformation de l’ECPAD, devenu officiellement service public d’archives en 2022 : fonds numérisés et en ligne, médiathèque ouverte au public, accueil des classes.
L’ECPAD prépare un prochain ouvrage collectif sur les autochromes, la photographie nativement en couleur de 1915 à la fin de la Grande Guerre.
Les références de l’épisode
- Germaine Kanova, photographe de guerre : livre de Constance Lemans-Louvet publié par l’ECPAD.
- ECPAD : établissement héritier du service cinématographique des armées créé en 1915, dirigé par Laurent Veyssière.
- Service cinématographique de l’armée (SCA) : service pour lequel Germaine Kanova photographie la fin de la guerre.
- Office français d’information cinématographique : organisme civil pour lequel elle travaille à partir de septembre 1944.
- Fort d’Ivry : lieu de conservation des archives de l’ECPAD et de sa médiathèque.
- Croix de guerre avec étoile de bronze : décoration reçue par Germaine Kanova en juillet 1945.
- Picture Post : magazine pour lequel elle photographie la Pologne d’après-guerre.
- Robert Capa, Lee Miller, Germaine Krull : autres photographes de guerre cités en comparaison.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation de l’émission et des invités
- 00:02:37 : l’ECPAD, « les soldats de l’image »
- 00:03:37 : retrouver la trace de « Madame Kanova, reporter »
- 00:05:20 : la photo de guerre au féminin
- 00:06:31 : jeunesse, mariages et studio londonien
- 00:09:44 : son matériel photographique en campagne
- 00:10:11 : le service cinématographique entre Vichy et la France libre
- 00:15:43 : le portrait du général de Gaulle dédicacé
- 00:17:18 : l’arrivée en France et l’Office français d’information cinématographique
- 00:19:54 : avec le maquis en octobre 1944
- 00:21:49 : l’appareil photo comme arme
- 00:25:20 : la sélection des photos du livre
- 00:26:45 : envoyer pellicules et légendes au siège
- 00:29:07 : commande politique et regard personnel : l’Alsace
- 00:32:03 : les soldats américains dans le sud de la France
- 00:36:22 : les troupes coloniales
- 00:38:19 : l’Allemagne vaincue
- 00:40:55 : la vie du fonds au fort d’Ivry
- 00:42:27 : la dénonciation des crimes nazis et l’image-preuve
- 00:46:00 : un camp de concentration en avril 1945
- 00:48:29 : le départ du service et la Pologne
- 00:50:56 : la croix de guerre
- 00:52:36 : consulter les archives de l’ECPAD
- 00:58:37 : le prochain livre sur les autochromes
FAQ
Qui était Germaine Kanova ?
Germaine Kanova, née en 1902 à Boulogne-sur-Mer, était une photographe portraitiste installée à Londres. Elle a photographié le général de Gaulle en 1942, puis la fin de la Seconde Guerre mondiale pour l’Office français d’information cinématographique et le service cinématographique de l’armée, du maquis à l’Allemagne, avant de partir en Pologne.
Pourquoi Germaine Kanova a-t-elle longtemps été oubliée ?
Selon les invités, les archives de l’ECPAD ne la désignaient que comme « Madame Kanova, reporter », sans autre information. Ils ajoutent qu’à l’époque, les photographes militaires, hommes ou femmes, n’étaient pas mis en avant et à peine nommés quand leurs images paraissaient dans la presse.
Comment consulter les photographies de l’ECPAD ?
D’après Laurent Veyssière, l’ECPAD est un service public d’archives depuis 2022 : toute personne peut consulter ses fonds. Les archives historiques sont numérisées et en ligne, et la médiathèque du fort d’Ivry, ouverte cinq jours sur sept sur inscription, donne accès aux originaux si besoin.
Qu’est-ce qu’une image-preuve ?
Laurent Veyssière désigne ainsi les images prises par les photographes militaires pour établir des faits : montrer ce que l’ennemi a fait, ou prouver ce que les soldats n’ont pas fait. Germaine Kanova en produit près de Port-Louis, en photographiant l’identification de jeunes maquisards tués par les Allemands, devant lesquels défilent des soldats allemands.
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