
Daniel Desesquelle reçoit dans Pensez stratégique Nicole Gnesotto, vice-présidente de l'Institut Jacques Delors, et Julien Malizard, titulaire de la chaire Économie de défense de l'IHEDN. Face à la Russie et au désengagement annoncé des États-Unis, l'Europe peut-elle devenir une puissance militaire autonome ? De la bascule budgétaire de 2014 aux achats polonais, de la fragmentation de l'industrie européenne au plan de 800 milliards d'euros, ils distinguent l'urgence et le long terme, et rappellent que le réarmement est d'abord une décision politique.
Une prise de conscience engagée bien avant 2022
Dans ce numéro de Pensez stratégique, Daniel Desesquelle reçoit Nicole Gnesotto, vice-présidente de l’Institut Jacques Delors et ancienne présidente de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), et Julien Malizard, titulaire de la chaire Économie de défense de l’IHEDN, pour examiner si l’Europe peut se réarmer et devenir une puissance militaire autonome. Le point de départ : le plan de 800 milliards d’euros sur dix ans proposé en mars par la Commission européenne, alors que la guerre en Ukraine se poursuit et que Donald Trump annonce un désengagement américain. Pour Nicole Gnesotto, la prise de conscience date de 2008 et de la guerre russe en Géorgie, s’est renforcée en 2016, puis a conduit la Commission présidée par Jean-Claude Juncker à proposer en 2017 un Fonds européen de défense. En 2025, elle est « immense » parce que les Européens font face à deux menaces : la Russie à l’est, et à l’ouest ce qu’elle appelle « la trahison américaine » des valeurs de l’Alliance atlantique. Julien Malizard situe la bascule budgétaire en 2014, avec l’annexion de la Crimée : la Pologne triple ses dépenses, les États baltes les doublent ou les triplent, la France, qui partait de plus haut, les augmente d’environ 20 %. Il relève que l’effort allemand repose en grande partie sur le fonds extrabudgétaire de 100 milliards décidé en 2022, et que l’avantage français tient à des dépenses d’équipement qui soutiennent une industrie complète.
Nicole Gnesotto nuance ce « cocorico » : la France avait raison sur la fiabilité américaine et sur la défense européenne, mais elle s’est trompée, avec l’Allemagne, sur la menace russe que Polonais et Baltes signalaient depuis longtemps.
Acheter américain aujourd’hui, produire européen demain
Les invités décrivent l’ambivalence de pays très attachés au lien transatlantique. Selon Julien Malizard, l’Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark ou la Belgique, faute d’industrie complète, se fournissent surtout aux États-Unis, et les pays équipés de F-16 passent progressivement au F-35, avion conçu comme un partenariat avec des industriels alliés comme BAE Systems. La Pologne, qui consacre environ 5 % de son PIB à la défense, illustre deux horizons : l’urgence, qui l’a conduite à acheter les matériels disponibles en stock, chars Abrams et chars coréens, après avoir donné à l’Ukraine ses équipements de conception soviétique ; et le long terme, avec des transferts de technologie de la Corée du Sud pour faire monter son industrie en compétence. Pour Nicole Gnesotto, les Polonais veulent à terme une défense européenne indépendante, jusqu’à une extension de la dissuasion nucléaire française, mais doivent en attendant miser sur l’OTAN. Elle propose de négocier avec Washington un transfert progressif de la défense de l’Europe, en passant d’environ 70 % d’armements américains à un partage égal. Julien Malizard décrit une industrie européenne fragmentée, sur un marché trois fois plus petit que le marché américain, mais poussée par la concurrence à l’efficacité, et cite MBDA, dans les missiles, comme exemple réussi de consolidation.
« L’argent européen doit aller aux Européens », insiste Nicole Gnesotto, qui se méfie d’un plan qui financerait des filiales américaines.
800 milliards, une décision d’abord politique
Nicole Gnesotto qualifie les 800 milliards d’« affichage » politique : selon elle, l’argent nouveau se limiterait à 150 milliards d’euros. Julien Malizard précise que les 650 milliards restants relèvent des États, avec l’idée d’exclure la défense du calcul du déficit excessif prévu par le traité de Maastricht, et que passer de 2 à 3 % du PIB est faisable mais plus difficile pour une France au déficit public d’environ 6 % en 2024. Pour Nicole Gnesotto, le cœur du débat n’est pas industriel : un seul fabricant d’avions ou de chars « ne créera jamais une politique de défense commune » tant que les États divergent sur le calendrier. Elle voit une Europe de la défense se construire à moins de vingt-sept, autour de la France, de l’Allemagne, de la Pologne, de l’Italie et de l’Espagne, avec les pays volontaires, et désigne la montée des populismes comme un obstacle. Sur l’avenir de l’OTAN, Julien Malizard souligne son rôle de normalisation et la dépendance européenne en commandement et en renseignement ; Nicole Gnesotto estime que les Américains garderont l’Alliance pour ses bases, mais la videront politiquement de son contenu.
Le réarmement, conclut Daniel Desesquelle, est d’abord une question politique avant d’être l’affaire des industriels.
Les références de l’épisode
- Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) : institution que Nicole Gnesotto a présidée et où Julien Malizard est titulaire de la chaire Économie de défense.
- Institut Jacques Delors : institut dont Nicole Gnesotto est vice-présidente.
- Académie de défense de l’École militaire (ACADEM) et Délégation à l’information et à la communication de Défense (DICoD) : producteurs du podcast.
- Fonds européen de défense : proposé en 2017 par la Commission présidée par Jean-Claude Juncker.
- Plan de 800 milliards d’euros : proposé par la Commission européenne d’Ursula von der Leyen pour la défense européenne.
- Discours de la Sorbonne de septembre 2017 : discours d’Emmanuel Macron sur l’autonomie stratégique européenne.
- F-35 : avion de combat américain acheté par plusieurs pays européens, produit en partie avec des industriels alliés.
- MBDA : missilier européen né de la consolidation d’industries française, britannique, italienne et allemande.
- Contrat des sous-marins australiens : remporté par la France puis dénoncé en 2021 au profit d’une alliance entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis.
Au fil de l’épisode
- 00:00:01 : l’Europe face à la guerre en Ukraine et au retour de Donald Trump
- 00:01:49 : présentation des invités
- 00:02:14 : de la guerre en Géorgie au Fonds européen de défense
- 00:04:29 : la bascule budgétaire de 2014 et la place de la France
- 00:07:04 : une perception de la menace différente de Tallinn à Lisbonne
- 00:10:51 : les pays atlantistes et leur dépendance industrielle
- 00:13:26 : l’exemple de la Pologne
- 00:18:47 : le F-35 et les industriels européens
- 00:19:59 : négocier un transfert progressif avec les États-Unis
- 00:23:07 : une industrie européenne fragmentée
- 00:30:17 : MBDA, une consolidation réussie
- 00:30:41 : que valent les 800 milliards d’euros
- 00:33:59 : les budgets nationaux et les finances françaises
- 00:39:20 : l’Europe peut-elle devenir une puissance stratégique
- 00:42:26 : une défense européenne à moins de vingt-sept
- 00:44:52 : l’avenir de l’OTAN
FAQ
Le plan européen de 800 milliards d’euros pour la défense est-il crédible ?
Selon Nicole Gnesotto, ce montant est surtout un affichage politique, utile car il traduit une prise de conscience, mais l’argent nouveau ne dépasserait pas 150 milliards d’euros. Julien Malizard précise que les 650 milliards restants dépendent des États, avec l’idée d’exclure les dépenses de défense du calcul du déficit excessif.
Pourquoi la Pologne achète-t-elle des armes américaines et coréennes ?
D’après Julien Malizard, la Pologne a dû remplacer dans l’urgence les matériels de conception soviétique donnés à l’Ukraine et a acheté là où il y avait des stocks : chars Abrams et chars coréens. Elle obtient aussi de la Corée du Sud des transferts de technologie pour développer sa propre industrie de défense.
Pourquoi l’industrie de défense européenne est-elle fragmentée ?
Julien Malizard explique que chaque pays a ses champions nationaux, surtout dans le terrestre et le naval, sur un marché trois fois plus petit que le marché américain, d’où le besoin d’exporter. Cette concurrence pousse les industriels à maîtriser leurs coûts, et la consolidation de MBDA dans les missiles montre qu’un partage industriel peut réussir.
Quel avenir pour l’OTAN selon Nicole Gnesotto ?
Elle estime que seule l’Amérique décidera de l’avenir de l’OTAN. Les États-Unis garderaient formellement l’Alliance pour l’avantage logistique de leurs bases en Europe, mais la videraient politiquement de son contenu pour retrouver leur liberté de manœuvre. Ce serait alors aux Européens de remplir cette coquille.
Une défense européenne peut-elle se faire à vingt-sept ?
Pour Nicole Gnesotto, non : une défense commune suppose une solidarité que la montée des populismes et des nationalismes fragilise. Elle imagine un noyau formé par la France, l’Allemagne, la Pologne, l’Italie et l’Espagne, rejoint par les pays volontaires comme la Belgique, le Luxembourg, le Portugal, les Baltes ou la Finlande.
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