
Dans ce numéro de Pensez stratégique, Daniel Desesquelle reçoit la géographe Camille Escudé, docteure associée au CERI de Sciences Po, et le capitaine de frégate Jérémy Bachelier, expert aéromaritime à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS), qui a porté la stratégie française de défense pour l'Arctique. Ils expliquent comment la fonte de la banquise, l'ouverture relative des routes polaires, la convoitise des ressources et la guerre en Ukraine ont mis fin à ce que l'on appelait l'exception arctique, et ce que la France compte y faire.
De l’océan de tranquillité au réchauffement accéléré
Pour Camille Escudé, géographe et docteure associée au Centre d’études internationales (CERI) de Sciences Po, l’Arctique est l’inverse de l’Antarctique. Au sud, un continent sans population permanente, protégé par le traité sur l’Antarctique et le protocole de Madrid. Au nord, un océan bordé de cinq États riverains, huit États arctiques au nord du cercle polaire, et environ quatre millions d’habitants. Le capitaine de frégate Jérémy Bachelier rappelle que la France est présente au Svalbard depuis 1963 pour la recherche, à travers le CNRS, l’Ifremer et l’Institut Paul-Émile-Victor, et qu’elle a rejoint en 2013 le Conseil de l’Arctique comme observateur permanent. Ce conseil, précise la géographe, n’est qu’un forum créé à la fin de la guerre froide : les questions de sécurité et de pêche, « tout ce qui pourrait fâcher », en sont exclues. Elle situe une première bascule en 2007, quand une expédition russe plante un drapeau en titane à plus de 4 000 mètres sous le pôle Nord, un geste sans valeur juridique mais à forte portée médiatique, suivi d’une étude du service géologique des États-Unis (USGS) estimant les réserves de gaz et de pétrole à découvrir, depuis remise en cause. Le réchauffement y est jusqu’à quatre fois plus rapide qu’ailleurs selon le dernier rapport du GIEC qu’elle cite, à cause de l’effet d’albédo : la banquise qui recule laisse place à un océan sombre qui absorbe le soleil. Elle évoque une disparition de la banquise d’été vers 2030 ou 2040, et la fonte du pergélisol qui libère du méthane et fragilise villes, routes et voies ferrées.
Sur les routes maritimes, les deux invités tempèrent les promesses. La route du Nord-Est, le long des côtes russes, reste limitée par des fonds de 13 mètres par endroits ; celle du Nord-Ouest, dans l’archipel canadien, reste encombrée par la glace. Selon Camille Escudé, la route arctique est « mille fois moins utilisée » que le détroit de Malacca, et sert surtout à exporter gaz, pétrole et minerais vers l’Asie.
La Russie, la Chine et le Groenland
Camille Escudé rappelle que « la grande puissance arctique, c’est la Russie » : environ deux millions d’habitants, la moitié de la population arctique, et une exploitation ancienne, comme la ville de Norilsk, bâtie sur le nickel et peuplée en partie par des prisonniers du Goulag. Elle raconte aussi le discours de Mikhaïl Gorbatchev à Mourmansk en 1987, point de départ de la coopération d’après-guerre froide, et le projet gazier Yamal, dont une entreprise française s’est retirée après l’invasion de l’Ukraine, laissant la place aux capitaux chinois. Pour Jérémy Bachelier, 2022 a remis en cause « l’exception arctique » : modernisation des bases russes, brise-glaces à propulsion nucléaire, drones navals et sous-marins, et une doctrine navale russe révisée en 2022 qui fait de l’Arctique son espace prioritaire. Il décrit des menaces hybrides qu’il juge difficiles à attribuer : ruptures de câbles autour du Svalbard, brouillage GPS, navires menant du renseignement sans moyens militaires apparents. Sur les États-Unis, il souligne l’importance stratégique du passage entre le Groenland, l’Islande et le Royaume-Uni, qui relie l’Arctique à l’Atlantique. La géographe replace les déclarations de Donald Trump dans une histoire plus longue : l’achat de l’Alaska à la Russie en 1867, des offres répétées au Danemark pour le Groenland depuis la Seconde Guerre mondiale, et une réaction au livre blanc chinois où la Chine se présente comme un État « proche-arctique ». Elle décrit un Groenland de 56 000 habitants, couvert de glace à 98 %, qui peut voter son indépendance mais dépend encore des subsides danois et de la pêche.
L’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN change la donne : sept des huit membres du Conseil de l’Arctique appartiennent désormais à l’Alliance.
Ce que veut la France dans le Grand Nord
Jérémy Bachelier présente les quatre enjeux de la stratégie française de défense pour l’Arctique : la responsabilité de la France comme membre permanent du Conseil de sécurité ; la défense collective, au titre de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord et de l’article 42.7 du traité sur l’Union européenne ; la liberté de navigation et de survol face au déni d’accès russe ; la sécurisation des ressources et des routes ; enfin la protection des biens et des personnes, scientifiques ou passagers de croisières, le ministère des Armées étant selon lui le seul à disposer de moyens de recherche, de sauvetage et de lutte contre la pollution. Il juge que la France a « partiellement les moyens de son ambition » : environ une mission Grand Nord par an pour la Marine nationale, la certification grand froid d’un avion de transport de l’armée de l’Air sur des pistes glacées du Groenland et du Canada jusqu’à moins 35 degrés, et les chasseurs alpins engagés dans l’exercice Nordic Response. Il place la démarche française dans une dynamique européenne, après la Norvège, la Suède, la Finlande et le Royaume-Uni, et dans le prolongement de la stratégie arctique de l’Union européenne de 2021.
Pour lui, l’Arctique reste une zone de tension et de compétition, sans prémices de conflit, mais que la Russie pourrait instrumentaliser si une crise éclatait ailleurs, par exemple dans le détroit de Taïwan.
Les références de l’épisode
- Stratégie française de défense pour l’Arctique : une dizaine de pages, disponible sur le site du ministère des Armées selon Jérémy Bachelier.
- Conseil de l’Arctique : forum dont la France et la Chine sont observateurs depuis 2013.
- Traité sur l’Antarctique et protocole de Madrid : ils font de l’Antarctique un territoire voué à la paix et à la science.
- Service géologique des États-Unis (USGS) : son étude de 2008-2009 sur les hydrocarbures à découvrir en Arctique.
- GIEC : son dernier rapport, cité sur la vitesse du réchauffement arctique.
- Projet Yamal : chantier de gaz naturel liquéfié en Sibérie occidentale.
- Discours de Mourmansk : prononcé par Mikhaïl Gorbatchev en 1987.
- Nordic Response : exercice de l’OTAN où sont engagés les chasseurs alpins.
- Zapad : exercice russe et biélorusse évoqué comme signalement stratégique.
Au fil de l’épisode
- 00:00:27 : l’Arctique, nouvel épicentre des tensions internationales
- 00:02:28 : Arctique et Antarctique, deux situations opposées
- 00:04:30 : la présence scientifique française au Svalbard depuis 1963
- 00:06:08 : le Conseil de l’Arctique, un forum sans force de loi
- 00:08:32 : 2007, le drapeau russe planté sous le pôle Nord
- 00:11:08 : le réchauffement accéléré et l’effet d’albédo
- 00:12:24 : la fonte du pergélisol
- 00:14:08 : les routes du Nord-Est et du Nord-Ouest
- 00:23:19 : la course aux ressources
- 00:25:45 : la Russie, grande puissance arctique
- 00:26:57 : la guerre en Ukraine et la fin de l’exception arctique
- 00:30:32 : les menaces hybrides
- 00:33:23 : la coopération entre la Russie et la Chine
- 00:36:09 : les États-Unis, Donald Trump et le Groenland
- 00:43:34 : l’autonomie et l’économie du Groenland
- 00:44:49 : la dynamique européenne et l’OTAN
- 00:47:08 : les quatre enjeux de la stratégie française
- 00:50:02 : les moyens de la Marine, de l’armée de l’Air et de l’armée de Terre
- 00:53:24 : tension ou conflit possible ?
- 00:54:50 : la stratégie arctique de l’Union européenne
FAQ
Quelles sont les priorités de la stratégie française de défense pour l’Arctique ?
Selon le capitaine de frégate Jérémy Bachelier, elle fixe quatre enjeux : la responsabilité de la France comme membre permanent du Conseil de sécurité, la défense collective avec l’OTAN et l’Union européenne, la liberté de navigation et de survol, la sécurisation des ressources, et la protection des biens et des personnes présents dans la région.
Pourquoi l’Arctique se réchauffe-t-il plus vite que le reste du monde ?
Camille Escudé l’explique par l’effet d’albédo : la glace claire renvoie le soleil, alors que l’océan sombre l’absorbe. À mesure que la banquise recule, l’eau se réchauffe et la fonte s’accélère. Elle cite le dernier rapport du GIEC, qui évoque un réchauffement jusqu’à quatre fois plus rapide qu’ailleurs.
La route maritime arctique va-t-elle concurrencer le canal de Suez ?
Pas avant longtemps, selon les deux invités. La route du Nord-Est est limitée par des fonds de 13 mètres par endroits et par la nuit polaire d’octobre à avril. Une centaine de navires y transitent, surtout pour exporter gaz, pétrole et minerais vers l’Asie, et Camille Escudé la dit mille fois moins utilisée que le détroit de Malacca.
Pourquoi le Groenland intéresse-t-il autant les États-Unis ?
Pour Jérémy Bachelier, le Groenland compte pour ses ressources supposées et pour le passage entre le Groenland, l’Islande et le Royaume-Uni, qui relie l’Arctique à l’Atlantique. Camille Escudé rappelle que les États-Unis ont proposé de l’acheter au Danemark dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, bien avant Donald Trump.
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